Sur la rive nord de la Meuse, un élève transporte, dans une brouette de chantier, quelques-uns des matériaux dont il a besoin pour bâtir un morceau de sa vie : des filets, quelques paires de chaussures, deux ballons de cuir et un baluchon de maillots rouge écarlate. Devant lui se dresse la multitude des cheminées, la signature de la révolution industrielle, qui, en 1909, a complètement transformé le paysage de la ville où il est né et a grandi. C’est le présent et l’avenir : les siens, et ceux des générations qui viendront. Son dos est tourné vers une ville de ruelles étroites pavées, de places, de cathédrales, de bâtiments de pouvoir religieux, de statues et de monuments de conflits d’une époque qu’il n’a lui-même jamais vécue. Et avec tout le reste, il a aussi tourné le dos à son école, le Collège Saint-Servais, qui, en perpétuant une tradition venue du Moyen Âge, l’a formé lui aussi comme rejeton d’une bourgeoisie qui a trouvé son identité au milieu du XIVe siècle, pour chercher un nouveau pas au XXe.
Les ballons, les chaussures, les maillots rouges, voilà les matériaux avec lesquels l’élève, avec ses camarades, va construire une nouvelle identité, immatérielle, issue de la bourgeoisie de la ville, de l’univers des cathédrales et des écoles, destinée aux damnés de la Terre, à ceux qui donnent vie aux usines. Leur itinéraire, malgré le fait qu’il prenne une direction inverse au courant de la Meuse, est pleinement aligné sur l’évolution historique — tout comme le club qu’avaient créé, onze ans plus tôt, d’autres élèves de leur école : le Standard FC Liégois, que l’on connaît aujourd’hui sous le nom de Royal Standard de Liège.
Le flux contraire de l’Histoire
Au VIe siècle, l’évêque de Maastricht, Monulphe, cheminait dans une direction opposée à celle de ces élèves, « descendant » la Meuse depuis Dinant pour rejoindre le siège de son évêché. En passant par l’endroit où se trouvait un petit ruisseau du nom de Legia — probablement un héritage nominal d’une légion romaine —, il aperçut, entre fleuves et ruisseaux qui formaient d’innombrables petites îles, entre les montagnes qui s’abaissent pour laisser passer le grand fleuve, quelques cabanes. Il ne lui fallut pas longtemps pour comprendre l’importance stratégique qu’un tel lieu pouvait avoir pour n’importe quel pouvoir, et il entreprit de prononcer un oracle afin qu’il devienne partie intégrante de son pouvoir religieux. Dans son oracle il disait : « Voici le lieu que Dieu a choisi pour le salut d’une multitude d’hommes ; ici s’élèvera plus tard une ville puissante — nous-mêmes construirons ici un petit oratoire en l’honneur des saints Côme et Damien. »
Cette prophétie métaphysique était tout sauf purement spirituelle, car le lieu réunissait toutes les conditions matérielles pour que s’y développe toute activité, communiquant, par les voies naturelles de l’époque — les rivières — avec une grande partie de la région la plus développée d’Europe occidentale. Le responsable en est le fleuve Meuse, qui, même si son nom ne domine pas parmi ceux des fleuves les plus chantés du Vieux Continent, a joué, par son importance et par les activités qui se déploient le long de ses quelque mille kilomètres, un rôle déterminant dans sa physionomie.
Avec sa source à une altitude de seulement 409 mètres, dans la région de Le Châtelet-sur-Meuse, dans les Ardennes françaises, c’est l’un des fleuves les plus aisément navigables du continent, de sorte que sur ses rives se trouvent plusieurs centres économiques importants, tandis que son embouchure, dans le delta du Rhin, rejoint le plus grand port d’Europe, à Rotterdam. Ses innombrables méandres permettent à des infrastructures majeures de s’installer sur ses rives — et s’il est un endroit où ces méandres offraient, plus que partout ailleurs, cette possibilité, c’est bien celui que Monulphe choisit pour sa « prophétie ». L’Église catholique transforma en réalité l’oracle en stratégie, ce que manifesta la présence fréquente de l’évêque Lambert, assassiné là en 705, et dont le successeur, Humbert, transféra dans la ville le siège de l’évêché. Le pouvoir religieux dans la ville ne tarda pas à devenir aussi pouvoir politique, puisque dès 985 commence une histoire pluriséculaire du Prince-Évêché de Liège, qui s’acheva à l’époque de la Grande Révolution des Français, en 1795.

Le Prince-Évêché de Liège, qui constituait au Moyen Âge un « corridor de neutralité » au sein des terres du Saint-Empire romain, avait évidemment un chef religieux, tandis que ses territoires n’étaient pas continus : sur la carte, il ressemblait davantage à des taches éparses. En raison de l’absence de frictions politiques et de la domination de l’autorité religieuse, il se transforma, durant le Haut Moyen Âge (XIe–XIVe siècles), en centre intellectuel. Dans les écoles ecclésiastiques, où enseignaient des maîtres très renommés de théologie, de droit canonique et de droit civil, des étudiants affluaient de toutes les régions environnantes, mais aussi d’Allemagne, d’Italie et des pays slaves, afin de fréquenter ces institutions d’enseignement ecclésiastique, dont l’organisation rappelait celle des débuts de la plus ancienne université du monde, celle de Bologne. Cette identité intellectuelle de la ville lui valut le surnom d’« Athènes du Nord », et son caractère demeura inchangé tant que l’histoire de l’Europe avançait sans grands sauts qualitatifs.
Bien que l’Église catholique contrôlât le Prince-Évêché, la ville de Liège ne fut jamais un lieu paisible peuplé de sujets disciplinés et dociles. Chaque évolution politique, chaque décision, devait avoir le consentement populaire pour pouvoir être appliquée et survivre. Les habitants de Liège exprimaient souvent et avec vigueur leur propre volonté — ce qui marquerait la ville à travers le temps, lui donnant plus tard le surnom métaphorique bien plus connu de Cité Ardente, c’est-à-dire la Ville Ardente. Alors que la production du savoir juridique se trouvait à l’intérieur des murs, l’obtention de deux chartes constitutionnelles au cours du XIVe siècle constitue un exemple historique : d’abord la Paix de Fexhe, en 1316, puis le Tribunal des XXII, en 1343. Ces deux lois dictaient la manière dont le peuple avait voix au chapitre dans les décisions politiques.
L’histoire du Prince-Évêché s’achèverait avec la fin de la vieille Europe, lorsque, en 1795, la ville fut annexée à la République française, devenant pour la première fois, de fait, une partie d’un État laïque, tandis qu’en 1815, après la défaite de Napoléon à Waterloo, elle passerait aux mains des Hollandais, avant d’être libérée avec le reste de la Belgique en 1830.
Le renversement de fond en comble d’un monde entier en Europe se manifesta à Liège comme un contraste démesuré, dont l’histoire suivit une trajectoire diamétralement opposée. La défaite de Napoléon et la victoire de l’armée de Nelson à Waterloo ouvrirent la route à l’industrie anglaise, qui se développait à grande vitesse dans la Vieille Albion, vers les terres des Pays-Bas. Liège, outre le fait d’être une ville située dans le lit de la Meuse, se trouve aussi au-dessus d’un autre ensemble géologique très important, du point de vue économique : le grand bassin houiller carbonifère de l’Europe du Nord-Ouest, c’est-à-dire une formation qui commence au pays de Galles et s’étend jusqu’à la Pologne, et qui constitua littéralement le sous-sol sur lequel s’accomplit la Révolution industrielle. Le chemin du charbon et des armées britanniques amena à Liège, en 1817, un industriel anglais, né dans le Lancashire, John Cockerill. Son entreprise, la Société Anonyme John Cockerill, domina une superficie de 570 hectares dans les faubourgs sud de la ville, dans la région de Seraing, où des centaines de mineurs de charbon, de mineurs d’or et d’ouvriers d’usine travaillaient depuis le début du XIXe siècle. Ce n’était que le début d’une activité qui allait dominer l’économie de la ville et dont dépendrait la vie de la plus grande partie de sa population jusqu’à nos jours.

Au-delà du charbon, toutefois, les activités industrielles s’étendirent aussi à la production d’acier, la production atteignant, à l’aube du XXe siècle, 500 000 tonnes par an ; et, à partir de ces matériaux industriels de base extraits de la terre wallonne, d’autres secteurs encore de la production industrielle furent bâtis, permettant aussi le développement du savoir-faire correspondant. L’exportation de cette expertise est caractéristique, telle qu’elle se reflète dans le nombre de Belges liégeois installés dans les régions du Donbass et de l’Oural : 20 000 personnes travaillaient dans la Russie tsariste, dans des usines d’acier, des tramways et des verreries.
L’industrie du cristal, avec en figure de proue l’entreprise Cristalleries du Val Saint-Lambert, fondée en 1826, constitua un quasi-monopole dans les exportations mondiales de 1880 jusqu’au déclenchement de la Première Guerre mondiale, exportant principalement vers la Russie tsariste — un pays avec lequel la ville de Liège tissa des liens particuliers.
Une entreprise d’une importance immense fut également la Fabrique Nationale d’Armes de Guerre, connue sous le nom de FN, dont le siège se trouvait au nord de la ville, à Herstal, et qui fut fondée le 3 juillet 1889. Par sa présence, Liège n’était pas seulement une ville productrice de richesse, mais aussi des moyens par lesquels les peuples s’entretueraient pour la revendication de sa propriété.
Mais au-delà du caractère même de la ville de Liège, au XIXe siècle, c’était sa carte elle-même qui changeait. Les petites îles, résultat des méandres de la Meuse, n’étaient pas compatibles avec le besoin de transporter rapidement les matières premières industrielles et leurs produits. Ainsi, en 1850, un ouvrage qui modifia radicalement le relief morphologique fut achevé : le percement du canal Liège–Maastricht, qui créa pour une large part la configuration actuelle de l’île d’Outremeuse.
La ville intellectuelle — celle des écoles ecclésiastiques et des paysans — avait désormais cédé la place à des industriels immensément riches et à une grande classe ouvrière, le prolétariat industriel, qui faisait irruption avec fracas sur la scène de l’Histoire, littéralement à travers l’enfer qu’on lui construisait pour y vivre. Comme cela se produisait aussi en Grande-Bretagne, les conditions de vie des prolétaires liégeois étaient misérables : absence d’hygiène domestique, surpopulation dans les quartiers ouvriers et, bien sûr, exposition des travailleurs à toutes sortes de maladies, les mesures éventuelles ne visant qu’à isoler ces conditions dans des lieux hors de l’espace vital de la bourgeoisie, qui demeurait le centre de la ville. Les employeurs, voulant contrôler entièrement la vie de leurs ouvriers, reprenaient leur maigre revenu en contrôlant toute la vie nocturne, et, par le divertissement, assuraient à la fois la productivité des travailleurs et le retour matériel des salaires journaliers.
Le prolétariat de la Cité Ardente, toutefois, authentique continuateur des traditions de la ville, ne restait pas inactif face à l’appauvrissement et aux conditions qui s’aggravaient surtout en période de crise. Une année de ce type fut 1886. Quelques mois avant l’éclatement de la grève historique du Premier Mai à Chicago, les ouvriers de Liège, célébrant le quinzième anniversaire de la Commune de Paris, le 18 mars, organisèrent une insurrection restée dans l’Histoire sous le nom de Jacquerie Industrielle, qui conduisit au bain de sang de la Fusillade de Roux ; et, même si elle ne donna pas de fruits immédiats, elle produisit quelque chose de bien plus grand pour les travailleurs belges : la création de la Commission du Travail et l’essor du tout nouveau Parti ouvrier belge (Parti ouvrier belge – Belgische Werkliedenpartij).
La dualité même de la ville, au-delà de la dichotomie historique, s’exprimait pourtant aussi dans l’évolution de l’activité intellectuelle, suivant « à la lettre » les besoins de l’époque. Dans une ville fortement industrialisée, il existait un besoin de personnel hautement qualifié : des ingénieurs qui se tiendraient en première ligne dans la conception du développement industriel frénétique. Dans le cadre de l’Université de Liège, fondée en 1817 par l’administration néerlandaise, à l’initiative de Georges Montefiore-Levi, homme politique et ingénieur né au Royaume-Uni, fut créé l’Institut Électrotechnique Montefiore, qui fait aujourd’hui partie de l’École polytechnique (Sciences appliquées) de l’Université. Montefiore, de retour de l’Exposition internationale d’électricité qui se tint à Paris en 1881, plaida pour la nécessité de fonder et de faire fonctionner une école ayant pour objet exclusif les applications de l’électromécanique dans la Liège industrielle, posant ainsi les fondations pour que naissent plusieurs générations d’ingénieurs locaux hautement formés, issus, au début, presque exclusivement de la bourgeoisie. Quant aux loisirs de la classe dirigeante, au centre-ville, à la même époque, fut fondé le Théâtre Royal et fut inaugurée la Salle Philharmonique. Enfin, l’enseignement scolaire de la bourgeoisie se déroulait au Collège Saint-Servais refondé en 1828, qui faisait revivre la longue tradition du collège des jésuites dans la ville, remontant à 1582. Dans ce collège, au-delà des graines du processus éducatif, fut plantée aussi la graine qui donnerait les plus grands fruits footballistiques de l’histoire de la ville.
L’arrivée du ballon
À la différence de la Grande-Bretagne, où, au sommet de la Révolution industrielle, durant la seconde moitié du XIXe siècle, l’organisation de la classe ouvrière, au-delà des syndicats, trouvait aussi son expression dans des clubs de football, en Belgique le football ne naquit pas comme une institution « par en bas ». Une explication possible à cette différence est que, tandis qu’en Grande-Bretagne le football constitua l’évolution d’une pratique du peuple à travers les siècles — codifiée et institutionnalisée dans les villes industrielles —, en Belgique il n’existait pas d’activité correspondante. L’arrivée du football à Liège a davantage en commun avec la manière dont il parvint dans l’Empire austro-hongrois, à la fin du XIXe siècle.
Le vecteur de la naissance du football en Belgique fut la bourgeoisie, qui, animée d’admiration pour le mode de vie britannique, cherchait à intégrer les activités sportives anglaises au programme de ses occupations. Le football et le cricket apparaissaient dans chaque ville, soit comme loisir des Britanniques se trouvant hors de leur patrie, travaillant pour « l’Empire informel », c’est-à-dire les innombrables entreprises d’intérêts britanniques sur des terres étrangères, soit comme activité des élites locales. Le premier club de football fondé en Belgique fut l’Antwerp Football and Cricket Club, en 1880, soit quinze ans avant la fondation de la Fédération belge de football. En raison de son ancienneté, lorsque, en 1926, fut publiée la liste des numéros matricules de chaque club — ce qui accompagne l’identité de chaque association en Belgique —, l’Antwerp reçut le numéro 1. Toutefois, le Football and Cricket Club d’Anvers ne fut pas fondé par des locaux, mais par des Britanniques travaillant dans le port flamand en plein essor.
À Liège, le premier club de football fondé fut, en 1892, le FC Liège, aujourd’hui davantage connu par les initiales de son nom complet, RFCL. Les fondateurs du FCL étaient des membres du club cycliste, qui brillait dans un lieu où se déroule encore aujourd’hui la plus ancienne classique de cyclisme sur route, « Liège–Bastogne–Liège ». Les membres du FCL devinrent porteurs du « microbe du football » au contact de Britanniques qui jouaient à ce « drôle de jeu » dans le Parc de la Boverie, au centre, sur l’île d’Outremeuse telle qu’elle s’était formée après le percement du canal Liège–Maastricht. La date de fondation du FCL en fit un membre fondateur de la Fédération belge de football, et, par la suite, il reçut le matricule 4. À la même époque, dans la province de Liège, des Britanniques fondèrent le Club Sportif Verviétois, en 1896, quelques kilomètres au sud-est. Mais ce n’était pas la seule activité footballistique de la ville.
À partir du milieu des années 1890, les élèves du collège jésuite de Saint-Servais fondèrent leur propre équipe, dont on sait qu’elle portait des maillots rouges et avait pour emblème le monument de la ville, le Perron. Le Perron, qui prend aujourd’hui la forme d’une colonne posée sur une structure hexagonale avec fontaine, est plus qu’un monument urbain — on pourrait même le qualifier d’institution. Il symbolise la protection des libertés dans la ville de Liège, durant les siècles du Prince-Évêché, mais aussi durant les années du pouvoir laïque. C’est le symbole de sa fierté. D’ailleurs, en 1467, Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, après sa victoire sur les Liégeois à la bataille de Brustem, s’empara du monument et le fit installer à Bruges, afin d’humilier les habitants fiers et indomptés de la Cité Ardente.

Ce symbole d’orgueil et de liberté éternels de Liège, la FCL l’adopta elle aussi comme emblème et, peu après sa fondation, choisit pour couleurs le bleu profond et le rouge, « Sang et Marine », en référence à Dulwich, région d’origine de plusieurs de ses sportifs britanniques. Mais ces couleurs symbolisaient plus qu’un simple choix fortuit entre coéquipiers : elles étaient le reflet d’une identité, appelée à mener à une scission historique. Comme on le comprend aisément, la FCL était l’incarnation même de l’anglophilie de la bourgeoisie de l’époque, avec des traits d’une extrême ouverture et une orientation presque à sens unique vers la Grande-Bretagne. Or, en son sein, la FCL hébergea aussi, pour une courte période, l’équipe des élèves du Collège Saint-Servais, nourris des idées du « christianisme musculaire » et de la tradition catholique locale. Ce conflit d’identités conduirait rapidement à une scission historique, appelée à jouer un rôle décisif dans la suite des événements.
À l’été 1898, un groupe d’élèves, conduit par le jeune Joseph Debatty, âgé de 16 ans, décida de faire sécession de la FCL et de créer un nouveau club. Il est particulièrement intéressant de constater que des élèves de cet âge avaient la capacité, non seulement de devenir les porteurs et les géniteurs d’une identité idéologique footballistique, mais aussi de fonder un nouveau club, avec tout ce que cela implique en termes d’exigences pratiques et surtout administratives. Comme l’Histoire l’a consigné, le premier jour de l’année scolaire — qui devait être le jeudi 1er septembre 1898 — les élèves décidèrent de créer leur propre club. À l’issue d’un processus démocratique, le nom « Standard » l’emporta d’une voix sur le nom « Skill ». Ces deux noms révèlent un paradoxe : bien que les élèves aient voulu se détacher du club anglophile de la FCL, ils ne pouvaient concevoir le football sans références à la culture britannique. Le nom « Standard », d’ailleurs, celui qui s’imposa, était inspiré du Standard Athletic Club de Paris, un club sportif d’élite, fortement marqué par l’influence britannique, et premier champion de l’histoire du football en France, vainqueur de l’édition 1893-94. Le Standard Football Club, avec son nom pleinement britannique, commençait son propre chemin dans une ville, pour devenir le symbole d’une population avec laquelle, au moment de sa fondation, il n’avait absolument aucun lien.
La Standard nouvellement fondée, bien qu’elle ait pu acquérir une existence juridique, se heurta à d’immenses problèmes sur des questions pratiques élémentaires, dont l’une concernait l’équipement. Les élèves n’avaient ni les moyens ni le réseau nécessaire pour doter correctement leur association. Ainsi naquit un nouveau paradoxe : les maillots du nouveau club furent prêtés par la FCL — le club même dont il s’était détaché. Dans ce contexte, bien sûr, la FCL considérait la démarche des élèves avec une certaine sympathie, sans ressentir la crainte de la concurrence — l’Histoire démentirait, naturellement, cette perception. Mais l’Histoire a retenu que les premiers maillots écarlates de la Standard, dépourvus du Perron — puisque celui-ci était l’emblème de la FCL — furent fournis par « l’ancien » club de la ville. La Standard resterait durablement l’équipe la plus jeune, marquée par le matricule 16, et il lui fallut près d’un demi-siècle pour parvenir à renverser des rapports de force historiques défavorables.
À contre-courant de la Meuse
La Standard des élèves, avec ses maillots rouges prêtés, commença à jouer au football dans les espaces ouverts de la ville : sur la colline de Cointe, tout près du Collège Saint-Servais, et sur l’autre rive de la Meuse, à Grivegnée — qui, bien qu’aujourd’hui densément urbanisé, n’était alors qu’une vaste étendue de champs. Cointe constitue pourtant une nouvelle coïncidence dans l’histoire de la Standard et de la RFCL, car l’ancienne équipe de Liège avait elle aussi commencé là son activité sportive avant de descendre vers le centre-ville. Ce berceau de la culture footballistique de la Cité Ardente est synonyme des privilèges de l’élite : il fut traditionnellement un lieu de loisir de la classe dirigeante, et même, jadis, un parc privé. Et si la FCL descendit de Cointe pour rejoindre l’évolution de « l’Athènes du Nord », portée par le courant de la Meuse, la trajectoire historique de la Standard, elle, alla à contre-courant du grand fleuve.
Joseph Debatty resta à la présidence du club jusqu’en 1902, avant de partir pour devenir prêtre ; puis, après plusieurs changements à la tête de l’association, un industriel, Maurice Dufrasne, entra en 1909 dans la direction du club — l’homme qui allait en déterminer l’identité historique — et y demeura jusqu’en 1931.
Au début du XXe siècle, Liège continuait de connaître l’essor amorcé au XIXe. L’année charnière fut 1905, lorsque l’Exposition internationale fut organisée sur 660 hectares dans les quartiers de Vennes et de la Boverie. Cette année-là furent achevés le pont Fragnée, d’une esthétique remarquable, qui rappelle le pont Alexandre-III à Paris, le pont de Fétinne, le Palais des Beaux-Arts, tandis que naissait le quartier résidentiel des Vennes. Ce développement urbanistique et constructif entraîna une grande prospérité des finances personnelles de Maurice Dufrasne qui, ingénieur civil et industriel, issu d’une famille à forte tradition dans le bâtiment en Wallonie, faisait « des affaires en or ». Mais Dufrasne, au-delà de son génie entrepreneurial, se révéla aussi un excellent dirigeant de football, à une époque où ce rôle différait peu d’un simple passe-temps.

En prenant la direction du club, Dufrasne décida que ce club nomade devait enfin avoir son propre lieu — non pas dans « l’Athènes du Nord », non pas au centre-ville et sa tradition intellectuelle, ni sur la colline de Cointe, historiquement associée à l’élite. Tournant le regard vers le sud, là où se dressaient les cheminées des usines de sidérurgie et de traitement des minerais, là où vivaient les ouvriers, il voyait dans le modeste Sclessin, industriel et prolétaire, l’espace naturel où le Standard deviendrait le symbole d’une identité qui, jusque-là, n’avait pas de symboles.
Tournant littéralement le dos au centre historique, le Standard entreprit sa marche vers le sud-ouest, « remontant » la Meuse, dans un déplacement qui, faute de moyens de transport, se fit à l’aide de brouettes de chantier. Dans ces brouettes, les membres du club transportaient tout ce qu’il faut pour jouer au football, des poteaux de but jusqu’aux tenues rouges du Standard, qui s’accordaient parfaitement à la classe ouvrière « inconnue » qu’ils allaient rencontrer. En 1909 eut lieu la première rencontre entre le prolétariat liégeois et le Standard, et depuis, leur amour demeure indéfectible, et leur passion littéralement ardente.
Le conte du Standard commençait avec de grandes espérances ; pourtant, pour pouvoir avancer, le club — comme la ville, comme le monde entier — devait réussir à survivre au premier grand choc du XXe siècle. Le déclenchement de la Première Guerre mondiale, en 1914, fit de la Liège industrielle une cible des attaques allemandes, et ses infrastructures industrielles furent presque entièrement détruites par les bombardements. En 1918, il fallut rebâtir, à partir des ruines, le « miracle » qui avait exigé un siècle pour être édifié. Et c’est bien un miracle qui se produisit : en six ans, en 1924, l’industrie liégeoise avait retrouvé sa productivité d’avant-guerre. Dans le même temps, le Standard, qui avait disputé pour la première fois la première division entre 1909 et 1914, retrouva l’élite en 1921 pour ne plus la quitter jusqu’à aujourd’hui, totalisant 105 saisons consécutives au sommet du football belge — un record.
À la même époque, Dufrasne entreprit d’acheter des terrains autour du stade du Standard et lança la construction d’un nouveau bâtiment, avec des tribunes en béton et une capacité de 24 000 spectateurs, en 1923. Ce stade, « l’enfer » du Standard, bâti juste en face de l’usine emblématique de Cockerill, qui domine aujourd’hui comme un monument d’une époque irréversible du charbon et de l’acier, porte le nom de son inspirateur et est connu des amateurs de culture footballistique sous celui de Stade Maurice Dufrasne.

Et tandis que le monde pliait de nouveau sous les effets du « krach » de 1929, à Liège, les projets grandioses ne connaissaient aucun répit. En 1930 fut organisée l’Exposition internationale de la grande industrie, science et applications, art wallon ancien, qui était bien plus qu’une simple exposition : elle scellait la participation de la Wallonie industrielle à l’économie nationale belge, en contrepoint du développement d’Anvers, grand port dont le rayonnement international s’était aussi exprimé par l’organisation des Jeux olympiques de 1920. À l’occasion de l’exposition, de nouveaux travaux furent réalisés dans la ville : l’alignement de la Meuse, la construction du barrage-pont de Monsin et du pont de Coronmeuse. La fréquentation, toutefois, se révéla décevante : au lieu des 12 millions de visiteurs attendus, seuls 6 millions arrivèrent à Liège, reflet des conditions économiques mondiales et d’une époque qui sent la poudre.
Les effets de la crise mondiale frappèrent Liège en 1932, le chômage en Belgique atteignant 20 %, tandis qu’une immense grève générale éclatait dans tout le pays. Même si elle n’aboutit pas à des gains matériels, elle contribua de nouveau — après la révolte de 1886 — à la radicalisation du prolétariat wallon. Les conquêtes concrètes, cependant, vinrent pour la classe ouvrière belge quatre ans plus tard, lorsque la grève générale de 1936, partie des docks d’Anvers et fortement suivie à Liège, institua les congés payés, la semaine de 40 heures, la reconnaissance des syndicats, ainsi que des augmentations de salaires de 7 %.
Quant au développement de la ville, peu avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, en 1939, fut achevé un ouvrage d’une importance exceptionnelle pour l’économie belge : le canal Albert reliait le centre industriel de Liège au port d’Anvers, faisant du port de Flandre le deuxième plus grand d’Europe.
La Seconde Guerre mondiale retrouva, une fois encore, le prolétariat liégeois en train de défendre son identité historique. Les occupants nazis, contrairement à la machine de destruction allemande de la Première Guerre mondiale, choisirent non pas de démanteler les infrastructures, mais de les faire fonctionner à leur profit. Ainsi, l’exploitation du travail, l’esclavage salarié, devint aussi asservissement à l’occupant étranger — maître et patron. Mais en 1941, dans des conditions de misère, les ouvriers liégeois, avec le Parti communiste comme fer de lance du mouvement, déclenchèrent le 10 mai la plus grande grève sous occupation de l’Histoire : la « grève des cent mille », ainsi appelée en raison du nombre de participants. Elle contraignit les forces d’occupation à des concessions envers la population locale, portant principalement sur les conditions de ravitaillement.
Bandiera Rossa
La fin de la Seconde Guerre mondiale allait provoquer des bouleversements dans le monde entier, mais elle marqua aussi l’ouverture d’un chapitre entièrement nouveau pour l’histoire sociale de Liège. Si la révolution industrielle avait fait de la ville — jadis centre intellectuel de l’ancien Prince-Évêché — le berceau d’un prolétariat immense et fortement radicalisé, l’année 1946 fut celle où la composition même de ce prolétariat commença à acquérir des caractéristiques culturelles différentes et élargies.
À la fin de la guerre, avec les occupants nazis, environ 65 000 ouvriers allemands employés dans l’industrie liégeoise quittèrent également la région. Ce départ créa un besoin immédiat de main-d’œuvre, comblé grâce à un accord bilatéral entre la Belgique et l’Italie, qui fit arriver 50 000 travailleurs, incapables de trouver un emploi dans leur pays, à genoux après la poussée fasciste. En échange, la Belgique exporterait vers l’Italie 200 kilos de charbon par jour. Les ouvriers italiens arrivés à Liège logeaient dans des baraquements (Nissen huts) appelés cantines, dans des conditions misérables, revivant en substance l’apparition du prolétariat industriel du XIXe siècle. À ces conditions de vie déjà épouvantables s’ajoutaient le racisme social et la ghettoïsation, ainsi que l’exploitation brutale sur les lieux de travail, dont l’escalade culmina avec la tragédie du Bois du Cazier, près de Charleroi, en août 1956, qui fit 262 morts et entraîna la fin de l’accord bilatéral. Mais le prolétariat d’origine italienne devint dès lors une composante indissociable de la classe ouvrière liégeoise, et sa culture se retrouve, au-delà de la ville, dans les tribunes du Maurice Dufrasne, où l’on voit souvent des banderoles portant des slogans écrits dans la « langue de Dante ».

Dans une nouvelle — et même dorée — époque entrait aussi le Standard, dans les instances dirigeantes duquel fit son entrée Roger Petit, un dirigeant dont l’apport historique peut être comparé, à juste titre, à l’empreinte laissée par Dufrasne. Petit, qui avait d’abord évolué comme attaquant puis comme défenseur, de 1931 à 1943, totalisant 207 apparitions et inscrivant 8 buts, prit les fonctions de secrétaire général en 1945 et demeura à ce poste jusqu’en 1984 ! Petit transforma les activités du club en une véritable industrie, adoptant des pratiques analogues pour l’ensemble des activités gravitant autour du club, à l’exception du département sportif, qui devait rester non lucratif. Il transforma, au fond, le Standard en un organisme dont dépendait jusqu’à la subsistance d’une large partie de la population de la ville, avec un accent particulier sur le Sclessin ouvrier. En outre, il travailla intensément à gagner les coulisses du football, créant une rivalité d’ampleur épique avec son alter ego à Anderlecht, Constant Vanden Stock — une confrontation qui s’exprima progressivement, et à travers le choc des identités idéologiques, dans l’essor de la plus grande rivalité entre clubs de l’histoire du football belge.
Et même si le Standard ne gagnait pas encore de titres, même si la RFCL était, en théorie, la seule grande équipe de la ville — remportant ses derniers championnats lors des saisons 1952 et 1953 — le prolétariat liégeois « conquérissait » aussi Bruxelles. En 1950, alors que battait son plein la Question royale, c’est-à-dire la question du retour sur le trône du roi des Belges Léopold III, 58 % de la Wallonie vota contre la monarchie. Toutefois, avec 72 % des voix flamandes et un résultat serré dans la région bruxelloise, la monarchie fut rétablie et Léopold retrouva son trône. Les ouvriers de Liège, qui avaient souffert sous le joug nazi, se soulevèrent contre un roi qui avait collaboré avec les occupants. La marche des travailleurs wallons vers Bruxelles, le 30 juin 1950, conduisit au bain de sang de la fusillade de Grâce-Berleur, avec quatre manifestants tués. Il en résulta que le trône passa au fils de Léopold, Baudouin ; mais ces événements laissèrent à la ville de Liège un héritage supplémentaire de convictions démocratiques.
1954 fut l’année où le Standard remporta le premier trophée de son histoire. C’était peut-être un jeu du destin : un an après le dernier titre de la RFCL, commençait l’épopée qui allait définir le renversement des rapports historiques dans la ville. En mars 1954, le Standard écarta Sint-Truiden au tour des « trente-deux », puis, en avril, élimina le Club Bruges sur un impressionnant 5-1 et Daring en quarts de finale sur le score de 1-2. À la fin du mois de mai, il s’imposa face à la RFC Sérésien par 2-5, afin de disputer la grande finale du 6 juin au Stade du Centenaire (connu aussi sous le nom de Jubilé ou Heysel, et aujourd’hui Stade Roi Baudouin). Face au RC Malines, le Standard ouvrit le score dès la 1re minute grâce à Sébastien Jacquemyns, tandis qu’avant même la fin des dix premières minutes Joseph Givard, qui évoluait au poste d’intérieur droit (8) dans le 2-3-5 de l’époque, doubla la mise pour les Liégeois. À la 30e minute, Mannaerts réduisit l’écart pour Malines, mais à la 86e, le capitaine et avant-centre du Standard, Fernand Blaise, scella la victoire et le titre, fixant le score final à 3-1. C’était l’entrée officielle du Standard dans le cercle des grands clubs du football belge.
Ce fut aussi l’excellente première saison d’une grande personnalité qui remodela le Standard sur le plan sportif. À l’été 1953 arriva à Liège l’entraîneur français André Riou, ancien footballeur originaire de Moulins, dans le nord de l’Auvergne, qui avait auparavant associé son nom au club de Toulouse. Riou avait joué dans les années 1930 au Racing de Paris (après le passage de Hogan), puis à Toulouse, avant d’y entamer sa carrière d’entraîneur. Il avait remporté la deuxième division française en 1950 avec le Stade Français — Red Star, avant de devenir le premier entraîneur professionnel du Standard, entrant dans l’histoire comme « l’homme au béret ».
Lors de sa première année, Riou apporta au Standard sa première Coupe, et lors de sa dernière saison il apposa une empreinte indélébile sur l’histoire du club, en étant l’architecte d’un parcours qui mena au premier championnat, lors de la saison 1957-58. Dans une course qui dura de la première à la dernière journée, avec pour rivale la tenante du titre Antwerp, le Standard parvint à s’assurer le titre à égalité de points, grâce à un but d’écart, après avoir perdu 1-0 à Anvers mais s’être imposé 2-0 à Sclessin. Les premiers champions sous les couleurs du Standard furent Toussaint Nicolay (gardien), Jean Mathonet (capitaine), Maurice Bolsée, Gilbert Marnette, Henri Thellin, Joseph Happart, Karel Mallants, Jean Jadot, Joseph Givard, Jean Van Herck, André Piters dit Popeye, Denis Houf et Marcel Paeschen.

La conquête du championnat signifiait aussi, la saison suivante, la première sortie du Standard dans les compétitions européennes. Avec comme nouvel entraîneur le Hongrois–Tchécoslovaque Géza Kalocsay, footballeur du Sparta Prague qui avait remporté la Mitropa Cup en 1935, le parcours européen du Standard, novice dans le relativement jeune cadre de la Coupe des clubs champions européens, fut plus que satisfaisant. Au 1er tour, il franchit l’obstacle des Hearts écossais, s’imposant 5-1 à Sclessin et s’inclinant 2-1 à l’extérieur, tandis qu’en huitièmes de finale il affronta la grande Sporting de Lisbonne, qu’il battit à l’extérieur 2-3 avant de la balayer 3-0 à Liège. En quarts de finale, l’adversaire fut la Reims de Juste Fontaine, qui, à l’été 1958, avait terminé meilleur buteur de la Coupe du monde en Suède avec 13 buts (un record qui, jusqu’à aujourd’hui, n’a pas été dépassé). Reims, qui avait disputé quelques années plus tôt la toute première finale de la compétition, souffrit à Liège, où le Standard s’imposa 2-0 grâce à des buts de Jadot et Givard ; mais au match retour, un but de Piantoni et deux du phénoménal buteur Fontaine privèrent le Standard d’une qualification majeure.
Le Standard allait retrouver le sommet du football belge lors d’une année elle aussi “colorée” par l’action de son élément prolétarien. Le 30 juin 1960, la mine d’or historique (ou mine de diamants) de la Belgique — un pays devenu symbole d’une exploitation coloniale brute —, le Congo belge, devint un pays indépendant : la République démocratique du Congo, avec comme premier Premier ministre Patrice Émery Lumumba, assassiné en septembre de la même année. Les répercussions économiques pour la Belgique furent énormes, ce qui conduisit le Premier ministre Gaston Eyskens à proposer l’imposition d’un programme d’austérité sévère, la fameuse Loi Unique, afin d’absorber la crise de la dette née de la perte du réservoir africain de richesse ensanglantée. La réponse des travailleurs wallons fut la terrible grève de cet hiver-là, menée par André Renard de la FGTB, qui se radicalisa le 6 janvier 1961. Même si la loi finit par être adoptée le 14 février, les événements de cette année-là mirent au jour une fracture politique entre les régions linguistiques de la Belgique, les travailleurs wallons acquérant une identité idéologique “nationale” distincte, laquelle évolua ensuite de diverses manières et selon différents rameaux idéologiques, au fil des nuances du “wallonisme”.
Au moment où les drapeaux rouges de la FGTB façonnaient de nouvelles identités politiques complexes, les maillots rouges du Standard, lors de la dernière saison de Kalocsay, retrouvaient eux aussi le chemin du triomphe, dans un championnat historique pour la ville de Liège : le Standard prit le titre en laissant la RFCL deuxième, une victoire qui montrait plus qu’un simple rapport de forces du moment — une trajectoire historique. Ce fut aussi le premier championnat d’une décennie où le sommet serait occupé exclusivement par le Standard et Anderlecht, créant le grand bipôle du football belge. Le héros de cette équipe, et meilleur joueur de la saison, fut Jean Nicolay, gardien né en 1937 dans le quartier de Bressoux, qui joua également 39 fois avec l’équipe nationale de Belgique.
Les Rouches
Au cours des années 1960, le Standard consolida sa position comme l’un des géants du football belge et devint également une référence du football wallon, la réputation du club dépassant largement les frontières nationales, tant ses parcours réussis dans les compétitions européennes firent de lui, en quelque sorte, l’ambassadeur de la ville de Liège dans toute la Vieille Europe. Avec la modernisation du suivi du football par la télévision, l’image venue de Sclessin pouvait parvenir bien au-delà des limites de la ville et, à travers les commentaires — surtout ceux de Luc Varenne, qui travaillait pour le réseau radio-télévisé francophone RTBF —, se popularisa le surnom le plus connu du club : “Les Rouches”, qui n’est rien d’autre que la prononciation de “les rouges” avec l’accent particulier de Liège.
Cette même modernisation se reflétait aussi dans l’image de la ville de Liège, qui, une fois encore, se transformait — pas nécessairement aussi idéalement qu’on l’avait rêvé. Un vaste projet de création d’une gare routière souterraine à la place Saint-Lambert resta longtemps à l’arrêt, laissant pendant des décennies un trou au centre-ville. En 1967 fut construit l’immeuble de la Cité administrative, l’un des premiers gratte-ciel de la ville, conçu par les architectes Jean Poskin et Henri Bonhomme. À la même période, à Droixhe, fut planifié un quartier qui ambitionnait de devenir le paradis de l’habitat urbain moderne. Une série d’artistes de premier plan — Jo Delahaut, Pol Bury, Georges Collignon, Jean Rets et d’autres — ornèrent de leurs œuvres les entrées des nouveaux ensembles d’habitation en forme de tours. Le tout s’inscrivait dans un projet d’urbanisme qui incluait tout ce qu’il fallait pour une vie confortable : commerces, espaces de jeu, installations sportives, écoles, bibliothèque, centre médical et une grande salle de cinéma.

La Standard, représentant une ville en plein essor industriel, triomphait en Europe, puisque son retour en Coupe des champions fut marqué par un nouveau parcours remarquable. Lors de l’édition 1961-62, elle parvint à éliminer successivement Fredrikstad et Haka, venus des pays scandinaves, avant de défier en quarts de finale du tournoi la très puissante Rangers de Glasgow. Lors du premier match, à Sclessin, Claessen ouvrit le score pour les Rouches à la 7e minute, avant que Wilson n’égalise à la 18’. Mais avec deux buts de Crossan, aux 40’ et 51’, et un autre de Vliers à la 56’, la Standard se constituait une avance exceptionnelle pour se rapprocher d’un pas supplémentaire de ce qu’elle avait touché du doigt en 1959. Au retour, à Ibrox, les Rangers prirent l’avantage grâce à Brand à la 28e minute, mais ne purent marquer davantage pour combler un retard de trois buts. Ils ne réussirent finalement qu’à le réduire, sur un penalty transformé par Caldow à la 89e minute, et la Standard décrocha ainsi une qualification majeure pour les demi-finales, où elle affronterait le quintuple champion d’Europe, le Real Madrid, qui avait perdu sa couronne la saison précédente face à Benfica. Les demi-finales, disputées les 22 mars et 12 avril, furent toutefois une affaire bien plus ardue, et la Standard, battue à deux reprises, ne parvint pas à se hisser jusqu’à la finale d’Amsterdam.
Lors de la saison 1962-63, dans un championnat où au moins six équipes pouvaient prétendre au titre, la Standard dépassa Anderlecht en tête du classement à la 20e journée, alors qu’il restait encore dix matches à jouer. Cinq journées plus tard, la Standard avait signé quatre victoires supplémentaires, tandis qu’Anderlecht n’avait arraché qu’un seul nul, avec l’Antwerp et la RFCL respectivement à six et sept points du sommet. Cet écart important (dans le système de points 2-1-0 de l’époque) ne semblait menacé qu’après le passage d’Anderlecht à Sclessin et la défaite de la Standard 0-1, lors de la 26e journée (qui correspondait au match en retard de la 23e). Avec quatre victoires lors des quatre dernières rencontres, cependant, les Standardmen célébrèrent un nouveau titre national, portant leur total à trois championnats, et comptant dans leurs rangs le joueur le plus précieux du championnat : le gardien Jean Nicolay, qui devenait une légende de Sclessin.
Au cours des trois années suivantes, la Standard ne fut pas en mesure de rivaliser en championnat avec l’ennemie jurée Anderlecht, mais le 8 juin 1966 se présenta l’occasion du grand affrontement entre les deux géants, lors de la finale de la Coupe disputée au Heysel. La Standard, dont l’équipe était dirigée par le Yougoslave Michel (Milorad) Pavić, l’emporta grâce au but inscrit à la 32e minute par le défenseur limbourgeois Nico Dewalque, signant une victoire lourdement symbolique : au-delà du fait d’avoir fait plier la grande rivale, elle comptait désormais dans sa vitrine trois championnats et deux Coupes, égalant les cinq trophées (championnats) de la rivale locale, la RFCL.
Ce sacre en Coupe constitua en outre le billet pour une nouvelle épopée européenne, en Coupe des vainqueurs de coupe 1966-67. Dans cette seconde compétition continentale, la Standard élimina Valur, d’Islande, dans un match au Dufrasne conclu sur l’écrasant 8-1, puis franchit avec succès les étapes face à l’Apollon Limassol et au Chemie Leipzig. En quarts de finale, l’obstacle Vasas se révéla plus coriace : le 1er mars 1967, les Hongrois s’imposèrent 2-1 à Győr, mais Semmeling inscrivit à la 85e minute un but « en or » (comme on le comprit par la suite). Au retour, Claessen et Jurkiewicz fixèrent le 2-0 pour la Standard, qui, en une décennie, atteignait pour la deuxième fois les demi-finales d’une compétition européenne, dépassant également, dans cette comparaison informelle, la RFCL, qui avait auparavant atteint les demi-finales de la Coupe des villes de foires, ancêtre de la Coupe UEFA. En demi-finales, sans subir de naufrage comme contre le Real en 1962, elle s’inclina toutefois 2-0 à l’extérieur et 1-3 à domicile face au Bayern Munich, manquant ainsi l’occasion de disputer le trophée européen lors de la finale de Nuremberg.
À la fin de la décennie, il ne restait plus qu’à détrôner Anderlecht du sommet du championnat belge, où le club bruxellois régnait alors sans véritable pression. Cela advint lors de la saison 1968-69, lorsque, sous la direction de René Hauss, arrivé de la RC Strasbourg, les Rouches retrouvèrent la terre promise. Le protagoniste de cette saison fut Wilfried Van Moer, milieu né en 1945 à Beveren, élu meilleur joueur du championnat pour la deuxième fois, après y être parvenu en 1966 sous le maillot de l’Antwerp. Toutefois, la pointe de la lance offensive liégeoise était l’attaquant hongrois Antal Nagy, qui, en 28 apparitions en championnat, envoya le ballon 20 fois au fond des filets.
La saison suivante, Nagy quitta le club pour l’Antwerp, mais les Rouches de Hauss, emmenés et incarnés par Van Moer, redevenu meilleur joueur du championnat, réalisèrent un parcours exceptionnel avec 22 victoires, 5 nuls et 3 défaites, afin de décrocher pour la première fois de leur histoire un deuxième titre consécutif. Cela signifiait que la Standard comptait désormais autant de championnats que la RFCL, s’installait durablement en Europe, et s’affirmait comme le représentant de facto du football wallon à travers une rivalité avec Anderlecht qui a légué un héritage historique devenu légendaire. La triennale dorée de Hauss s’acheva la saison suivante, au cours de laquelle la Standard, avec comme arme absolue en attaque l’Allemand Erwin Kostedde, auteur de 26 buts en 27 matches, parvint à terminer avec un point d’avance sur Bruges dans la course au titre, malgré un forfait administratif infligé lors du déplacement à Antwerp (match que la Standard avait gagné 0-2) pour avoir aligné plus de joueurs étrangers qu’autorisé.
La mort du charbon et le chant du cygne
Cette triennale dorée, ainsi que la domination sans partage de la Standard et d’Anderlecht dans le championnat belge, prit fin au début des années 1970, une décennie qui vit également se refermer le rêve européen de la prospérité. Dans de nombreux pays d’Europe occidentale, l’existence des « trente glorieuses » est restée dans la mémoire collective : les trois décennies qui vont de la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’au milieu des années 1970. La croissance fulgurante du capitalisme européen et, plus largement, occidental, qui, sous le poids de la concurrence idéologique avec le bloc socialiste et de la présence de puissants mouvements ouvriers dans chaque pays, avait pu concéder des droits et de meilleures conditions de vie et de travail à la classe ouvrière, touchait à sa fin. La dite « crise pétrolière », qui se manifesta comme une crise de suraccumulation du capital en 1973, coïncidait avec l’entrée sur le marché énergétique mondial de pays en dehors de l’espace traditionnel européen et nord-américain de production d’énergie. Le Japon et le Brésil s’imposaient comme des acteurs majeurs, tandis que le charbon n’était plus la matière première énergétique indispensable dont l’industrie avait eu besoin durant les décennies précédentes, et que l’acier se produisait à moindre coût ailleurs. Ainsi, la grande zone de richesse de la ceinture houillère carbonifère entra dans une longue récession historique.
À Liège, cette réalité se lisait dans les chiffres de l’emploi au sein de l’emblématique usine Cockerill. En 1957, 45 000 personnes y travaillaient ; juste avant le choc de la grande crise, en 1974, ce nombre avait atteint 65 000. Une décennie plus tard, en 1984, le personnel de l’usine historique n’était plus que de 18 700 ouvriers, et ce chiffre tomba à 12 100 en 1988.
La récession économique de la ville de Liège se reflétait aussi dans le parcours de la Standard, qui, malgré sa position au cœur des affrontements des coulisses du football grâce à Roger Petit, ne pouvait rivaliser à armes égales avec les clubs de Flandre. Bruges s’imposa comme une nouvelle puissance du football belge, remportant en 1973 son premier titre (et le deuxième au total) après 53 ans d’attente. Pourtant, à la fin de la décennie, Bruges en était déjà à six championnats, rejoignant la Standard dans le tableau historique, tandis qu’en 1978 elle disputa la finale de la Coupe des champions, perdue à Wembley face au grand Liverpool de Bob Paisley sur un but de Dalglish à la 64e minute.
Il fallut près d’une « décennie sèche » pour que revienne l’heure des derniers triomphes, qui furent, en substance, le chant du cygne de cette époque dorée pour la Standard. C’est l’époque marquée par la présence à Sclessin de quelques-uns des plus grands mythes du football belge. Parmi eux, Eric Gerets, arrière droit né en 1954 à Rekem, resté dans l’Histoire sous le surnom de « lion de Rekem ». En onze saisons sous le maillot de la Standard, Gerets totalisa 413 apparitions et 30 buts, avant d’être transféré à Milan. Une autre grande figure fut le légendaire gardien belge Michel Preud’homme, né en 1959 à Ougrée, dans la banlieue sud de Liège. Sur le banc, se tenait une immense personnalité du football européen : l’artisan de la transformation de Bruges, un entraîneur qui associa son nom à l’histoire du football d’Europe centrale après l’épopée de l’École danubienne, Ernst Happel.

Cette équipe légendaire de la Standard décrocha son premier titre le 7 juin 1981, lorsqu’elle affronta Lokeren au Heysel, à Bruxelles, en finale de la Coupe. La victoire des Rouches fut plus que nette : grâce aux buts d’Edström, Daerden, Tahamata et Önal — soit quatre joueurs de quatre nationalités différentes, avant l’ère post-Bosman — ils s’imposèrent 4-0 et ajoutèrent une 4e Coupe à leur palmarès. En 1981 survint pourtant un autre événement important pour la Standard, même s’il n’était pas sous son contrôle. À la fin de la saison, le Beerschot, club des quartiers sud de l’agglomération d’Anvers, fut relégué, bien qu’il eût terminé à la 15e place d’un championnat à 18 équipes, à la suite de la révélation d’un scandale impliquant le club de Beringen. L’affaire entraîna sa relégation et mit ainsi fin à une série de 65 saisons consécutives dans l’élite. À partir de la saison 1981-82, la Standard devint le club à la plus longue présence ininterrompue en première division du football belge.
La Coupe de 1981 n’était pourtant qu’un début pour cette équipe, qui brilla en 1981-82, signant peut-être la plus grande saison de l’histoire du club. Sur le banc, Ernst Happel fut remplacé par Raymond Goethals, l’entraîneur qui, plus tard, remporterait la Ligue des champions avec l’Olympique de Marseille, inscrivant ainsi une date majeure dans l’histoire du football français. La Standard de Gerets et de Preud’homme fut renforcée par l’arrivée d’Arie Haan, milieu de terrain du mythique Ajax du début des années 1970, descendu à Liège après six saisons passées à Anderlecht.
En championnat, la Standard, au terme d’un parcours régulier mais sans être tonitruant, parvint à s’imposer, terminant la saison devant Anderlecht et ajoutant un 7e titre de champion à sa vitrine. Mais la saison fut aussi marquée par une épopée européenne mémorable en Coupe des vainqueurs de coupe. Au premier tour, la maltaise Floriana se révéla très inférieure aux attentes, le score à Sclessin s’arrêtant à 9-0. Au deuxième tour, une vieille connaissance, la hongroise Vasas, ne posa cette fois guère de problèmes à la Standard, qui se qualifia avec deux victoires (0-2 à l’extérieur et 2-1 à domicile). En quarts de finale, l’adversaire était en revanche le FC Porto, en pleine ascension : pas encore hégémonique au Portugal, mais déjà engagé sur une trajectoire qui le mènerait, quelques années plus tard, au sommet de l’Europe. La Standard s’imposa 2-0 grâce à un but d’Engelbert et un but contre son camp de Gabriel, si bien que lorsque Jean-Michel Lecloux marqua à l’Estádio das Antas, la qualification était quasiment scellée, lors d’un match retour finalement conclu sur un 2-2. Le grand défi, bien sûr, fut celui des demi-finales, où la Standard devait aller plus loin que lors de ses deux précédentes tentatives. Le match aller, à l’extérieur, posa les fondations : grâce au but de Daerden, les Rouches quittèrent le stade Lénine de Tbilissi victorieux face à la Dinamo locale ; au retour, Daerden fixa à nouveau le même score et envoya les Standardmen en finale, à Barcelone.
Quand une finale européenne se joue au Camp Nou, sous les yeux de 100 000 spectateurs, le dernier adversaire que l’on souhaite affronter est sans doute le FC Barcelone. Et pourtant, ce fut bien l’équipe catalane qui se dressa face à la Standard le soir du 12 mai 1982. Malgré cela, le match débuta très bien pour les Wallons : Guy Vandermissen ouvrit le score pour les visiteurs — de jure et, plus encore, de facto — à la 8e minute. À la toute fin de la première période, toutefois, Barcelone égalisa par Simonsen, et finalement Quini, d’un but à la 63e minute, priva la Standard d’un titre européen qui aurait changé son histoire.

La saison 1982, toutefois, au-delà de la finale européenne, fut aussi marquée par le scandale Standard–Waterschei. Les deux équipes s’affrontaient à Sclessin lors de la dernière journée du championnat, le 8 mai, tandis que le 12 du même mois la Standard devait disputer une finale européenne à Barcelone. La défaite de la Standard à l’extérieur contre Waregem lors de la 31e journée, le 18 avril, avait rendu la situation critique, les Rouches ne comptant plus qu’un point d’avance sur Anderlecht. Par la suite, Anderlecht fit match nul lors de la 33e journée, la Standard conservant deux points d’avance et n’ayant besoin que d’un nul lors du dernier match pour décrocher le titre. Afin d’assurer le championnat tout en protégeant ses joueurs d’une blessure avant la finale européenne, Roger Petit manœuvra en coulisses pour convenir d’un résultat favorable à son équipe. Finalement, la Standard remporta ce match 3-1, même si le nul — qui semble avoir été l’issue convenue — lui aurait suffi, mais le scandale allait avoir des conséquences historiques.
La Standard de Goethals devint la deuxième équipe de l’histoire du club à remporter deux titres consécutifs, en 1983, tout en s’élevant la même année à la 3e place du classement interclubs de l’UEFA, à égalité avec la légendaire Liverpool, derrière le FC Barcelone et le Real Madrid. Toutefois, l’enquête et la mise au jour du scandale Standard–Waterschei mirent en évidence les responsabilités de Petit, conduisant finalement à son éviction du club qu’il servait depuis près de quarante ans. Ce fut un choc pour la Standard, qui, à son apogée, perdait son dirigeant le plus important et, à coup sûr, le plus emblématique. Dans un climat de reflux, avec la transformation de Liège en fantôme d’un rêve du passé, la ghettoïsation de fait du « paradis » de Droixhe et la stagnation de la ville, l’épopée de l’équipe de Goethals fut le chant du cygne non seulement d’un club, mais aussi du symbole de prospérité et de développement d’une ville qui avait incarné, pendant près d’un siècle, la locomotive industrielle de l’Europe occidentale.
Les années de pierre
D’un côté, l’éviction de Petit, de l’autre, les conditions économiques qui s’aggravaient à Liège, composaient un tableau dans lequel il devenait bien plus difficile de poursuivre la dynamique précédente. En 1977, l’architecte de la Standard de l’après-guerre, Paul Henrard, avait déjà quitté la présidence du club, tandis que Charles Huriaux, qui tenait les rênes administratives pendant la dernière période de triomphe, passa le relais en 1986 à Camille Heusghem. Dans les championnats qui suivirent, la Standard ne parvenait plus à se hisser au niveau d’Anderlecht et de Bruges, qui formèrent un nouveau duopole — encore en vigueur aujourd’hui — sans la même profondeur idéologique que la rivalité entre la Standard et Anderlecht, mais au cœur de la lutte pour les titres. Ainsi, lors de la saison 1987-1988, la Standard termina 10e du classement, perdant même sa primauté au sein de la ville de Liège après de longues années, puisque la RFCL finit 5e, avec 14 points de plus.
Le même scénario, avec la RFCL renaissante à la fin des années 1980, se répéta la saison suivante, et la Standard, qui en 1988-89 égalait le record de présences consécutives en Division 1 de Beerschot, voyait son rival historique intra-muros se retrouver en position de renverser l’inversion des rapports de force réalisée au cours des décennies précédentes. En 1988, toutefois, le club passa sous la direction de Jean Wauters, un homme d’affaires né dans l’industriel Herstal, au nord de la ville, qui entreprit de relancer l’équipe de Sclessin. En 1989-90, la Standard devint le club à la plus longue série de participations consécutives dans l’histoire de la première division, mais la RFCL, 12e du championnat, réalisa un triomphe inattendu. Le 19 mai, l’ennemie jurée, dirigée par Robert Waseige — un entraîneur dont le nom est lié à l’histoire de la Standard mais aussi, plus largement, à celle du football wallon et belge — s’imposa 2-1 au Heysel face à la Germinal d’Ekeren pour ramener un titre de l’autre côté de Liège, augmentant le nombre de trophées dans sa vitrine après 37 ans, et atteignant la même saison les quarts de finale de la Coupe UEFA, où elle fut éliminée par le Werder Brême.
Le début des années 1990, néanmoins, montra que cette dynamique de renversement ne se prolongerait pas. En 1992, la Standard retrouva l’Europe en terminant 3e du championnat, tandis que la RFCL replongeait au bas du classement. Et en 1993, la Standard d’Arie Haan — revenu entre-temps comme entraîneur — affronta en finale de la Coupe de Belgique la Charleroi de Waseige et, dans le stade Vanden Stock de l’odieuse Anderlecht, qui porte le nom de l’éternel rival personnel de Petit, s’imposa grâce aux buts de Henk Vos et Philippe Léonard, remportant un nouveau titre.

Dans l’époque beaucoup plus commercialisée du football, qui s’est ouverte au début des années 1990, les clubs d’une Liège désindustrialisée peinaient à retrouver leur rythme. La Standard parvint à lutter jusqu’au bout pour le titre en 1994-1995, qu’elle perdit pour un seul point face à Anderlecht ; mais cette saison-là fut le coup de grâce pour la RFCL, qui, sous le poids des difficultés financières, s’effondra, terminant à la dernière place et quittant l’élite après cinquante participations consécutives. De plus, Liège se retrouva au centre de l’attention du football mondial, car l’affaire d’un joueur de la RFCL, revendiquant le droit de pouvoir évoluer dans n’importe quel pays de l’Union européenne sur la base du droit communautaire, changea à jamais les règles du jeu économique dans le football. Jean-Marc Bosman, qui avait porté le maillot de la Standard pendant cinq saisons entre 1983 et 1988, totalisant 86 apparitions et 3 buts, passa à la RFCL, où il ne disputa que trois rencontres. En exigeant l’application du Traité de Rome au football, il porta un coup dévastateur aux anciennes pratiques de gestion des clubs en Europe ; mais il fut lui-même une victime de cette situation, ne retrouvant plus d’équipe pour jouer et voyant, par la suite, sa vie se désagréger. La RFCL fut elle aussi une victime de cette nouvelle donne : au bord de la catastrophe, elle dut fusionner avec le FC Tilleur pour survivre et conserver le matricule historique 4, et, ces trente dernières années, elle n’a retrouvé la première division que pour une seule saison.
Mais la médiocrité caractérisait également le parcours de la Standard : alors qu’elle avait “nettoyé” le paysage dans la ville, devenant l’unique club liégeois représentant la cité dans l’élite du football national, elle ne parvenait plus à retrouver les gloires des décennies précédentes, se limitant à des places ne menant qu’à quelques participations à l’Intertoto, loin des grandes équipes dominantes de l’époque. Cette seconde descente connut son nadir en 1998, lorsque la Standard termina le championnat à la 9e place, avec, sur l’ensemble de la saison, presque deux fois moins de points que la championne, Bruges (43 contre 84). C’est alors qu’apparut Robert Louis-Dreyfus, un homme d’affaires français qui était à l’époque CEO d’Adidas et, parallèlement, propriétaire de l’Olympique de Marseille. Dreyfus réorganisa le club, en mettant un accent particulier sur les académies, d’où sortirent, dans les années suivantes, certains des joueurs les plus emblématiques du football belge, tels que Steven Defour, Axel Witsel et Marouane Fellaini. Dreyfus fut, en réalité, le premier propriétaire de la Standard à s’aligner sur les exigences de la nouvelle industrie du football, et la Standard put, du moins dans un premier temps, éviter un destin comparable à celui de la RFCL.
L’ère postindustrielle
En entrant dans le XXIe siècle, Liège ressemblait à un vestige du passé : une industrie qui, ailleurs, avait disparu, et qui, ici, agonisait ; et la nécessité de trouver un nouveau plan de survie et de développement pour la ville s’imposait. Sa position stratégique, celle qu’avait comprise quinze siècles plus tôt l’évêque Monulphe, devint la base d’un nouveau projet. La plus grande infrastructure héritée de la révolution industrielle était son port fluvial, le troisième plus grand d’Europe, relié aux deux plus grands ports du continent, Rotterdam et Anvers. Liège est aussi un carrefour entre de nombreuses villes importantes, telles que Bruxelles, Anvers, Luxembourg, Maastricht, Rotterdam, Aix-la-Chapelle, Cologne, Strasbourg, et même Paris, distante de quatre heures par la route, et de seulement deux heures en TGV. Il était donc presque évident de choisir de commencer à se transformer en un centre de transit, avec la création d’un immense aéroport de fret et le développement de lignes ferroviaires à grande vitesse, venant compléter l’existence de son port.

Dans le même temps, l’antique dipôle entre industrie et centre intellectuel trouvait, cette fois, une issue synthétique en donnant la priorité au second. La stimulation de l’innovation, dans la zone du Sart-Tilman, autour de l’Université, devint une priorité, avec l’attraction d’entreprises actives dans les domaines de la biotechnologie et du spatial. Mais cette solution, aussi capable fût-elle d’offrir une voie de sortie aux capitaux qui se trouvaient dans la ville ou la traversaient, ne pouvait pas résoudre le problème de la survie et de l’emploi pour l’immense prolétariat industriel, lui aussi héritage d’un parcours pluriséculaire de surexploitation des capacités productives de la ville. Dans le même temps, ce prolétariat, d’abord irrigué par les ouvriers italiens, puis par des exilés politiques grecs et espagnols, et plus tard par des travailleurs venus du Maroc et de Turquie dans le cadre d’accords bilatéraux, commença aussi à inclure des réfugiés issus de lieux de guerre et d’extrême misère, arrivant en caravanes depuis des pays d’Afrique et d’Asie, composant une mosaïque multiculturelle de pauvreté et de précarité sur une large partie de la ville, et, en contrepoint, quelques îlots de haute qualification et d’investissements de capitaux intenses. Ces deux mondes semblent ne jamais se rencontrer : la géographie de la ville permet qu’ils coexistent, sans que l’un ne touche jamais l’autre.
Or le Standard est l’équipe du Sclessin industriel et prolétaire, face à l’usine Cockerill, privatisée en 1998 et passée aux mains du groupe français Usinor, pour décliner sous ses nouveaux propriétaires avant de fermer définitivement en 2014. C’est l’équipe des ouvriers qui, au XXIe siècle, affrontent durablement des taux de chômage à deux chiffres ; et la présence de Louis-Dreyfus au début du millénaire ne pouvait être qualifiée, du point de vue des résultats sportifs du club, que de présence messianique.
Le Standard, qui, dans les années 2000, avait presque verrouillé la troisième place officieuse dans la hiérarchie du football belge, derrière Anderlecht et Bruges, vit à nouveau un grand joueur enfiler son maillot en 2004. Sergio Conceição, après un second passage raté à la Lazio et une brève parenthèse à Porto, arriva sur la terre wallonne. Sa première saison au Standard fut exceptionnelle : en 34 apparitions, il marqua 11 buts, portant une lourde responsabilité dans la création du jeu de l’équipe entraînée par Dominique D’Onofrio, qui avait succédé à Waseige après son dernier passage à Sclessin. Conceição fut élu meilleur joueur du championnat en 2005, le Standard termina à la 3e place, et il y avait, à l’ère marchande du sport, une raison de vendre des maillots d’un joueur dans toute la ville, et bien au-delà.

L’époque du triomphe revint lors de la saison 2007-08, tandis que le Standard s’était entre-temps installé durablement dans le trio de tête du championnat. Sur le banc se trouvait le gardien emblématique du Standard et de l’équipe nationale belge, Michel Preud’homme, et sur le terrain le jeune Axel Witsel, âgé de 20 ans, conduisait les Rouches, qui, dès la 4e journée, se retrouvèrent pour la première fois en tête du classement, dépassant La Gantoise. Longtemps dans le sillage de Bruges pendant l’hiver, le Standard reprit la première place à la 24e journée afin de conquérir un titre avec le plus grand écart de son histoire, en bouclant la saison avec 22 victoires, 11 matches nuls et une seule défaite, à l’extérieur, contre Charleroi.
L’exploit des équipes du début des années 1970 et 1980 se répéta en 2009, le Standard remportant de nouveau un deuxième titre consécutif, cette fois sous la direction du technicien roumain László Bölöni, déjà connu pour son passage au Sporting Lisbonne, lequel s’était accompagné du développement et de la valorisation du talent issu des académies, objectif central du projet de Louis-Dreyfus pour le Standard.
Mais, le 4 juillet 2009, Louis-Dreyfus mourut après une longue lutte contre la leucémie, et le Suisse Reto Stiffler, qui faisait office de président durant la période de sa propriété, chercha des mains auxquelles transmettre le destin du club. D’abord, Roland Duchâtelet, un homme d’affaires originaire de Liège qui s’engagera plus tard en politique, prit le club en charge jusqu’en 2015, avant que les actions ne passent entre les mains de Bruno Venanzi, un entrepreneur descendant des Italiens arrivés dans la ville. Au cours des années 2010, le Standard parvint à remporter trois Coupes (2011, 2016 et 2018), mais la gestion de Venanzi fut désastreuse : les dettes enflèrent, et, avec l’éclatement de la pandémie, la situation devint insoutenable, au point que le club fut menacé jusque d’une faillite. Ce que Venanzi n’avait pas réussi à accomplir par sa mauvaise gestion, le groupe 777 Partners faillit l’accomplir : en rachetant une série de clubs et en construisant un réseau footballistique, il conduisit le Standard au nadir financier absolu, à un pas de la saisie de ses actifs !

Ces dernières années, avec l’instauration des play-offs pour l’attribution du titre en Belgique, le Standard ne parvient pas à intégrer le quatuor — ou le sextuor — de tête qui mène au championnat, se battant le plus souvent pour une place en Conference League, là aussi sans succès. La pire récolte de points est venue lors du championnat 2021-2022, lorsqu’il a terminé à la 14e place, la pire depuis 1921, année de sa participation à la première division, avec à peine 36 points en 34 matches. À l’été 2025, Giacomo Angelini, encore un enfant du pays, descendant d’immigrés italiens, a entrepris de sauver le club de la faillite et d’en assurer d’abord la survie, puis le développement ; mais ce que semble être aujourd’hui le Standard, c’est exactement ce qu’est la ville de Liège : un fantôme du passé.
Y a-t-il un avenir sur les rives de la Meuse ?
Depuis la décision historique de Maurice Dufrasne de lier le club du Standard au prolétariat industriel de la ville de Liège, l’histoire et le destin du club se sont trouvés indissolublement liés au développement économique de la ville. Les résultats sur le terrain étaient presque le reflet direct de ce qui se passait dans les usines de Sclessin et de Seraing, des tonnes de charbon et d’acier, et du nombre de travailleurs que faisait vivre le traitement des métaux de la Cité ardente. Aujourd’hui pourtant, alors que l’on atteint le jubilé d’argent du millénaire, la rénovation urbaine visant un développement d’un autre type avance à pas très lents, avec, bien souvent, des retards catastrophiques — comme la construction du tram, achevée en 2025 au lieu de 2017, comme cela était initialement prévu. Cette transformation initiale de la ville, au moyen d’infrastructures modernes pourtant nécessaires, a disloqué son tissu commercial, laissant le centre pratiquement sans vie. Dans le même temps, l’incapacité à intégrer au nouveau modèle de l’innovation le vaste prolétariat, qui n’a pas accès à la haute qualification indispensable, maintient des taux de chômage scandaleusement élevés. Dès lors, dans ces conditions, vers où irait le convoi des élèves de Dufrasne ?

Pour pouvoir survivre, comme tout club de football, le Standard a besoin d’une base de supporters solide, capable de soutenir matériellement la longévité et les succès du club. Aussi riche que soit le football, dirigé et possédé par des millionnaires et des milliardaires, au bout du compte, la capacité des supporters à soutenir leur club reste le facteur le plus important qui détermine l’issue. Dans des conditions de récession économique durable, le public du Standard, hautement radicalisé, fort de l’héritage idéologique que lui ont légué les générations précédentes de supporters des Rouches et les ouvriers de la Cité ardente, peut continuer à brandir fièrement son identité singulière dans les tribunes de béton de Sclessin. Mais pour que cette fierté puisse s’accompagner d’un nouvel élan sportif, il faut que ceux qui prennent le chemin du stade aient aussi résolu d’autres problèmes dans leur vie — comme autrefois, durant les Trente Glorieuses, qui à Liège ressemblent aujourd’hui à une image sortie d’un conte d’un autre temps.
Pourtant, l’avenir recèle toujours une part d’optimisme : quelle que soit la manière dont la classe ouvrière liégeoise parviendra à retrouver le chemin de la prospérité, c’est par ce même chemin que pourra se relever le Standard — qui, contrairement à d’autres clubs de la capitale belge, ne peut pas compter sur des supporters “de la veille” qui, soit pour combattre l’ennui, soit à la recherche d’un quelconque contenu social, découvrent de nouvelles amours footballistiques. Le Standard n’a qu’un seul amour, le prolétariat de Liège — et pour les ouvriers liégeois, c’est la même chose.

