Le mercredi 25 novembre 1953, en fin d’après-midi, 150 000 spectateurs quittèrent Wembley après avoir assisté à l’un des matchs les plus influents de l’histoire du football mondial. Comme c’est souvent le cas dans ces moments charnières, peu d’entre eux comprirent réellement la portée historique de ce qui venait de se dérouler sous leurs yeux. Et pourtant, plus d’un demi-siècle plus tard, ils sont peut-être encore moins nombreux ceux qui situent cet événement à sa juste dimension. La défaite de l’Angleterre à Wembley est entrée dans l’Histoire, non seulement parce qu’elle fut lourde, mais surtout parce qu’elle survint lors d’un match que l’Angleterre devait absolument gagner — pour défendre sa domination sur ce sport dont elle se considérait comme la mère fondatrice. Certes, cette domination avait sans doute déjà vacillé, notamment après la Coupe du monde 1950, lorsque l’équipe anglaise fut battue par les États-Unis puis par l’Espagne. Mais à l’époque, ce tournoi n’était pas encore considéré comme prestigieux au sein des îles britanniques. L’Angleterre avait aussi subi plusieurs défaites face à d’autres équipes du Royaume-Uni, notamment contre le jeu combiné de l’Écosse, dans le cadre du British Home Championship, et il n’était pas rare qu’elle perde lors de matchs joués sur le continent européen. Mais c’était la première fois qu’une sélection d’Europe continentale venait s’imposer en terre anglaise — un match d’ailleurs élevé au rang d’enjeu national avant même son coup d’envoi.
Quelques mois plus tard, le 23 mai 1954, lors du dernier match entre les deux équipes avant la Coupe du monde en Suisse, la Hongrie réitéra son exploit devant un public tout aussi immense, s’imposant cette fois 7-1 face aux Anglais, scellant ainsi la supériorité du football continental européen sur celui du pays qui avait vu naître ce sport. Pour comprendre l’évolution de cette supériorité continentale sur le football anglais au cours de la première moitié du XXe siècle, on peut également évoquer deux résultats marquants en compétitions de clubs. Le premier : la toute première victoire d’un club européen sur un club anglais, le 20 mai 1909, lorsque le Sunderland, troisième du championnat anglais cette saison-là et en tournée en Europe centrale, s’inclina 2-1 face au Wiener Athletic Club. Mais le plus symbolique fut sans doute la défaite de Chelsea en finale du Tournoi international de l’Exposition de Paris en 1937, un tournoi organisé une seule fois, rassemblant des clubs issus des plus grands championnats européens de l’époque. Chelsea, bien que seulement onzième de First Division cette année-là, représentait la Football League. Après avoir éliminé Marseille par tirage au sort en quart de finale, puis battu 2-0 l’Austria Vienne, l’une des grandes puissances du moment, le club londonien affronta en finale la Bologna d’Árpád Weisz — et s’inclina 4-1.
Tous ces résultats ont un dénominateur commun : les équipes victorieuses provenaient d’une même région géographique, qui fit évoluer le football selon des conceptions différentes de celles en vigueur en Angleterre. Elles y intégrèrent de nouvelles idées, tant dans le style de jeu que dans la culture du sport elle-même, jetant les bases du football européen moderne. Cette école de pensée footballistique, connue dans l’Histoire sous le nom d’« École du Danube », en référence à l’école picturale du même nom au XVIe siècle, est le socle sur lequel repose l’ensemble du football européen des XXe et XXIe siècles — avec une influence qui s’est étendue jusqu’en Amérique latine.
La distance temporelle et les limites techniques de l’époque n’ont laissé que peu de traces sur le caractère du jeu dans les pays d’Europe centrale. Les noms des figures emblématiques de cette histoire se sont perdus dans les livres et les coupures de presse, et même les rares témoins oculaires encore en vie n’en racontent plus guère. Pourtant, revisiter et mettre en lumière cette histoire singulière du football européen est un travail indispensable pour pouvoir réellement la comprendre.
L’expansion footballistique
En novembre 1895, l’Europe bouillonne de tensions politiques et sociales. La grande puissance libérale du moment, la France, est secouée par l’Affaire Dreyfus — un jalon majeur dans l’émergence de l’antisémitisme moderne en Europe — tandis que, quelques mois plus tôt, elle a signé un pacte d’alliance avec la Russie tsariste, préfigurant déjà le grand affrontement à venir entre les jeunes États-nations et les vieilles monarchies impériales multinationales. En Autriche-Hongrie, héritière de l’antique empire des Habsbourg, des remous similaires commencent à fissurer la cohésion d’un État où cohabitent des dizaines de minorités ethniques et linguistiques. L’élite impériale, dirigée par l’empereur François-Joseph Ier, s’efforce de maintenir l’ordre ancien à l’intérieur de ses frontières, tout en œuvrant dans le même sens face aux évolutions européennes à l’international.
Sur le plan économique, cela signifie qu’une grande partie de l’Empire reste essentiellement ancrée dans une économie agraire, tandis que la révolution industrielle et l’essor d’un prolétariat ouvrier se concentrent dans les grandes villes : Vienne, Prague, et Budapest. Au même moment, dans l’Angleterre victorienne, les syndicats ouvriers se renforcent, et la confrontation idéologique s’articule autour des luttes de classes. Mais en Autriche-Hongrie, le mouvement ouvrier est fragmenté, tiraillé par les ambitions nationales propres à chaque peuple. Cela ne signifie pas pour autant qu’un mouvement de classe unifié n’existait pas. Dans ces grandes villes, c’est justement de cette tension entre revendications sociales et nationales que naît une atmosphère explosive au sein de la classe ouvrière, propice à des affrontements à tous les niveaux.

Pourtant, le jeudi 15 novembre 1895, à la mi-journée, dans la résidence du baron Nathaniel von Rothschild — héritier de la célèbre famille de banquiers juifs — en banlieue de Vienne, le climat semble tout autre. Dans le vaste jardin de la propriété, l’équipe d’un club sportif tout juste fondé, le Vienna Cricket and Football Club, affronte celle des jardiniers écossais, le First Vienna Football Club. Ces deux clubs venaient d’être créés quelques mois auparavant, avec la First Vienna, comme son nom l’indique, devançant de peu son homologue dans l’histoire des clubs viennois, en étant fondée le 22 août. Le lendemain, le 23 août, naissait officiellement le Vienna Cricket and Football Club, selon ses statuts.
Dans ce jardin immense des Rothschild, les joueurs ne sont pas seuls. Le match est observé par une grande partie de l’élite viennoise, composée aussi bien d’entrepreneurs locaux et de nobles que de diplomates, notamment britanniques vivant à Vienne. Pour la classe dirigeante de l’Empire, le contact avec ce sport anglais signifie une proximité avec la culture britannique, que l’on cherche à imiter et assimiler. Ce désir d’anglophilie de l’élite impériale fut sans aucun doute bénéfique au développement du football au cœur même du Vieux Continent.
Mais Vienne et les pelouses du domaine Rothschild ne sont pas les seuls lieux fertiles pour l’essor du football. À Budapest, un premier match est documenté le 9 mai 1897 entre le Budapesti Cricket Club et le Budapesti Torna Club (BTC). À Prague, les deux grands clubs de la ville, le Slavia, d’identité nationale, et le Sparta, à connotation de classe, intègrent le football dans leurs pratiques pluridisciplinaires. Dès décembre 1893, à Prague encore, le club nautique Regatta, fondé par des Juifs germanophones, affronte dans le premier match officiel local le Viktoria Berlin, l’un des premiers clubs allemands, lui-même fondé par des Britanniques issus des milieux diplomatiques et industriels.
Le match dans la propriété Rothschild, même s’il ne fut pas le tout premier de ce type, revêt une signification hautement symbolique dans la manière dont le football s’est propagé hors de l’Empire britannique. Dans cette partie du monde, les Britanniques n’étaient pas une caste coloniale dominante, mais les activités économiques et diplomatiques du Royaume-Uni avaient favorisé l’installation de ressortissants britanniques — techniciens qualifiés, ingénieurs, commerçants, banquiers, marins, enseignants ou diplomates — dans tous les recoins du globe. Ce fut aussi le cas en Europe continentale, où les investissements et échanges britanniques étaient nombreux. Les secteurs d’activité à forte présence britannique — chemins de fer, navigation, assurances, banques — étaient les mêmes qui facilitaient l’exportation de savoir-faire et de culture. Ainsi, une « armée » britannique de travailleurs, qu’ils soient hautement qualifiés ou non, animés par l’envie de recréer leurs loisirs, constitua l’engrais idéal pour que le football s’épanouisse partout, en Europe et dans le monde.

Ce développement du football en dehors de l’Empire était pourtant diamétralement opposé à celui de la culture sportive dans les colonies britanniques — une divergence encore visible aujourd’hui dans la cartographie sportive mondiale. Dans les colonies comme l’Inde, l’Australie ou l’Afrique du Sud, les sports furent introduits essentiellement via la présence militaire, l’administration coloniale et les missions chrétiennes, comme partie intégrante d’une mission morale et disciplinaire. Ainsi, les sports qui prospérèrent furent les gentleman’s sports, comme le cricket ou le rugby, jugés plus conformes à cet esprit de discipline, d’ordre et d’abnégation. Le football, au contraire, s’était déjà émancipé du contrôle des élites dans la métropole et se diffusait massivement dans les milieux ouvriers — grâce à sa simplicité, sa facilité de pratique en milieu urbain, et l’enthousiasme qu’il suscitait. Il était donc plus naturellement porté par cette population hétérogène de travailleurs britanniques de tout niveau, et facilement imité, adopté, adapté par les populations locales.
Cela ne signifie pas pour autant qu’il devint d’emblée le sport populaire qu’il est devenu par la suite. La greffe footballistique s’est opérée dans ces pays grâce au rôle déterminant des élites locales, qui, en adoptant les codes de la culture sportive britannique, espéraient s’approprier un style de vie perçu comme vecteur de modernité et d’évolution.
Ces élites locales participèrent activement, soit comme joueurs, soit comme dirigeants, au développement du football aux côtés des Britanniques familiers du sport. C’est ainsi que furent créés les premiers grands clubs européens, dont les noms traduisaient souvent cette filiation britannique. Les tout premiers clubs viennois en sont des exemples parlants — First Vienna et Vienna Cricket and Football Club. D’autres clubs dans divers pays présentent les mêmes traits : Milan et Genoaen Italie, par exemple, portent encore aujourd’hui les noms anglais de leurs villes d’origine, puisque fondés par des expatriés britanniques. Des appellations telles que Sporting Club, Athletic Club ou Foot-ball and Cricket Club témoignent encore aujourd’hui de cette influence directe, qu’il s’agisse de clubs exclusivement britanniques ou issus de la collaboration entre les élites locales et les communautés britanniques implantées dans chaque pays.
L’assimilation en Europe centrale
Parmi toutes les nations européennes — dont beaucoup n’étaient encore que des États-nations émergents —, c’est l’Empire austro-hongrois qui réunissait un ensemble de caractéristiques favorables à un développement rapide de la nouvelle activité sportive. L’un des éléments les plus significatifs était sans doute l’absence d’une identité nationale unifiée : une faiblesse sur le plan de la cohésion interne, mais aussi un terrain propice à l’assimilation de traits culturels exogènes. Tandis qu’en France, par exemple, la totalité des activités sociales était alignée sur l’idéologie de la « République une et indivisible », les pays danubiens connaissaient une véritable effervescence de clubs de football naissants, qui exprimaient tour à tour une adhésion aux modèles britanniques, une affirmation identitaire nationale ou une représentation de classe. En comparaison avec le contexte britannique, où les clubs se définissaient principalement par leur ancrage dans les classes sociales de leurs supporters, la coexistence de populations germanophones, hongroises, tchèques, slovaques, croates, serbes, roumaines, italiennes, juives et polonaises offrait une richesse qui joua un rôle décisif dans le développement de la culture footballistique.
Les effets de cette diversité linguistique et nationale étaient particulièrement visibles dans la géographie footballistique des grandes villes de l’Empire austro-hongrois : Vienne, Budapest et Prague. À Vienne, outre les deux clubs fondés sous inspiration britannique, l’essor du football local fut fortement porté par des clubs juifs tels que le Hakoah ou le Wiener Amateur (futur Austria), ainsi que par le club ouvrier Rapid. À Budapest, le Budapesti Torna Club, premier club de football du pays, vit rapidement naître des rivalités locales avec la fondation du Ferencváros, patriote, chrétien, ouvrier, à base majoritairement germanophone, et celle du MTK, libéral, juif, cosmopolite et bourgeois. À Prague, aux côtés de la Slavia, d’inspiration nationale, et du club ouvrier Sparta, on trouvait le DFC Prag, représentant l’élite germanophone. Par ailleurs, la culture physique nationale du Sokol — forme de gymnastique — s’intégra dans les méthodes de développement footballistique.
Un cas particulièrement révélateur de l’influence de la coexistence multiculturelle est celui de l’Italie, qui s’intégra alors à cet ensemble centro-européen. Bien qu’unifiée comme État-nation à travers le Risorgimento en 1861, l’Italie du Nord conservait les traces d’une fragmentation linguistique et culturelle, toujours perceptible dans la société italienne contemporaine. Pendant des siècles, les villes italiennes n’étaient pas seulement rattachées à des États distincts, mais constituaient des entités autonomes, façonnées par les pouvoirs successifs qui les dominaient. Cette décentralisation et le campanilisme — fierté locale tournée vers la ville plutôt que vers la nation — créèrent un environnement où les clubs pouvaient rapidement croître, incarnant bien plus qu’un simple quartier ou une usine, comme c’était initialement le cas en Grande-Bretagne. En outre, tandis que le triangle industriel Turin–Milan–Gênes intensifiait les échanges culturels avec les Britanniques, la tradition académique d’autres villes comme Bologne ou Florence favorisait le contact avec un spectre encore plus large d’influences européennes, ce que reflète l’histoire footballistique glorieuse de la première cité universitaire au cours de la première moitié du XXe siècle.

Outre leur effet sur la transmission de savoir-faire, ces caractéristiques donnèrent naissance à une culture footballistique singulière. Les fortes implications sociales du football en firent un terrain de confrontation idéologique et intellectuelle. Le fait qu’un sport dépasse la simple sphère physique attira une part non négligeable des intellectuels, qui y virent un vecteur de formation culturelle et de modernisation, et non une simple activité vulgaire. La participation des élites à la création de clubs et d’institutions footballistiques était cruciale pour réunir les conditions matérielles nécessaires à l’essor du football dans le cadre politique de l’époque. Financement, mise à disposition de terrains, déplacements, infrastructures annexes : autant d’éléments qui nécessitaient l’implication des classes supérieures prêtes à investir dans ce sport dans une logique de progrès et d’ouverture.
Mais le développement de cette culture footballistique propre à l’Europe centrale ne reposait pas uniquement sur le soutien matériel des élites. Le sport britannique devint un objet de débats, d’analyses et même de réflexions philosophiques dans les villes, avant que les terrains ne deviennent le théâtre visible de ces fermentations. La ville de Vienne incarne à merveille ce processus : au début du XXe siècle, elle était une métropole d’idées. Il suffit de songer qu’à la même époque y résidaient, à faible distance les uns des autres, des figures telles que Sigmund Freud, les penseurs du Cercle de Vienne, les écrivains Zweig, Schnitzler, Kraus et Altenberg, les artistes Klimt, Schiele, Schoenberg et Mahler, ou encore Trotski et Staline. Ces esprits éminents du monde intellectuel et politique se retrouvaient dans les célèbres cafés viennois, véritables foyers de production d’idées, de fermentation culturelle et de confrontation idéologique. Du Café Central au Griensteidl, en passant par le Herrenhof, ces lieux furent les laboratoires invisibles du modernisme viennois. C’est là qu’éclorent les discussions sur l’inconscient, la division du moi, la fin du romantisme, la naissance du modernisme et les grandes révolutions du nouveau siècle.

Contrairement au pub — qui fut le lieu central de fermentation sociale en Grande-Bretagne, contribuant autant à l’émergence d’idées sur l’évolution de la société que sur le développement du football —, le café offrait un cadre tout autre à la réflexion. Au pub, les discussions se faisaient debout, dans un environnement généralement bruyant, un verre de bière à la main. Au café, ces mêmes débats se déroulaient dans un climat beaucoup plus serein, les personnes étant assises autour de tables à l’esthétique soignée. Dans de telles conditions, la profondeur et la complexité des échanges intellectuels pouvaient croître de manière significative : les conversations n’étaient pas seulement utilitaires ou dictées par un besoin immédiat, mais visaient à transformer une position idéologique en une activité concrète. Peu nombreux sont ceux qui savent aujourd’hui que les conditions qui donnèrent naissance à certaines des idées les plus influentes en philosophie, en sciences, en art et en pensée révolutionnaire furent aussi à l’origine de la conception moderne du football.
Si Vienne et ses cafés constituaient une micro-Europe d’avant-guerre, où se forgeaient la culture et la conscience moderne, à Budapest, la bourgeoisie libérale — principalement juive — voyait dans le football un moyen de quête d’excellence et d’émancipation dans un environnement marqué par la discrimination culturelle. À Prague, les étudiants des universités rêvaient de développer une culture sportive nationale. Et dans le nord industriel de l’Italie, les circoli se réunissaient dans les birrerie, lieux de naissance des nouveaux clubs de football pluriels, où l’on débattait de l’identité nationale du sport, perçu comme le reflet d’une identité nationale encore inachevée.

Mais si les élites constituaient le cerveau du développement footballistique, le cœur battant du sport était bien la classe ouvrière. Sa participation massive fut, en Europe centrale également, la clé de son expansion sociale. Les jardiniers écossais au service des Rothschild furent les vecteurs du combination game dans leurs terres d’accueil : un style de jeu écossais adopté ensuite par les clubs ouvriers anglais, et qui, sans en avoir pleinement conscience, insuffla aussi les principes de base du développement tactique du football centro-européen. Le football devint également l’occupation favorite de la jeunesse ouvrière des villes de l’Empire austro-hongrois, qui exploitait le moindre espace pour taper dans un ballon — ou dans ce qui y ressemblait — et, au cœur de ce paysage urbain naissant, faisait émerger les futurs héros du sport.
Le témoignage historique et littéraire le plus emblématique de ce processus se trouve dans le roman Les gamins de la rue Pal, de Ferenc Molnár, publié pour la première fois en 1906 et situé dans la Budapest de 1889. Dans ce roman jeunesse, une bande de garçons défend un terrain vague dans le quartier Józsefváros comme s’il s’agissait de leur patrie. Ce quartier populaire, ouvrier et petit-bourgeois, est aussi le berceau du premier club de football hongrois, le Budapesti Torna Club. L’intérêt du récit de Molnár ne réside pas tant dans la description du sport organisé que dans celle de l’espace où celui-ci rencontrait la jeunesse ouvrière. Cet espace, le grund, était un élément courant dans la géographie de la Budapest en reconstruction à la fin du XIXe siècle. Dans le roman, on célèbre l’héroïsme des enfants qui défendent leur terrain de jeu, mais dans la réalité, ces grundok étaient les « terrains » de la jeunesse hongroise : des sols durs, caillouteux, qui influencèrent la technique des meilleurs d’entre eux, futurs joueurs des grands clubs. Les premiers recruteurs des clubs parcouraient les grund à la recherche des talents qui allaient marquer l’histoire d’une grande école nationale du football.
Même s’il n’existe pas de référence aussi mythique pour les espaces ouverts d’autres villes, les enfants viennois jouaient dans des cours d’immeubles, des terrains vagues ou des entrepôts ferroviaires situés principalement dans des quartiers populaires hors du Ringstrasse, comme Ottakring, Favoriten ou Meidling. De même à Prague, les quartiers ouvriers de Karlín et Žižkov étaient pleins de cours d’école et de petits terrains devenus le berceau des grands héros du football tchèque.
Ainsi, le football était partout, touchant toutes les couches sociales. Dans les quartiers ouvriers, les enfants jouaient spontanément dans les espaces ouverts. Les clubs naissants, soutenus par des intellectuels locaux et des immigrés britanniques, s’organisaient avec statuts, dirigeants et infrastructures. Les jeunes talents s’épanouissaient dans de nouveaux terrains, stades ou gymnases. Les grands clubs représentant chaque communauté de classe, d’ethnie ou de langue prenaient de l’ampleur, devenant les reflets de fiertés locales diverses. Les clubs ne se limitaient pas au sport : au-delà des événements festifs comme les bals populaires — présents dans les traditions footballistiques du monde entier —, ils bâtirent des clubhouses qui prolongeaient l’esprit des cafés, lieux de réflexion sur l’identité et la tactique footballistiques. Ils organisaient aussi régulièrement séminaires et journées d’étude où l’idéologie du développement footballistique trouvait un terrain fertile pour bâtir une culture footballistique inédite, précieuse et unique, transmise et relayée par la presse de l’époque.
Le fil d’une transfusion philosophique
Edward Shires
En retraçant les figures les plus influentes qui ont façonné le football d’Europe centrale par leur pensée et leur riche expérience, on remonte à un nom : Edward Shires. Né en 1878 à Bollington, dans le Cheshire, Shires travaillait comme employé pour la société Underwood, spécialisée dans la fabrication de machines à écrire à Manchester. C’est là qu’il semble avoir découvert le combination game, le style de jeu écossais adopté par les équipes ouvrières anglaises à la fin du XIXᵉ siècle. Toutefois, à l’âge de 17 ans, Shires déménage avec son père à Vienne, le climat de Manchester étant jugé nocif pour sa santé. Une fois sur place, il combine la vente de machines à écrire avec une nouvelle activité dans l’importation d’articles de sport.

Ce double engagement, ainsi que sa forte présence dans les cercles britanniques de Vienne, le mettent en contact avec d’autres membres de l’élite locale expatriée, dont Harold William Gandon, avec qui il développe une amitié personnelle. Lorsque Gandon remporte en 1894 le tout premier tournoi de tennis autrichien à Prague, battant en finale l’Allemand Voss, des représentants du club sportif Regatta — fondé en 1891 par la communauté germanophone de la métropole tchèque et qui avait lancé une section football en 1893 — lui remettent une lettre destinée à une équipe viennoise, exprimant le souhait d’organiser un match amical. De retour à Vienne, Gandon transmet la lettre à Shires, qui décide alors de fonder la première équipe de football de la ville, sous le nom de First Vienna.
Cependant, le choix de ce nom révèle qu’un club ainsi nommé existait déjà à Vienne, fondé le 22 août 1894 par les jardiniers écossais des Rothschild. Shires entre donc en contact avec eux pour organiser d’abord le match historique du 15 novembre, contre l’équipe entièrement britannique du Cricket and Football Club, puis afin d’unir leurs forces pour affronter le club Regatta à Prague. Ce match international interclubs se solde par une victoire 2-1 en faveur des Viennois.
John Tait Robertson
Shires devint une figure éminente du football autrichien naissant, allant jusqu’à représenter l’équipe nationale et en être capitaine lors d’un match. Mais en 1904, la société Underwood décide de le transférer à Budapest, afin de soutenir ses activités dans la partie hongroise de l’Empire. Là, Shires rejoint les rangs du MTK, un club fondé en 1888 et qui avait créé une section football en 1901. Le président du MTK à partir de 1905 était Alfréd Brüll, un industriel d’origine juive, qui resta à la tête du club jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Lors de sa première participation au championnat national hongrois, le Nemzeti Bajnokság, le MTK termina à la 3ᵉ place, puis devint champion dès sa deuxième saison. Mais à cette même époque commençait aussi l’hégémonie du club ouvrier germanophone de la ville, le Ferencváros, qui remporta huit titres en l’espace d’une décennie.

Dans ce contexte, Shires, devenu un dirigeant du MTK, prit, avec le soutien de Brüll, des décisions cruciales pour renforcer le club. La plus importante fut celle de recruter l’entraîneur adéquat pour transformer le style de jeu de l’équipe. Admirateur du football écossais, basé sur les passes courtes et le jeu collectif, Shires identifia comme choix idéal John Tait Robertson, un Écossais qui avait remporté trois championnats avec les Rangers de Glasgow, avant de devenir joueur-entraîneur à Chelsea, bien qu’il ait démissionné avant que le club londonien ne monte pour la première fois de son histoire en première division. Shires approcha Robertson alors qu’il était entraîneur adjoint à Manchester United et, en s’appuyant sur ses contacts dans les cercles industriels britanniques ainsi que sur les moyens financiers de Brüll, parvint à le convaincre de venir à Budapest.
Durant les deux années passées au MTK, Robertson ne parvint pas à ravir le titre au Ferencváros, mais il remporta néanmoins deux fois la coupe nationale. Son apport fut cependant bien plus significatif que les trophées : il réorganisa en profondeur les séances d’entraînement et le style de jeu de l’équipe, influençant durablement l’évolution du football hongrois et centre-européen dans les décennies suivantes, et posant les fondations de la grande transformation qualitative à venir.
Jimmy Hogan
Après le départ de Robertson, Shires engagea Robert Holmes, un joueur de la génération de Preston North End, au poste d’entraîneur. Holmes avait remporté le championnat d’Angleterre en tant qu’entraîneur de Blackburn en 1912, et issu de la même école du combination game que son prédécesseur, il permit au MTK de triompher lors de la saison 1913-1914, en remportant à la fois le championnat et la coupe de Hongrie. Mais en 1914, les bouleversements politiques sur le continent européen amenèrent au MTK une figure que beaucoup considèrent comme le père de la tactique footballistique – toutes les écoles et approches philosophiques du football dans le monde ont, en effet, des racines communes qui mènent à lui : Jimmy Hogan.

Hogan naquit en 1882 à Nelson, dans le Lancashire, au sein d’une famille catholique irlandaise appartenant à la classe ouvrière. Il grandit et alla à l’école à Burnley, poursuivant ensuite ses études au séminaire St Bede’s College à Manchester, sans toutefois devenir prêtre, contrairement au souhait de son père. Sa carrière de joueur commença au Rochdale Town, où il évoluait comme intérieur offensif, avant de signer à Burnley, puis de passer brièvement par le club local de Nelson et enfin par Fulham, avec lequel il disputa 18 rencontres. Après un court passage à Swindon Town, il signa en 1908 à Bolton, où il vécut une expérience qui allait changer sa vie – et le destin du football européen. Lors d’un match amical de préparation, Bolton affronta le club néerlandais de Dordrecht. Face à une différence de niveau flagrante entre les deux footballs nationaux, Bolton l’emporta 10-0. Pourtant, c’est cette disparité dans la conception du jeu qui inspira Hogan à prendre les rênes de Dordrecht en 1910, avec l’ambition de transmettre les principes du football britannique tels qu’ils s’étaient formés au début du XXᵉ siècle.
Pendant les deux années qu’il passa à Dordrecht, Hogan fut également sélectionneur de l’équipe nationale des Pays-Bas pour un match amical face à l’Allemagne, remporté 2-1. Sa réputation l’amena également en Autriche, où il entraîna ponctuellement le Wiener Amateur – futur Austria Wien – entre 1911 et 1912. Durant cette même période, Hogancontinua aussi de jouer avec Bolton, pour lequel il totalisa 54 apparitions et 18 buts jusqu’en 1913.
Ses déplacements fréquents entre les trois pays ne sont pas tous documentés, mais on sait avec certitude qu’au déclenchement de la Première Guerre mondiale, entre août et septembre 1914, Hogan se trouvait à Vienne. En tant que ressortissant britannique, il fut arrêté comme citoyen d’un pays ennemi et assigné à résidence. Cette arrestation déclencha une série d’interventions de la part de personnalités influentes – parmi lesquelles l’Autrichien Hugo Meisl, alors sélectionneur de l’équipe austro-hongroise, les frères britanniques Blyth (dont Ernest, membre fondateur du Cricket and Football Club), ainsi que Shires, Brüll et le Baron Dirstay pour le compte du MTK. Grâce à eux, Hogan put s’échapper à Budapest, où il bénéficia d’une relative liberté et prit la direction technique du club.
Hogan fut l’héritier naturel du legs de Robertson au MTK et la personne que Shires recherchait pour construire la grande équipe de l’époque, celle qui remporta dix titres consécutifs, dont six sous sa direction. Partant des bases du combination game, Hogan insista sur le développement de principes encore inconnus dans le football européen : la passe en une touche, la maîtrise du ballon avec les deux pieds, le contrôle sous pression, la coordination des lignes, le pressing collectif, la construction patiente du jeu, et la capacité à évaluer en temps réel les options de passe dans chaque situation. Hogan trouva au MTK le terreau idéal pour expérimenter et développer l’innovation tactique, en partie parce que sa nationalité lui conférait une autorité particulière, le faisant apparaître comme plus expérimenté et capable d’inculquer le “bon” style de jeu. En Angleterre, au contraire, un entraîneur disposait à l’époque de moins de liberté personnelle, même si le football y était plus avancé, notamment au niveau professionnel, en raison de son développement plus ancien et plus soutenu.
À cette époque où Hogan commença à attirer l’attention des acteurs du football, se déplaçant principalement entre Vienne et Budapest (avec aussi un passage par la Suisse, auprès des Young Boys), se forma l’un des liens d’amitié les plus importants que le football ait connus.
Hugo Meisl
L’une des figures les plus influentes de l’histoire du football mondial, Hugo Meisl, considérait Hogan comme le Prométhée de la philosophie footballistique – le socle sur lequel le football européen pouvait s’organiser. Meisl était une personnalité aux multiples facettes, dotée de talents remarquables dans divers domaines, qu’il mit tous au service du développement du football de son époque. Né en 1881 à Maleschau (Malešov), en Bohême – alors partie de l’Empire austro-hongrois – dans une famille juive, il s’installa à Vienne en 1895, où il travailla comme employé de banque et joua au poste d’ailier au Vienna Cricket and Football Club. Cosmopolite et polyglotte – il parlait couramment, en plus de l’allemand, l’anglais, le français et l’italien – il avait la capacité d’agir à l’échelle internationale. Il développa ainsi une étroite amitié avec plusieurs des plus grands visionnaires du football européen et mondial, tels que Jules Rimet, premier président de la FIFA, et Henri Delaunay, inspirateur de l’espace unifié du football européen, qui devint plus tard le premier secrétaire général de l’UEFA.

Meisl incarnait parfaitement la conception viennoise du football, perçu comme un sport profondément idéologisé et porteur d’une forte dimension sociale. Il fut l’inspirateur et le principal artisan de la création de plusieurs institutions footballistiques qui transformèrent le jeu au début du XXᵉ siècle et marquèrent durablement son identité. Habitué des cafés viennois, il y discutait de l’évolution de la tactique, tout en évoluant professionnellement : de simple employé de banque, il devint journaliste, puis secrétaire général de la Fédération autrichienne de football, arbitre international et enfin sélectionneur de l’Autriche-Hongrie dès 1912.
Sa relation avec Hogan l’aida à mettre l’accent sur le développement du jeu au sol et à jeter les bases de la grande œuvre qui allait marquer le football mondial durant l’entre-deux-guerres. Toujours présent dans des postes clés du réseau international du football, c’est lui qui fit venir Hogan en Autriche pour la première fois, lorsque la Fédération allemande le consulta pour le poste de sélectionneur. Meisl ne laissa pas passer l’occasion : plutôt que de voir celui qu’il admirait diriger une équipe nationale rivale, il lui offrit le poste d’entraîneur de l’Autriche-Hongrie, avec pour mission de préparer les Jeux olympiques de 1916, finalement annulés.
Mais les détours de l’histoire menèrent Hogan à Budapest et au MTK à travers cette nomination, tout en maintenant sa relation étroite avec Meisl, qui poursuivait en parallèle sa propre trajectoire footballistique à Vienne.
Cette tétrade de figures majeures, véritables fondatrices du football de l’École d’Europe centrale — passée à la postérité sous le nom d’« École du Danube » — a marqué l’histoire car les conditions étaient réunies pour que leur œuvre puisse se déployer sans entrave, soutenue par d’immenses forces sociales et des moyens matériels considérables. Le football, qui avait quitté les jardins des nobles pour envahir les rues des villes, s’était structuré dans des installations modernes accueillant les grands clubs, et au début du XXᵉ siècle, il se jouait déjà dans des stades de 70 000 à 80 000 places.
En Autriche, la première compétition footballistique naît en 1897 : la Challenge Cup, une coupe où seules les équipes de Vienne s’affrontaient au départ. Mais dès 1901, avec l’arrivée des clubs de Bohême, Český et Slavia, la compétition devient multinationale — même si elle reste confinée à l’espace impérial de la monarchie austro-hongroise. La finale de cette année-là, entre la Slavia et la Wiener Amateur, constitue en réalité le premier match international officiel interclubs de l’histoire du football. Les Autrichiens l’emportent 1-0 grâce à un but de Josef Taurer. C’est Ferencváros qui, en 1909, interrompt la domination des clubs viennois, remportant ainsi le seul titre gagné par une équipe non issue de la capitale autrichienne, dans l’histoire brève de cette compétition, disputée une dernière fois en 1911.

La fin de la Challenge Cup coïncide avec la naissance du championnat d’Autriche, dont la première saison se tient en 1911-1912. C’est le Rapid qui remporte le titre, tandis que le Cricket and Football Club est relégué. En Hongrie, le premier championnat, organisé en 1901 avec cinq équipes dans un groupe unique, est remporté par le BTC. En Bohême, un championnat national — qui ressemblait davantage à un tournoi en formation — existe dès 1896, structuré en deux phases par saison, à l’image de ce qui se fait aujourd’hui en Argentine. En Italie, le premier championnat national démarre en 1898, dominé par le Genoa, avec un titre remporté aussi par l’autre équipe britannique du pays, le Milan, avant que ne soit fondée la Prima Categoria en 1904, de nouveau remportée par le club génois, vainqueur de six des sept premières éditions.
La portée sociale du football rivalisait alors avec celle du cinéma, surpassant même les arts visuels, la musique et la littérature. À Vienne, on disait d’ailleurs : « La bière du père, le cinéma de la mère, le football du frère ». Cette assise sociale du sport — qui, en Angleterre, avait émergé grâce à des bouleversements massifs dans la composition de la population urbaine et dans les modes de production, transformant radicalement le quotidien de la classe ouvrière — s’est implantée bien plus rapidement en Autriche-Hongrie. Elle s’appuyait sur une mosaïque ethnique dont la longévité semblait déjà excéder les promesses de l’histoire du monde. De grands bouleversements allaient bientôt redessiner les contours de l’empire, mais ils n’interrompraient pas le développement du football — bien au contraire.
Les tranchées
L’été 1914, le club Wiener est sacré pour la première fois champion d’Autriche, devançant le Rapid à égalité de points, tandis que le First Vienna, pionnier du football viennois, est relégué en deuxième division. En Hongrie, le MTK détrône le Ferencváros, tandis qu’en Bohême, aucun championnat ne se tient ; c’est donc la Slavia Prague qui conserve son titre de la saison précédente. En Italie, c’est Casale qui triomphe face à la Lazio en finale de la Prima Categoria, décrochant le premier et unique titre de son histoire. Ce furent les derniers championnats disputés dans des conditions de paix…
Le 28 juin, l’héritier du trône austro-hongrois, l’archiduc François-Ferdinand, se rend à Sarajevo pour inspecter les manœuvres militaires de l’administration austro-hongroise en Bosnie-Herzégovine. Ce territoire avait été officiellement attribué à l’Empire lors du Traité de Berlin en 1878, un accord qui mit le feu aux poudres dans les Balkans, exprimant à la fois les ambitions impérialistes et les rivalités des grandes puissances de l’époque, tout en incarnant la dernière tentative de sauvegarde des empires d’Europe orientale. Pourtant, la région restait de facto une province ottomane jusqu’en 1908, date à laquelle l’Empire austro-hongrois, profitant de l’instabilité intérieure de l’Empire ottoman et de la montée des Jeunes-Turcs, décida d’annexer pleinement la Bosnie-Herzégovine pour protéger ses possessions impériales dans les Balkans. Cette manœuvre entrait en contradiction frontale avec les revendications nationales des Serbes, eux-mêmes récemment dotés d’un État indépendant par le même traité de Berlin.
En un geste hautement symbolique, l’archiduc choisit d’effectuer cette visite le jour du Vidovdan, anniversaire de la bataille de Kosovo Polje, perçue comme l’acte fondateur de la conscience nationale serbe, incarnant le premier grand sacrifice patriotique face à l’Empire ottoman. En agissant ainsi, le futur empereur entendait affirmer la main de fer de son propre empire, capable d’exercer sa puissance face aux jeunes États-nations dans l’un des champs de bataille historiques des rivalités inter-impérialistes. Mais ce choix s’avéra fatal : Gavrilo Princip, membre de l’organisation paramilitaire serbo-bosnienne La Main noire, assassina l’archiduc et son épouse Sophie. Dans une époque déjà saturée de tensions, nourrie par la course aux armements des nouveaux États-nations capitalistes et les soubresauts des empires multinationaux, la gâchette de Princip déclencha un cataclysme bien plus vaste que la seule balle tirée : l’Europe allait radicalement changer, et l’Histoire signerait la fin des empires. En même temps que ces empires, ce sont près de neuf millions de vies qui furent fauchées, dans un conflit mondial de quatre ans qu’on appela alors « la Grande Guerre ».

La fin de cette guerre mondiale entraîna la dislocation des empires des puissances centrales — l’Empire allemand, l’Empire austro-hongrois et l’Empire ottoman — en une série d’États-nations. C’est ainsi que naquirent le royaume de Yougoslavie dans les Balkans, l’Autriche, la Hongrie et la Tchécoslovaquie sur les décombres austro-hongrois, ainsi que la République de Weimar. Le traité de Brest-Litovsk, quant à lui, ouvrit la voie à la création de la Pologne, de la Lituanie, de l’Estonie et de la Lettonie. Dans le même temps, la Révolution d’Octobre donna naissance au premier État ouvrier de l’Histoire, la Russie soviétique, qui deviendra plus tard l’Union soviétique, appelée à jouer un rôle clé dans les bouleversements idéologiques des nouveaux États-nations.
Durant les années de ce qu’on appela « la guerre des tranchées », le football ne s’arrêta pas. En Angleterre, berceau du sport, même si le niveau et l’intensité de la compétition baissèrent, le football resta une échappatoire essentielle pour les masses ouvrières, particulièrement éprouvées par la guerre et en quête de réconfort mental. Les femmes, qui remplaçaient les hommes dans les usines pendant qu’ils combattaient, formèrent leurs propres équipes de football et écrivirent des pages glorieuses de l’histoire du sport — à tel point que leur succès fut perçu comme une menace, entraînant l’interdiction du football féminin pour près d’un demi-siècle après la guerre. De nombreux soldats, brisés par un conflit dont ils ne comprenaient plus les raisons, rentraient au pays et se retrouvaient dans les stades, déclarant leur inaptitude au service militaire.
En Autriche, le Wiener Amateur de Hugo Meisl remporta le championnat de 1915, avant que le Rapid, club de la classe ouvrière, ne reprenne la couronne en 1916 et 1917. En Hongrie, le championnat fut suspendu pendant deux saisons, mais au milieu de la guerre, le MTK, sous la direction de Jimmy Hogan, reprit son hégémonie en remportant les titres de 1917 et 1918. En Bohême, le DFC Prag, héritier des traditions du Regatta, décrocha le titre en 1917, suivi par un autre club germanophone de Prague, la Viktoria Žižkov. En Italie, seul le championnat de la saison 1914-1915 eut lieu, remporté par le Genoa, qui domina dans la phase finale la Torino, l’Inter et le Milan ; le titre ne lui fut cependant attribué officiellement qu’à la fin du conflit.
Si la fin de la guerre sonna comme une défaite pour l’Empire austro-hongrois, elle marqua au contraire le début de l’âge d’or du football danubien — peut-être parce qu’elle coïncidait aussi avec les espoirs des peuples de la région pour un avenir de paix.
L’ère des rêves perdus
Dans l’Autriche nouvellement constituée, le lendemain de la Grande Guerre façonna un État profondément bipolaire, marqué par une immense disparité politique et sociale entre la capitale, Vienne, et le reste du pays. Pourtant, le véritable laboratoire du football autrichien se trouvait justement dans la capitale cosmopolite, et c’est sur son sol que se déroulèrent certaines des évolutions les plus intéressantes, lesquelles allaient faire de l’Autriche l’une des plus grandes puissances footballistiques de son époque. De 1919 à 1934, la gestion municipale de la ville passa entre les mains des sociaux-démocrates et du parti SDAP. Dans une lutte idéologique contre les communistes autrichiens, les sociaux-démocrates défendaient une transition vers le socialisme par l’usage des outils de gouvernance du pouvoir bourgeois — une stratégie qui, chaque fois qu’elle fut appliquée dans l’Histoire, avant ou après cette période, connut une entrée spectaculaire mais une issue tragique. Pourtant, la transformation impressionnante de Vienne en « Vienne rouge » prit forme avec la construction de logements ouvriers — le plus emblématique étant le complexe Karl-Marx-Hof — ainsi que par des réformes en matière de santé publique, d’éducation, de protection de l’enfance et de culture populaire. Cette utopie socialiste devenue réalité pour les travailleurs viennois alimentait en retour l’hostilité des provinces conservatrices, minant peu à peu son existence jusqu’à l’affrontement final et sa chute en 1934 sous le régime d’Engelbert Dollfuss. Mais ces années furent décisives pour l’envol du football viennois — et donc autrichien —, qui matérialisait alors les rêves d’une élite intellectuelle ambitieuse.

Dans ce contexte, la question du professionnalisme dans le football ressurgit sous une nouvelle forme, plus profonde sur le plan philosophique. En Grande-Bretagne, le professionnalisme existait déjà depuis longtemps, environ une décennie après la fondation de la Football Association, et il avait été conquis comme revendication des clubs ouvriers, qui ne pouvaient autrement garantir à leurs joueurs du temps libre pour s’entraîner et participer aux matchs, ceux-ci devant travailler pour survivre. Cependant, dans la Vienne sociale-démocrate — presque un demi-siècle plus tard —, l’introduction du professionnalisme était perçue comme une commercialisation du jeu, tout comme cela s’était produit en Grande-Bretagne, remettant ainsi le sport sous le contrôle de la classe dominante. Cela soulevait une interrogation morale et idéologique qui demeure encore aujourd’hui : le professionnalisme est-il intrinsèquement lié à l’exploitation capitaliste du sport ? L’Histoire du monde en général, et celle du football en particulier, a démontré que la seule chose intrinsèque à la nature du sport est sa base économique — le système politico-social de chaque époque. Le professionnalisme est indispensable pour permettre la participation et la distinction d’athlètes de toutes les classes sociales, mais l’exploitation marchande du football en tant que produit, ou son élévation en tant que phénomène social porteur d’idéologies et de conceptions philosophiques, dépend du type d’économie. Dans une économie capitaliste, il sera marchandise ; dans une économie fondée sur la propriété sociale des moyens de production et le contrôle collectif de la richesse produite, il devient un besoin non-marchand et un droit universel.
Dans la Vienne libérale et sociale-démocrate, il était sans doute logique que prévale l’idée de la nécessité du professionnalisme — ce qui ne fut pas le cas dans d’autres pays, comme la France ou l’Allemagne, où, bien qu’existât déjà un marché footballistique (notamment les transferts), les joueurs n’avaient pas encore le droit de percevoir officiellement un salaire pour jouer au football. Le principal artisan de cette évolution, et en réalité son fondateur idéologique, fut Hugo Meisl, qui mit en lumière tous les aspects du football déjà assimilables à un produit commercial : la vente de billets, liée aux performances sportives et aux transferts. Il souligna aussi les pratiques informelles de rémunération des joueurs, par le biais d’emplois symboliques dans d’autres institutions — un procédé récurrent dans l’Histoire, notamment dans des régimes promouvant l’idéologie de l’amateurisme. Le football, avec 40 000 à 50 000 spectateurs pour les matchs de première division, était déjà une industrie — la seule question était de savoir si les joueurs devaient y être reconnus comme des travailleurs. Cette transformation mena également à la création du tout premier syndicat de footballeurs en Europe continentale, avec comme président Josef Brandstetter, défenseur et capitaine du Rapid de Vienne, club ouvrier.
Les évolutions viennoises influencèrent directement les championnats de Tchécoslovaquie et de Hongrie. Même si les trois pays ne faisaient plus partie du même ensemble étatique, le réseau de communication et de coopération entre leurs capitales permettait une diffusion rapide des idées et des décisions d’un pays à l’autre. Ainsi, le premier championnat professionnel autrichien démarra lors de la saison 1924-1925, suivi l’année suivante par le tout premier championnat professionnel de la Tchécoslovaquie nouvellement créée, et deux ans après l’Autriche, ce fut au tour de la Hongrie de lancer son championnat professionnel.
L’évolution de la Tchécoslovaquie après-guerre ressemblait elle aussi à une utopie — mais pas en raison de l’implantation d’idées socialistes. Ce nouvel État englobait la région des Sudètes, peuplée majoritairement d’Allemands dont beaucoup souhaitaient être rattachés à l’un des deux États allemands voisins, l’Autriche ou l’Allemagne, plantant ainsi les germes de développements futurs dramatiques. Il comprenait également la Bohême, la Moravie, la Slovaquie et la Ruthénie subcarpathique. La Tchécoslovaquie, qui n’avait jamais existé auparavant comme État indépendant, conservait donc une structure multiethnique : en plus des Tchèques, y vivaient des Allemands, des Hongrois, des Slovaques et des Ruthènes — un groupe ethnique slave oriental.
La nouvelle démocratie bourgeoise de Tchécoslovaquie emprunta en réalité les mêmes outils idéologiques que ceux jadis utilisés par l’Autriche-Hongrie, afin d’exploiter le football comme moyen de convergence sociale et nationale. En ce qui concerne les titres, ils restaient presque exclusivement une affaire entre le Slavia et le Sparta de Prague, avec l’équipe germanophone Viktoria Žižkov qui ne remporta le championnat que lors de la saison 1927-1928. Néanmoins, le régime protégea le développement des clubs de toutes les communautés ethniques, en utilisant l’espace commun du nouveau championnat national comme incarnation d’une identité nationale unifiée.
La période de l’entre-deux-guerres fut, en revanche, bien plus agitée dès le départ en Hongrie. L’indépendance de l’Empire austro-hongrois fut proclamée en 1918, à la fin de la Grande Guerre. Quelques mois plus tard, en mars 1919, à l’opposé de l’utopie socialiste bourgeoise de Vienne, fut instaurée la République soviétique de Hongrie, dirigée par Béla Kun, officier juif de l’armée austro-hongroise, fait prisonnier par les Russes en 1916 et transféré dans un camp en Oural, où il entra en contact avec le Parti bolchevique. Il y fonda ensuite la branche hongroise du Parti communiste russe. Au sein des bolcheviques, Kun s’opposa à Lénine, qu’il accusait de faire des compromis avec les grandes puissances dans le cadre des négociations de paix pour la sortie de la Russie de la Première Guerre mondiale, et il s’allia avec d’autres gauchistes dits “radicaux”, comme l’Italien Terracini et le Hongrois Rákosi, autour des idées de Grigory Zinoviev et Karl Radek. De retour en Hongrie, Kun organisa le Parti communiste, rallia une partie importante de la communauté juive éduquée et active de Budapest, et mena une guerre littérale — et pas uniquement idéologique — contre les sociaux-démocrates. Ce processus aboutit à l’établissement du pouvoir soviétique le 21 mars 1919. Mais alors que Kun organisait la lutte contre les sociaux-démocrates dans la capitale, les forces nationalistes réactionnaires se mobilisaient avec l’aide de nationalistes roumains et sous la direction de l’amiral Miklós Horthy, renversant l’expérience gauchiste en août 1919 et inaugurant une période de terreur envers toute forme de progrès social, marquée par un antisémitisme virulent qui culminera pendant la Seconde Guerre mondiale. La Terreur blanche de Horthy subit un choc majeur en juin 1920, avec le traité de Trianon à Versailles, par lequel la Hongrie perdit environ un tiers de son territoire. Depuis, le pays oscille entre les forces progressistes et les tendances extrémistes irrédentistes.

La communauté juive de Budapest, qui jouait un rôle central dans le développement du football hongrois, se retrouva naturellement ciblée par le nouveau régime. Toutefois, sa profonde assimilation dans la société hongroise, ainsi que les sanctions infligées à un État multinational qui cherchait à devenir national, contribuèrent à atténuer la répression. Ainsi, après 1920, malgré un antisémitisme systémique constant, les persécutions, les pogroms et la terreur — dont la cible première était les opposants politiques du régime et non les minorités ethniques — cessèrent.
Malgré cela, la Terreur blanche avait déjà provoqué le départ de Jimmy Hogan, qui, sans qu’il soit explicitement démis de ses fonctions, quitta la Hongrie pour entraîner les Young Boys en Suisse. D’autres joueurs juifs comme les frères Kalmánet Jenö Konrád rejoignirent les Wiener Amateure de Hugo Meisl, tandis que Péter Szabó fut recruté par le Nürnberg. Ces pertes n’eurent pourtant pas d’effet visible sur la suprématie de la MTK, du moins à l’international. Lors de sa tournée estivale de 1919 en Allemagne, elle attira de vastes foules et obtint des résultats écrasants face à des adversaires allemands inférieurs. En particulier, après un match face au Bayern Munich, disputé devant 10 000 spectateurs et remporté 7-1 par les Hongrois, le Bayern engagea une refonte de sa philosophie footballistique, inspirée par les principes du football danubien.
Le vide laissé par Hogan fut comblé par une autre figure majeure du football, qui joua un rôle déterminant dans l’exportation de la philosophie d’Europe centrale vers la Suisse et l’Amérique latine : Dori Kürschner. Lui aussi d’origine juive, Kürschner partit en 1920 pour devenir officiellement entraîneur du Nürnberg. Malgré les troubles, la MTKpoursuivit ses succès sur le plan national, remportant les championnats de 1920 et 1921, après celui de 1919. Lors de la saison suivante, l’entraîneur fut un autre représentant du football ouvrier de Manchester, Herbert Burgess, qui, après avoir joué pour City et United, rejoignit la MTK pendant la guerre comme joueur, avant de la mener, en tant qu’entraîneur, au titre de champion en 1922. Cette saison-là, où la MTK ne concéda qu’une seule défaite en 22 matchs, vit les débuts d’une autre grande figure née dans le giron du club : Béla Guttmann, lui aussi d’origine juive, qui allait marquer l’histoire du football en tant qu’entraîneur et mentor de générations entières de joueurs et de penseurs du jeu. Guttmann, comme beaucoup d’autres Juifs, partit rapidement s’installer à Vienne, dans un environnement bien plus favorable de capitale sociale-démocrate autrichienne.
À la même époque de l’après-guerre, l’Italie — qui s’était détachée des puissances centrales pour combattre aux côtés des Alliés et faisait donc partie des vainqueurs de la Première Guerre mondiale — était en proie à de graves difficultés. La dislocation de l’Autriche-Hongrie ne lui avait offert que de maigres annexions territoriales, et sa victoire fut qualifiée de vittoria mutilata — une « victoire mutilée ». L’inflation galopante d’après-guerre, le chômage et la cherté de la vie empêchaient l’amélioration des conditions de vie des masses ouvrières. Dans ce contexte, sous l’influence des événements internationaux, les syndicats ouvriers ainsi que les partis socialistes, communistes et anarchistes connaissaient un essor organisationnel et voyaient croître leur influence. La bourgeoisie italienne, craignant une révolution communiste, chercha à s’en prémunir en trouvant son « sauveur » en la personne d’un aventurier exclu du Parti socialiste : Benito Mussolini. Exploitant ses talents de propagandiste populaire et s’appuyant sur les ambitions nationalistes de la bourgeoisie italienne d’après-guerre, il créa les premières milices armées des chemises noires, qui prenaient pour cible tout élément ouvrier révolutionnaire. En 1922, lorsqu’il lança la tristement célèbre Marche sur Rome, le roi Victor-Emmanuel III lui confia le mandat de former un gouvernement. Le parti fasciste installa progressivement un pouvoir autoritaire, abolit les autres partis et intensifia les persécutions politiques. Néanmoins, il conserva des relations amicales avec l’Autriche voisine, par crainte d’une attaque allemande, alors perçue comme la plus grande menace à la souveraineté nationale de l’Italie.
Aussi paradoxal que cela puisse paraître aujourd’hui, avec le recul historique, les premières années du régime fasciste en Italie ne virent pas de persécutions raciales — notamment pas à l’encontre des Juifs, qui constituaient une part importante de la population de ce jeune État-nation. Cela permit à de nombreux techniciens et joueurs juifs issus de l’école hongroise dominante de s’installer en Italie, où les conditions de travail étaient bien meilleures.

Concernant le championnat national, les puissances d’avant-guerre du nord industriel continuèrent de dominer. Les premiers titres furent remportés par l’Inter (rapidement rebaptisé Ambrosiana par le régime fasciste), la Pro Vercelli, le Genoa, Bologna et la Juventus. Parmi ces équipes, Bologna était celle qui incarnait le plus fidèlement l’esprit du football d’Europe centrale. Club d’une ville universitaire par excellence, il fut fondé par un mélange ethniquement diversifié d’intellectuels immigrés et de locaux, qui avaient appris le football dans les pays voisins que sont l’Autriche et la Suisse. Même ses couleurs provenaient du collège de Schönberg à Rossbarg, en Suisse, où avait étudié et joué pour la première fois au football son premier capitaine, Arrigo Gradi. Cette identité propre à Bologna contribua à l’histoire spectaculaire qu’il écrivit durant l’âge d’or du football d’Europe centrale, ou ce que l’on appelle l’École du Danube. Son entraîneur lors de son premier titre, en 1925, était l’Autrichien Hermann Felsner, qui dirigea Bologna de 1920 à 1931, puis de 1938 à 1942. Il était issu de l’école du Wiener Sport-Club, l’un des premiers clubs sportifs et de football de Vienne, fondé en 1883 et doté d’une section football en 1907.
En 1926, avec la Charte de Viareggio que la Fédération italienne adressa au gouvernement fasciste, le professionnalisme fut introduit en Italie. Les anciens championnats furent dissous et la Divisione Nazionale vit le jour. Lors de la phase finale de la première édition, qui réunissait six équipes, c’est le Torino qui termina en tête devant Bologna. Toutefois, le titre lui fut retiré à la suite d’un scandale de corruption : des dirigeants de Torino avaient soudoyé des joueurs de la Juventus pour remporter leur confrontation directe — ce qu’ils firent, sur le score de 2-1 —, une victoire qui leur avait assuré le championnat. Torino remporta finalement officiellement le premier titre professionnel la saison suivante, en dominant un tournoi final à huit équipes devant Genoa, deuxième.
Dans une dynamique de reconstruction après la Grande Guerre, tous les pays de l’École du Danube traversèrent des processus politiques tumultueux, avec l’alternance — puis la domination — de régimes démocratiques et antidémocratiques. Toutefois, dans le domaine du football, malgré les bouleversements qui affectèrent les conditions de travail de nombreux protagonistes, le sport devint professionnel dans chacun de ces pays, presque un demi-siècle après sa métropole d’origine, l’Angleterre. L’entrée dans l’ère du professionnalisme ouvrit la voie à l’âge d’or de cette École de football, avec la mise en place d’institutions inédites qui allaient jeter les bases du statut international du sport en Europe — et dans le monde entier.
Le saut qualitatif
Les matchs internationaux de football commencèrent à être disputés dès 1872, avec pour première rencontre le célèbre affrontement entre l’Écosse et l’Angleterre, au Hamilton Crescent de Glasgow, qui se solda par un match nul vierge. Cependant, dans les premières années de l’amateurisme, le football suivit une pratique commune à d’autres sports britanniques tels que le rugby ou le cricket : celle des test matches, c’est-à-dire de rencontres amicales hors cadre compétitif, sans l’égide d’une institution précise.
La diffusion du football sur le continent européen, à l’orée du nouveau siècle, mena toutefois à une réflexion logique : la nécessité d’une institution centrale unifiée, capable d’organiser ce sport à l’échelle internationale. Cette nécessité trouva un écho favorable dans les rangs des fédérations européennes, mais se heurta à la résistance de la Football Association, qui, officiellement, désapprouvait le caractère amateur du sport tel qu’il était pratiqué en Europe continentale. Historiquement, cependant, il est aussi rapporté qu’elle ne voyait pas l’intérêt de se soumettre à une confédération internationale pour diriger « son » sport.
C’est dans ce contexte qu’eut lieu, le 21 mai 1904 à Paris, le premier congrès réunissant les fédérations de France, d’Allemagne, des Pays-Bas, du Danemark, de Belgique, de Suisse et de Suède, afin de fonder la Fédération Internationale de Football Association – la FIFA, acronyme du nom complet du sport tel qu’il était défini dans les îles britanniques : Football Association.

Les pays de l’Empire austro-hongrois avaient déjà fondé leurs propres fédérations nationales, l’Autriche traversant même une période de transition où l’administration britannique du sport céda peu à peu la place à une gestion locale. Toutefois, ces fédérations ne furent pas admises dans un premier temps, puisqu’elles ne représentaient pas des États indépendants. De plus, l’Autriche s’opposait à la participation de la fédération tchèque, considérant que la Bohême n’était pas une entité administrative reconnue de l’Empire (contrairement au Royaume de Hongrie). L’Italie, de son côté, n’était pas encore libérée de l’influence britannique dans la gestion de sa fédération nationale, fondée en 1898, ce qui l’empêchait de s’engager dans cette nouvelle entreprise.
Finalement, la fédération autrichienne fut admise à la FIFA en 1905, la même année que la fédération italienne, tandis que la fédération hongroise y adhéra en 1906. La fédération tchèque fut, elle, acceptée en 1907, mais expulsée peu après à cause de conflits persistants avec l’Autriche. Elle fut ensuite réintégrée sous le nom de Tchécoslovaquie à la fin de la Première Guerre mondiale.
Le premier président de la FIFA fut le Français Robert Guérin. Deux ans plus tard, avec l’adhésion de l’Angleterre en vue de l’organisation du tournoi olympique des Jeux de Londres de 1908, l’Anglais Daniel Burley Woolfall fut élu président. Il resta à ce poste jusqu’à la fin de la guerre.
La nouvelle réalité d’après-guerre se refléta sur la scène footballistique internationale lors du 12e Congrès de la FIFA, qui se tint à Genève avec la participation de 17 fédérations nationales, dont plusieurs issues d’Amérique du Sud. C’est à ce congrès que fut élu président Jules Rimet, lequel noua une amitié personnelle avec Hugo Meisl et partageait avec lui l’idée que le football, sport populaire par excellence, pouvait devenir un vecteur de communication entre les nations – une vision qui trouva un terrain fertile dans la dynamique de reconstruction de l’après-guerre.
Lors des congrès de Genève et de Paris (ce dernier tenu en 1924), au-delà de l’acceptation progressive du professionnalisme – qui ouvrit la voie à la création de championnats professionnels nationaux en Europe centrale –, les premières réflexions furent amorcées quant à l’organisation de compétitions internationales sous l’égide de la FIFA, tant au niveau régional que mondial. Jusqu’alors, le tournoi de football le plus prestigieux restait celui des Jeux Olympiques – auquel seuls les athlètes amateurs pouvaient participer. Mais les évolutions du football dans chaque nouveau pays où il se développait, en tant que phénomène social majeur mais aussi comme champ d’activités économiques impliquant des athlètes professionnels, rendaient de plus en plus urgente la nécessité, pour la FIFA, de suivre une voie autonome, indépendante des cercles et des conceptions du Comité International Olympique.
Dans ce contexte, Meisl, fervent défenseur de l’idée de créer un réseau footballistique européen, travailla activement à l’institutionnalisation d’un tournoi interclubs et d’un tournoi international, lors des congrès tenus à Prague en 1925 et à Rome en 1926. Lors de ce dernier, sa proposition fut officiellement rejetée par un corps de 23 fédérations participantes. Mais Meisl ne baissa pas les bras et décida de chercher les alliés nécessaires pour concrétiser son projet. Il est vrai qu’à cette époque, alors que la priorité était la création d’une Coupe du monde et que la crainte des affrontements entre supporters (fréquents dans les matchs internationaux, transposant les idéologies belliqueuses et haineuses de l’époque dans les tribunes) était forte, nombreux étaient ceux qui considéraient comme gaspillage d’énergie toute tentative de multiplication des compétitions — surtout à l’échelle régionale européenne.
Meisl et ses collaborateurs — les présidents des fédérations de Hongrie (Fodor) et de Tchécoslovaquie (Loos), ainsi que certains membres de la fédération italienne — cherchèrent le soutien que la FIFA leur avait refusé. Ainsi, lors d’une réunion tenue le 27 octobre 1926, ils décidèrent la création de deux compétitions : l’une interclubs, l’autre internationale, avec la participation des équipes de leurs pays respectifs. C’est ainsi que virent le jour la Coupe d’Europe centrale (ou Mitropa Cup) et la Coupe internationale d’Europe centrale.

L’année suivante, en 1927, au congrès de la FIFA à Helsinki, les fédérations concernées échouèrent une nouvelle fois à faire placer ces compétitions sous l’égide de la confédération internationale. Elles avancèrent donc avec le soutien d’une entreprise privée : la société allemande Mitropa AG, qui gérait les wagons-lits et les restaurants des trains traversant l’Europe centrale. C’est de ce sponsor que la compétition interclubs tira son nom de Mitropa Cup, considérée aujourd’hui comme l’ancêtre de toutes les compétitions européennes interclubs modernes. Compte tenu des difficultés d’intégration de ces rencontres dans le calendrier chargé de chaque saison, il fut décidé que la Mitropa Cup aurait lieu chaque année, tandis que la Coupe internationale aurait une durée variable selon les circonstances.
La première édition de la Mitropa Cup se déroula d’août à novembre 1927, avec la participation des deux meilleures équipes des championnats d’Autriche, de Hongrie, de Tchécoslovaquie et de Yougoslavie — la fédération italienne ayant déclaré qu’il était difficile pour ses clubs d’intégrer cette compétition dans leur calendrier. En revanche, à la Coupe internationale, participèrent bien l’Italie ainsi que la Suisse, aux côtés de l’Autriche, de la Hongrie et de la Tchécoslovaquie.
Le lancement de ces deux compétitions, avec la participation régulière de ces quatre nations et la présence occasionnelle de la Suisse, de la Yougoslavie et de la Roumanie, donna naissance au premier véritable réseau footballistique structuré en Europe. Au même moment, l’Amérique du Sud avait déjà pris de l’avance avec la Copa América, organisée depuis 1916. Les effets bénéfiques de ces compétitions sur les clubs et les sélections participantes ne furent pas seulement d’ordre sportif : elles facilitèrent l’intégration du football dans la culture générale des sociétés concernées, le consacrant comme une activité centrale dans leur fonctionnement social. Ce fut un élément déterminant dans la levée progressive des réticences et dans la mise en place de l’ensemble des institutions et compétitions européennes qui existent aujourd’hui. Cela permit aussi de démontrer l’importance de l’échange d’idées et d’approches dans un cadre structuré — ce qui est à l’origine de toute transformation qualitative majeure dans l’histoire connue de notre espèce.
C’est également à cette époque que furent posées les bases d’une acceptation large de l’idée selon laquelle le football ne devait pas être traité de manière mécanique : que la tactique, l’innovation dans le jeu et dans l’entraînement, ainsi que l’organisation des clubs, devaient être développées à travers une élaboration théorique appropriée, elle aussi professionnelle — à l’image des joueurs qui étaient désormais des professionnels sur le terrain. Alors que la Football Association modifiait le football en introduisant une réforme radicale de la règle du hors-jeu en 1925, la plus grande révolution tactique était en train de naître à l’Arsenal, avec Herbert Chapman, qui comprit qu’il fallait davantage de joueurs en défense pour faire fonctionner le collectif. Dans le même temps, en Europe centrale, les premières idées de fluidité des postes commencèrent à émerger. On mit alors l’accent sur le mouvement individuel de chaque joueur, sur la cohérence entre les lignes, et l’on passa d’un jeu de lignes hérité de l’histoire ancienne à un jeu d’espace, adapté à l’avenir. Il fallait encore quelques années pour que la supériorité de cette approche se manifeste concrètement — mais ce moment était désormais inévitable.
C’est cette inévitabilité que Jimmy Hogan connaissait bien. De retour à l’époque au MTK, il travailla ensuite à l’Austria Vienne (anciennement Wiener Amateure, le club de Meisl), avant de transmettre son savoir pour la première fois hors d’Europe centrale au Racing Club de Paris — le plus grand club omnisports de l’histoire européenne, en termes de succès. Hogan et d’autres Britanniques, attirés par cet environnement footballistique bien plus dynamique, transformèrent leur connaissance du combination game en une nouvelle forme de football coopératif, en collaboration avec les entraîneurs et dirigeants locaux.
Les protagonistes de l’âge d’or
Parmi les grands Britanniques qui jouèrent un rôle quasi patriarcal dans la transmission du football en Europe centrale, figure Johny Dick, un Écossais né à Eaglesham, dans le Renfrewshire, en 1876. Dick joua d’abord pour le club local des Airdrieonians, avant de rejoindre Woolwich Arsenal, nom que portait le club avant son déménagement dans le nord de Londres, où il évolua de 1898 à 1912. En 1919, à la fin de la guerre, il se rendit à Prague pour prendre la direction technique d’abord du DFC Prag, puis du Sparta, sur le banc duquel il s’assit à deux reprises, la seconde fois jusqu’en 1933. John Dick appliqua au Sparta la nécessité de son époque et inspira à ce club ouvrier de Prague les principes et l’évolution moderne du combination game. Lors de son premier passage, de 1919 à 1923, il remporta cinq championnats consécutifs, et son équipe ne perdit la première place qu’après son départ.
Toutefois, sous la direction du Tchèque Václav Šplinder, le Sparta remporta le championnat de 1927 et participa à la première édition de la Mitropa Cup. Au premier tour, le club débuta par une victoire triomphale contre l’Admira Vienne(5–1), perdit le match retour 5–3, mais se qualifia néanmoins. En demi-finale, il affronta l’équipe symbole de l’époque, le MTK, que Hogan venait tout juste de quitter, laissant sa place au Hongrois Guyla Feldmann. Le match à Budapest se termina sur un nul 2–2, et celui de Prague par un score vierge. Toutefois, la participation de Kálmán Konrád avec le MTKfut jugée irrégulière — un cas qui aurait dû servir d’exemple historique à tous les clubs —, car le joueur avait déjà signé un contrat avec un autre club, la Hungaria, au cours de la compétition. Cela constituait une infraction aux règles établies, et le Sparta fut donc déclaré qualifié pour la grande finale. Lors du match aller, suivi par 25 000 spectateurs à Prague, le Sparta s’imposa 6–2 face à la Rapid Vienne. Mais les Autrichiens, confiants dans les capacités de leur équipe, furent 40 000 à affluer pour le match retour, espérant un retournement historique. La Rapid l’emporta finalement 2–1, mais c’est le Sparta qui fut sacré premier vainqueur du nouveau tournoi — la première coupe européenne interclubs de l’histoire ! Quoi qu’il en soit, le nombre de supporters remplissant les stades des grandes villes d’Europe centrale fit de la Mitropa Cup, dès sa saison inaugurale, un franc succès. Une entreprise que beaucoup commencèrent à envier, mais qu’il fallut des années pour parvenir à imiter. Il faut dire que les bases d’excellence footballistique sur lesquelles reposait cette compétition n’étaient pas encore un acquis partagé sur tout le continent.

En 1928, ce fut la Ferencváros qui remporta le trophée, décrochant le premier titre interclubs pour la Hongrie, et en 1929, c’est Újpest qui réalisa le même exploit. Lors de cette troisième édition de la Mitropa Cup, deux clubs italiens participèrent pour la première fois, remplaçant les représentants yougoslaves. Toutefois, la Genova 1893 (nom italianisé du Genoa) et la Juventus ne parvinrent pas à dépasser le stade des quarts de finale.
Les saisons suivantes virent l’Autriche reprendre le flambeau, avec la Rapid Vienne, déjà deux fois finaliste malheureuse, qui parvint enfin à prendre sa revanche sur le Sparta dans une revanche officieuse de la première finale. En 1931, la finale fut une affaire entièrement autrichienne, avec la First Vienna s’imposant face au Wiener AC.
L’édition de 1932 allait toutefois rester dans les annales pour plusieurs raisons — pas toutes positives. La première phase fut marquée par des qualifications relativement aisées : la plupart des équipes assurèrent leur place dès le match aller. La Slavia Prague s’imposa 3–0 contre l’Admira Vienne, ne concédant qu’un 1–0 au retour. La Bologna, qui participait pour la première fois à la Mitropa Cup, débuta par une victoire impressionnante 5–0 contre le Sparta, au Littoriale (nom de l’actuel Stadio dall’Ara), perdant ensuite 3–0 à Prague. La Juventus domina 4–0 la Ferencváros à Turin, obtenant un nul 3–3 au retour. Dans l’affiche la plus équilibrée, la First Vienna battit Újpest 5–3 à l’aller et valida sa qualification avec un nul 1–1 au retour.
Cependant, la série des demi-finales fut marquée par des incidents sans précédent, qui influencèrent même le résultat sportif de la compétition. La demi-finale entre la Slavia Prague et la Juventus débuta par le match aller à Prague, remporté 4–0 par les locaux. Toutefois, ce match fut émaillé d’affrontements entre les supporters des deux camps, marqués par une violence inouïe des 28 000 fans locaux envers les joueurs de la Juventus — lesquels, à leur tour, réagirent dans le même ton, transformant la rencontre en une sorte de combat militaire. Une première invasion du terrain par les supporters fut calmée, mais elle se reproduisit après une faute violente commise par Cesarini. Les supporters attaquèrent les joueurs turinois, et il fallut l’intervention de la police pour éviter une tragédie. La Juventus termina le match avec seulement huit joueurs sur le terrain, en raison d’une expulsion et de deux blessures provoquées par les incidents, à une époque où les remplacements n’étaient pas autorisés.
Au match retour, le 10 juillet à Turin, les supporters italiens ne laissèrent aucune chance à la rencontre de se dérouler dans le calme, attaquant les joueurs de la Slavia dès l’arrivée de leur bus. Le match démarra tout de même normalement, avec la Juventus menant 2–0 à la 40e minute. Mais peu avant la mi-temps, Junek, attaquant de la Slavia, renvoya dans les tribunes un objet lancé sur le terrain. Une suite d’événements fit dégénérer la situation en une bagarre généralisée, et les joueurs de la Slavia durent être évacués par la police locale. Après cet affront au tournoi, survenu dans les deux stades, les organisateurs prirent la décision d’exclure les deux équipes du reste de la compétition.
Ainsi, sans le savoir, les équipes de l’autre demi-finale jouaient en réalité pour remporter le trophée. Le match aller eut lieu le même jour que le retour de l’autre série. Les Rossoblu, à domicile, s’imposèrent 2–0 grâce à des buts de Maini et Sansone. Au match retour, le 17 juillet, ils parvinrent à conserver le score à 1–0, assurant ainsi le titre — le premier trophée interclubs international de l’histoire du football italien, même s’il fut remporté dans des circonstances quelque peu inhabituelles.

Ce qui revêtit cependant une plus grande importance — et qui reste gravé dans les récits historiques — fut la manière dont la Bologna joua les vingt dernières minutes du match à Vienne. Bien que le score fût en leur faveur et qu’ils eussent toutes les raisons de verrouiller le match pour sécuriser leur qualification (ou leur titre), les joueurs italiens continuèrent à déployer leur jeu offensif, cherchant à égaliser. Cela témoigne de l’influence profonde exercée par le football danubien sur l’évolution du club.
La Bologna, championne d’Italie en 1929, n’avait pas participé à la Mitropa Cup cette saison-là, ayant opté pour une tournée en Amérique du Sud. Elle vivait alors une décennie dorée à tous les niveaux. Sur le plan sportif, l’ère Felsner fut celle qui introduisit pour la première fois au club les principes du football du Danube, une influence qui dura près d’une décennie et se traduisit en titres nationaux ainsi qu’en présence constante dans la lutte pour toutes les compétitions auxquelles elle prenait part. Bien que Felsner ait quitté le club en 1930, il fut remplacé par le Hongrois Gyula Lelovics, perpétuant la tradition centre-européenne du club. Peu de choses sont connues sur la vie de Lelovics, dont le nom d’origine était Lelowichnak, suggérant une origine slave, voire judéo-slave. Ce que l’on sait, c’est que sa carrière professionnelle en Italie débuta en 1930 avec la Bologna et se poursuivit jusqu’en 1961, avec deux autres passages sur le banc du club émilien.
Mais la Bologna se distinguait aussi pour une autre raison sur la scène internationale de l’époque : elle possédait le plus grand et le plus moderne stade d’Europe. Toutefois, l’histoire de ce stade porte également des teintes sombres, ce qui conduira plus tard à un changement de nom, car de telles références n’étaient plus acceptables dans la ville la plus progressiste d’Italie au XXe siècle. Le Stadio Littoriale fut inauguré le 29 mai 1927. Environ six mois plus tôt, Mussoliniavait visité le chantier du stade, qu’il considérait comme un modèle d’architecture moderne et futuriste à la gloire de son régime. C’était effectivement un stade majestueux, d’une capacité de 50 000 places, qui rappelait extérieurement une arène romaine. Encore aujourd’hui, ce stade est considéré comme un monument historique, et sa rénovation à venir se fera dans le respect de son identité architecturale.
Le 31 octobre 1926, jour de la visite de Mussolini, le dictateur fut victime d’une tentative d’assassinat alors qu’il revenait du stade vers le centre-ville. Des chemises noires identifièrent le tireur comme étant Anteo Zamboni, un adolescent de 15 ans, fils d’un imprimeur. Sur ordre du chef de la police, Carlo Alberto Pasolini, il fut lynché sur place. Des années plus tard, le fils bien plus célèbre de ce dernier, le cinéaste et écrivain Pier Paolo Pasolini, évoquera sa relation avec son père dans son film Œdipe Roi. Aujourd’hui, une plaque commémore, sur la Piazza Maggiore, le martyre du jeune Anteo, tandis qu’une rue de la ville porte le nom de cet adolescent qui tenta d’éliminer le dictateur fasciste.

Pour l’histoire, la décision finale concernant l’attribution du titre de cette édition tumultueuse de 1932 fut finalement prise le 7 novembre de cette même année. La Bologna dut ainsi attendre un peu plus longtemps avant de pouvoir célébrer sur le terrain sa grande victoire historique.
Contrairement à l’année des incidents, la saison suivante de la Mitropa Cup, celle de 1933, entra dans l’histoire pour d’autres raisons : elle constitua peut-être l’apogée de l’affrontement entre les deux plus grands footballeurs de leur époque. Le tirage au sort facilita cette confrontation, et heureusement, l’Austria de Vienne et l’Ambrosiana (nom que portait alors l’Inter) ne se rencontrèrent pas avant la finale. Les Autrichiens, au premier tour, renversèrent un score défavorable de 3–1 contre la Slavia Prague en s’imposant 3–0 à Vienne, puis, en demi-finale, battirent la Juventus sur le même score avant de faire match nul 1–1 à Turin. De son côté, l’Ambrosiana renversa la First Vienna, après une défaite 1–0 à l’aller, en remportant le match retour à Milan sur le large score de 4–0. En demi-finale, elle s’imposa d’abord 4–1 face au Sparta avant de valider sa qualification avec un match nul 2–2 à Prague.
Ainsi, les deux équipes finalistes furent l’Ambrosiana et l’Austria, et ce fut donc Giuseppe Meazza qui représenta l’équipe italienne face à Matthias Sindelar, le héros viennois. L’histoire du football regorge de débats pour désigner le plus grand joueur d’une époque – voire de tous les temps. Ces confrontations polarisent souvent les générations qui ont grandi en idolâtrant l’un ou l’autre de ces géants, ou même divisent les amateurs d’une même époque. Les duels Pelé–Maradonaou, plus récemment, Messi–Cristiano Ronaldo, en sont des exemples typiques. L’image télévisée ou filmée permet aux générations suivantes de jeter un regard sur ces légendes et de se faire leur propre opinion. En 1933, cependant, il n’y avait aucun débat intergénérationnel : les meilleurs joueurs de l’époque — et sans doute de toutes celles qui les avaient précédés — étaient Meazza et Sindelar. Hélas, les documents filmés de cette période sont rares et fragmentaires. On dispose tout au plus d’un extrait du premier match de la finale, disputé à Milan.

Matthias Sindelar naquit sous le nom de Matěj Šindelář à Kozlov, un petit village de Moravie du Sud, près de la ville de Jihlava. Son père, Jan (ou Johann) Sindelar, était forgeron, et sa mère, Marie Švengrová, blanchisseuse. Suivant une trajectoire commune à de nombreuses familles de Moravie, de Bohême et de Hongrie, la famille Sindelar s’installa à Vienne, dans le quartier ouvrier de Favoriten. C’est là que Matthias fréquenta l’école et commença à jouer au ballon dans les rues, les parcs et les parkings désaffectés. Mais l’espoir d’une vie meilleure s’évanouit brutalement avec la guerre, lorsque son père fut tué en 1917 dans l’une des batailles de l’Isonzo, alors que Sindelar avait 14 ans. Pour subvenir aux besoins de sa mère et de ses trois sœurs, il trouva un emploi comme apprenti forgeron. Pourtant, cette même année, son talent footballistique redonna espoir à la famille : lors d’un match scolaire organisé dans le centre d’entraînement local, Sindelar attira l’attention d’un dirigeant du club viennois Hertha, un certain Febus, qui lui proposa un contrat. Il existe toutefois des sources indiquant que son nom circulait déjà dans les réseaux de recruteurs qui sillonnaient alors les quartiers populaires des grandes villes de l’Empire. Le 26 mai 1918, à seulement 15 ans, Sindelar signa ainsi son premier contrat professionnel. Il joua trois saisons à Hertha, un club sans palmarès et en proie à de nombreux conflits internes. Mais dès sa deuxième saison, il se fit remarquer individuellement, affrontant les grandes équipes viennoises. Finalement, en 1921, le Wiener Amateur, qui allait bientôt devenir Austria Wien avec le passage au professionnalisme, proposa 3 000 shillings pour acheter ses droits. Selon le témoignage postérieur de Wolfgang Hafer, petit-fils de Hugo Meisl, ce dernier aurait été le véritable instigateur de ce transfert, ayant suivi le joueur depuis plusieurs années.

L’adolescence et l’ascension de Giuseppe Meazza dans le monde du football constituent un parcours parallèle, marqué par de nombreuses similitudes avec celui de Sindelar. Né à Milan en 1910, près de la Porta Vittoria, Meazza perdit également son père en 1917, tombé à la guerre. Il grandit avec sa mère, qu’il aidait en vendant des fruits sur les marchés populaires. Il commença à jouer au football pieds nus dès l’âge de six ans, au sein d’un club appelé Maestri Campionesi, utilisant pour ballon un amas de chiffons noués, sur les terrains vagues du Greco Milanese et de la Porta Romana. À 12 ans, sa mère l’autorisa à s’inscrire au club Gloria FC, où il reçut ses premières chaussures de football. Supporter du Milan AC, il passa des essais pour son club de cœur à l’âge de 14 ans, mais fut refusé car jugé trop frêle. L’opportunité qu’il perdit au Milan se présenta à l’Inter, qui l’intégra à son centre de formation. Plus tard, en raison de sa silhouette, il fut surnommé il Balilla, un sobriquet que l’on attribue au joueur Leopoldo Conti. À 17 ans, il rejoignit l’équipe première, mais ne fut pas aligné par l’entraîneur hongrois József Viola. Toutefois, au lancement de la Serie A, lors de la saison 1929–30, l’Interconfia son banc à un autre Hongrois, bien plus influent dans l’histoire du football européen : Árpád Weisz. Ce dernier avait quitté Budapest pour l’Italie en 1924, avait joué à l’Inter avant de mettre un terme à sa carrière en 1926, et avait déjà occupé une première fois le poste d’entraîneur entre 1926 et 1928. La saison 1929–30 vit le départ de l’attaquant vedette de l’Inter, Fulvio Bernardini, transféré à la Roma. Weisz, soulagé, déclara alors : « Enfin ! Maintenant je peux faire jouer le gamin », faisant référence à Meazza, encore jugé trop frêle pour les exigences physiques du championnat italien, bien qu’il ait déjà 19 ans.
Les deux joueurs commencèrent à écrire l’histoire avec leurs clubs respectifs. Sindelar, lui aussi frêle, hérita du surnom Die Papierene (l’Homme de papier), en raison de la grâce aérienne avec laquelle il se déplaçait sur le terrain. Ses mouvements étaient si artistiques qu’Alfred Polgar, l’un des plus grands représentants du modernisme autrichien, écrivit à son sujet : « Il jouait au football comme un grand maître déplace ses pièces sur l’échiquier, avec une telle profondeur de vision qu’il pouvait anticiper les mouvements et les réactions de l’adversaire, choisissant toujours la meilleure option. Il possédait un contrôle du ballon inégalé, combiné à la capacité de lancer des contre-attaques soudaines, et il était incroyablement habile à tromper ses adversaires par des feintes. » D’autres descriptions métaphoriques affirmaient que ses pieds avaient un cerveau, et cette dimension intellectuelle de son jeu fit de lui le symbole du football des cafés viennois, à tel point qu’on le surnomma « le Mozart du football ».
Meazza, en revanche, était l’archétype du football fasciste – sans pour autant qu’il se soit jamais identifié idéologiquement au régime, ni par ses déclarations ni par ses actions. Toutefois, comme l’ensemble des grands joueurs italiens de cette époque, il ne s’opposa jamais non plus au régime en place, se concentrant uniquement sur ses obligations sportives et respectant les protocoles et les symboles en vigueur.

La première manche de la finale de la Mitropa Cup de 1933 fut fixée au 3 septembre, à l’Arena Civica de Milan, stade de l’Inter (ou Ambrosiana, comme le club était alors nommé). Ce magnifique stade à l’architecture néoclassique, en forme ovale, fut construit en 1807. Il existe encore aujourd’hui et accueille des rencontres de divisions inférieures, de football féminin, de rugby et d’athlétisme. L’Austria se rendit à Milan en train de nuit depuis Vienne, accompagnée de Hugo Meisl et du président du club, Schwarz. Sous les yeux de 35 000 spectateurs rassemblés dans l’enceinte milanaise, l’Austria débuta fort la rencontre, portant aussi l’étiquette de favorite, sans toutefois parvenir à marquer, malgré plusieurs occasions nettes, dont une superbe action individuelle de Sindelar, qui effaça trois adversaires d’une feinte avant de voir sa frappe frôler le cadre.
Progressivement, la tendance s’inversa : les Nerazzurri marquèrent une première fois à la 35ᵉ minute, mais le but fut annulé pour hors-jeu. Cinq minutes plus tard, à la 40ᵉ, Meazza ouvrit le score, reprenant un ballon repoussé par le gardien autrichien. Une minute seulement après, Levratto doubla la mise en marquant directement sur corner, provoquant l’euphorie dans les tribunes. En seconde période, les Autrichiens revinrent à l’attaque avec leur finesse technique, tentant de percer le mur italien, tandis que leurs adversaires s’attachaient à gérer le score. Finalement, à la 77ᵉ minute, Rudolf Viertl réduisit l’écart à 2–1, sur une passe décisive de Sindelar.
Tout restait ouvert pour le grand match retour au Praterstadion, disputé six jours plus tard à Vienne. Le climat amical dans lequel se déroulèrent ces deux rencontres contraste fortement avec les événements qui avaient entaché l’édition précédente. Après le match aller, les deux équipes dînèrent ensemble à Milan, tandis que l’Austria organisa un accueil chaleureux pour ses adversaires à l’hôtel Meissl & Schadn. Là, Sindelar fut vu en train de converser avec Meazza dans le hall, la veille du match retour. Au Praterstadion, ce fut la liesse : 58 000 billets furent vendus pour ce match historique, un record. Sur le terrain, le spectacle fut à la hauteur des attentes. Les deux équipes se procurèrent de nombreuses occasions durant la première période, mais le score resta vierge jusqu’à la 44ᵉ minute, lorsque Viertl obtint un penalty après avoir été fauché par Agosteo. Sindelar transforma la sentence, égalisant le score cumulé.
Tout allait se jouer en seconde période. L’Ambrosiana glaça le stade viennois dès la reprise avec un but de Frione, sur un centre de Meazza, mais celui-ci fut annulé pour hors-jeu, ce qui provoqua des protestations et quelques échauffourées, déjà amorcées après le penalty de la première période. La tension monta encore d’un cran, menant à deux expulsions côté italien : Allemandi à la 65ᵉ minute, puis Demaría à la 67ᵉ, tous deux pour fautes violentes.
Dans ce contexte, Sindelar inscrivit le deuxième but de son équipe à la 80ᵉ, avant que Meazza, trois minutes plus tard, ne ramène les deux équipes à égalité en gagnant un duel aérien (2–1). L’Ambrosiana résistait tant bien que mal, mais à la 88ᵉ minute, Sindelar, trouvé libre dans la surface sur un centre de Molzer, marqua d’une volée le but décisif (3–1), offrant à l’Austria son tout premier titre dans une ambiance de liesse au Prater comble. En contraste avec cette euphorie, les larmes de Meazza, qui qualifia l’arbitrage du Tchécoslovaque František Cejnar de « scandale sportif ». Les colonnes de La Stampa, emplies de critiques acerbes à l’égard de l’arbitre, témoignent de l’amertume ressentie dans les rangs milanais après cette finale perdue. Mais la revanche n’allait pas tarder…

La finale de 1933 fut peut-être l’apogée de la Mitropa Cup. Peut-être même Meisl lui-même n’aurait-il pu imaginer un tel succès pour la compétition qu’il avait rêvée pendant des années, et qui avait vu le jour à peine six saisons plus tôt. Au total, 93 000 spectateurs assistèrent aux deux matchs de la finale. Le football d’Europe centrale avait désormais ses propres stars, dont la renommée dépassait largement les terrains. Les sociétés locales des grandes villes vibraient pour ces rencontres entre clubs issus de cultures voisines mais distinctes. Le football devenait alors, dans les faits, un véritable moyen de communication entre les nations, les classes urbaines instruites et les masses ouvrières. Mais à cette même époque, des bouleversements profonds agitaient aussi le football mondial, à travers l’évolution du jeu des sélections nationales — qui ne représentaient pas des quartiers, mais de véritables écoles de pensée footballistique.
La scène internationale
Le développement du football international fut un processus bien plus difficile qu’on ne pourrait l’imaginer aujourd’hui. Durant les premières décennies d’expansion du sport, l’idée que l’existence de compétitions internationales constituait une nécessité pour son développement global n’allait nullement de soi. Les divers matchs amicaux, appelés tests, comme cela se faisait au rugby et au cricket, étaient organisés à la suite d’accords entre les fédérations nationales, sans qu’il n’existe une rencontre régulière et planifiée qui puisse structurer le programme de développement de chaque football national, en le comparant à l’ensemble des autres écoles nationales.
Ainsi, les premiers tournois de football international furent ceux des Jeux Olympiques. Cependant, même dans ce cadre, la situation restait très amateur. Aux Jeux de Paris en 1900 et de Saint-Louis en 1904, ce ne furent pas des sélections nationales, mais certains clubs choisis qui représentèrent symboliquement leurs pays, et la structure même des tournois était étrange. Par exemple, lors des Jeux de Paris, Upton Park remporta la médaille d’or en ne disputant que la finale, face au Stade Français, qui avait pourtant gagné ses trois matchs précédents, dans un système d’élimination qui rappelait davantage la logique du pugilat professionnel. En 1904, seules deux équipes américaines et une canadienne participèrent, tandis qu’aux Jeux Intercalaires d’Athènes en 1906, l’Ethnikos représentait Athènes, l’Omilos Filomouson Thessalonique, Orphéus Smyrne, et une équipe d’un navire de guerre danois représentait le Danemark. Dans ce tournoi, le match entre Athènes et Thessalonique ne fut jamais achevé, des incidents graves ayant éclaté durant la mi-temps, établissant ainsi un précédent historique davantage culturel que strictement sportif dans la tradition footballistique du pays.
Ce fut la fondation de la FIFA en 1904, puis son implication active dans l’organisation des tournois olympiques, à partir des Jeux de Londres en 1908, qui changea la donne. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles Daniel Burley Woolfall accéda à la présidence de la FIFA en 1906. À Londres eut lieu un véritable tournoi, avec la participation prévue de huit équipes, dont deux françaises. La Bohême devait affronter la France au premier tour, et la Hongrie rencontrer les Pays-Bas. Toutefois, les deux équipes d’Europe centrale se retirèrent, invoquant des raisons économiques. En vérité, cette année-là, le football danubien était encore nettement en retard sur celui des Britanniques, l’équipe nationale anglaise ayant remporté ses quatre matchs contre les sélections de l’Empire austro-hongrois : 6–1 et 11–1 contre l’Autriche, 7–0 contre la Hongrie, et 4–0 contre la Bohême.
En 1912 cependant, la préparation de l’Autriche pour les Jeux de Stockholm donna lieu à l’une des collaborations les plus légendaires de l’histoire du football : Meisl engagea Hogan comme sélectionneur national. La fusion de l’combination game avec la fluidité tactique mena à des innovations, y compris au niveau des systèmes de jeu. À cette époque, le schéma dominant, issu évidemment de l’école britannique, était le 2–3–5, la fameuse « pyramide ». Bien avant l’évolution apportée par Herbert Chapman, Hogan et Meisl expérimentaient des adaptations comme le 3–2–2–3, ou une forme très précoce d’avant-centre jouant en retrait par rapport au reste du quatuor offensif. Grâce à ces ajustements tactiques, l’Autriche écrasa l’Allemagne 5–1 au premier tour du tournoi olympique. Mais les Pays-Bas, où Hogan avait déjà entraîné Dordrecht, étaient mieux préparés à affronter les expérimentations autrichiennes et remportèrent le quart de finale 3–1. Il est important de noter que Meisl participa à ce tournoi aussi en tant qu’arbitre, dirigeant le match du premier tour entre l’Italie et la Finlande, remporté 3–2 en prolongation par les Suomi. Dans le repêchage – ou, plus justement, le « tournoi de consolation » car ces matchs ne comptaient pour aucune médaille ni classement final – les trois équipes d’Europe centrale étaient présentes. Au premier tour, l’Autriche battit la Norvège 1–0, et l’Italie vainquit la Suède sur le même score. Ainsi, la demi-finale opposa l’équipe de Hogan et Meisl à l’Italie, entraînée pour la première fois par Vittorio Pozzo, qui noua ce jour-là une amitié avec Meisl, prélude à une rivalité qui durerait toute leur vie. L’Autriche gagna ce match 5–1, pendant que la Hongrie dominait l’Allemagne 3–1 dans l’autre demi-finale. En finale, la Hongrie s’imposa 3–0 face à l’Autriche, dans l’unique match officiel disputé par ces deux nations alors qu’elles appartenaient encore au même État.
Le football scandinave et d’Europe du Nord semblait alors dominer les Jeux Olympiques au détriment du football d’Europe centrale. Pourtant, cette supériorité reflétait davantage leur capacité à imiter le jeu anglais basé sur la condition physique, plutôt qu’une réelle évolution tactique de leur part. La Suède et le Danemark figuraient parmi les équipes phares, tandis que la Grande-Bretagne remportait les deux médailles d’or de 1908 et 1912. L’édition de 1916 fut annulée en raison de la Première Guerre mondiale. À Anvers, en 1920, le contexte avait radicalement changé, en raison de la transformation complète de la géographie politique européenne. Seule la Tchécoslovaquie participa au nom de l’Europe centrale, l’Autriche étant en pleine reconstruction, et la Hongrie plongée dans une période extrêmement troublée, à peine quelques mois après le traité de Trianon. Les Tchécoslovaques écrasèrent 7–0 la nouvelle entité serbo-croato-slovène (la future Yougoslavie), puis battirent la Norvège 4–0 en quart, et la France 4–1 en demi-finale. En finale, dans un scénario à la fois comique et tragique, les arbitres britanniques favorisèrent de manière évidente les hôtes belges pour leur permettre de remporter la première médaille d’or post-guerre. Les Tchécoslovaques quittèrent le terrain à la 39e minute, alors que le score était de 2–0 pour la Belgique. Ils ne récupérèrent jamais leurs médailles d’argent – un cas unique, encore à ce jour, d’une finale internationale de football inachevée. L’Italie, qui jouait dans le tournoi de repêchage, battit la Norvège en prolongation (2–1), avant d’être éliminée par l’Espagne sur un score de 2–0.
Peut-être que le premier véritable grand tournoi olympique fut celui de Paris, en 1924, avec la participation de 22 équipes issues de 4 confédérations, et pour la première fois la présence d’une équipe sud-américaine. L’Uruguay, arrivé à Paris en tant qu’outsider absolu, surprit tout le monde en battant successivement la Yougoslavie, les États-Unis, la France hôte, les Pays-Bas, puis la Suisse en finale sur le score de 3–0, remportant ainsi la médaille d’or et attirant pour la première fois l’attention du monde entier sur le développement d’un réseau footballistique grandiose dans une autre partie du monde, en dehors de l’Europe. À cette époque, en Amérique du Sud, le développement du football suivait une trajectoire idéologique propre — non identique à celle de l’Europe centrale, mais d’une manière qui permettait de se démarquer face au sport européen, bien plus rudimentaire et organisé de façon amateur. L’absence de tranchées et de pertes humaines dues à la guerre sur le sol sud-américain avait également permis le développement sans entrave de ces idées footballistiques et de la culture qui les accompagnait. Cette supériorité fut d’ailleurs confirmée quatre ans plus tard, lors des Jeux olympiques d’Amsterdam, où participa également l’équipe nationale d’Argentine, jalouse de la gloire de sa voisine. La finale opposa naturellement l’Uruguay à l’Argentine, et il fallut un match de barrage pour que la Celeste remporte sa deuxième médaille d’or consécutive, une victoire qui joua un rôle décisif dans le choix du lieu de la première Coupe du monde de la FIFA, à une époque où cet événement constituait le grand objectif de la FIFA sous la direction du Français Jules Rimet.

Depuis l’Europe centrale, la Suisse et l’Italie participèrent à l’édition de 1924, la première atteignant la finale et la seconde étant éliminée lors de leur affrontement direct en quart de finale, tandis que la Hongrie subit une défaite humiliante et inattendue, 3–0, face à l’Égypte. En 1928, seules l’Italie et la Suisse prirent part au tournoi, les autres équipes de l’ancien empire ne considérant pas les Jeux olympiques comme un enjeu significatif. L’Italie remporta la médaille de bronze, après avoir perdu 3–2 en demi-finale contre l’Uruguay, tandis que la Suisse s’inclina dès le premier tour, 4–0, face à l’Allemagne.
Cependant, lors des Jeux olympiques de 1928, un tournoi international d’une tout autre ampleur avait déjà été lancé en Europe centrale. L’année même du lancement de la Mitropa Cup vit également la première édition de la Coupe internationale d’Europe centrale, dont le premier match, entre la Tchécoslovaquie et l’Autriche, eut lieu le 18 septembre 1927. Le tournoi devait se dérouler sur trois ans, avec l’été 1928 considéré comme une « période morte » afin de permettre la participation de l’Italie et de la Suisse aux Jeux olympiques.
Les grands favoris du tournoi 1927–1930 étaient l’Autriche et l’Italie. L’Autriche, portée par Sindelar et dirigée par Hugo Meisl, se trouvait aux débuts de la construction d’une immense équipe — la fameuse Wunderteam, l’équipe-miracle qui incarnerait toute la progression de la philosophie footballistique viennoise. L’Italie, au début du tournoi, connaissait un développement rapide, favorisé par la restructuration du football professionnel interclubs, mais les grandes figures qui allaient renouveler son équipe nationale n’apparaîtraient qu’au fil des trois années de compétition. Sur le terrain, la figure dominante était évidemment Giuseppe Meazza, qui revêtit pour la première fois le maillot de la Squadra Azzurra en 1930. Sur le banc, on retrouvait dès 1929, de retour pour une quatrième fois après ses passages en 1912, 1921 et 1924, Vittorio Pozzo.

Pozzo naquit à Turin en 1886. Issu d’une famille bourgeoise, il s’illustra dans sa jeunesse en athlétisme, notamment sur 400 mètres, mais fut finalement conquis par le football. Ne possédant pas les qualités nécessaires pour s’imposer comme joueur, il poursuivit ses études et s’installa à Zurich, où il étudia à l’École de commerce. C’est là qu’il devint polyglotte, apprenant à parler couramment le français, l’allemand et l’anglais, et développa une forme d’ouverture au monde à l’opposé des projets familiaux qui le pressaient de revenir en Italie. Au lieu de cela, Pozzo partit s’installer en Angleterre, d’abord à Londres, où il se sentit mal à l’aise dans la communauté des expatriés, puis plus au nord, à Bradford, où il put pleinement vivre la vie britannique qu’il adorait. Son anglophilie était telle que, bien qu’il fût catholique, il commença à fréquenter régulièrement l’église anglicane le dimanche, suivant une routine faite de travail dans une direction textile en semaine et de football le samedi. Malgré les pressions familiales pour revenir et occuper un poste dans l’entreprise de son frère, il refusa, même lorsque son père interrompit le soutien financier qu’il lui apportait. En Angleterre, Pozzo devint un fervent supporter de Manchester United, s’associant au club et à une ville qui, déjà, avait influencé le football d’Europe centrale par l’intermédiaire de plusieurs figures. Il développa aussi une idéologie politique que l’on pourrait qualifier de libérale-monarchiste. Les fondations culturelles britanniques qu’il adopta lui insufflèrent également une conception militariste de la vie, qui se traduirait plus tard dans ses méthodes footballistiques, notamment en matière d’entraînement. Mais ses jours en Angleterre prirent fin de manière abrupte : son retour en Italie pour assister au mariage de sa sœur fut l’occasion pour sa famille de lui interdire pratiquement tout nouveau départ à l’étranger.
Pozzo, qui avait assisté à des séances d’entraînement de grandes équipes en Grande-Bretagne, notamment à Arsenal à Londres, mais aussi à d’autres clubs du Nord, où il résida par la suite, possédait un savoir-faire rare pour l’époque, qui lui valut un poste au sein de la Fédération italienne, en tant que secrétaire. Toutefois, en 1912, en vue des Jeux Olympiques de Stockholm, on lui demanda pour la première fois de prendre la direction technique de l’équipe nationale. Les résultats, et surtout la lourde défaite face à l’Autriche aux Jeux Olympiques suivie d’un nouvel échec lors d’un match amical en décembre, le conduisirent à démissionner. Il poursuivit ses voyages durant deux années, jusqu’au déclenchement de la Grande Guerre, moment où il fut enrôlé en tant qu’officier dans un bataillon d’Alpins – ce qui concordait avec ses principes militaristes.
Après la guerre, il reprit brièvement les rênes de la Squadra Azzurra pour les Jeux Olympiques de Paris en 1924, obtenant de meilleurs résultats, mais la mort de son épouse le poussa une fois encore à se retirer. Il poursuivit alors sa carrière professionnelle en occupant un poste de direction chez Pirelli, consacrant ses loisirs à l’alpinisme dans les montagnes alsaciennes.
Mais en 1929, le destin de Pozzo et celui de la Squadra Azzurra s’apprêtaient à s’unir dans un long périple, fait de gloire, mais aussi entaché par sa relation avec un régime dont le poids historique a rejailli sur Pozzo lui-même. Bien qu’il n’ait jamais été membre du Parti fasciste, et que des indices historiques laissent penser qu’il aurait aidé plus tard des groupes de partisans à Biella, ainsi que des prisonniers alliés à s’échapper – s’alignant ainsi clairement du côté britannique et vouant une immense admiration à Winston Churchill –, Pozzo est considéré comme ayant exploité tous les outils que le régime fasciste mettait à sa disposition, tant matériels qu’idéologiques. En conséquence, son nom ne figure aujourd’hui sur aucun stade en Italie, et il n’est pas évoqué parmi les grandes figures suscitant une fierté footballistique nationale.
Concernant la première Coupe internationale, les résultats initiaux de 1927 furent surprenants au vu des hiérarchies théoriques de l’époque : l’Autriche perdit ses deux premiers matchs face à la Tchécoslovaquie et à la Hongrie. L’Italie, de son côté, arracha un match nul 2-2 à l’extérieur, en Tchécoslovaquie. Après ces résultats, les deux favoris de la compétition se retrouvèrent pour la première fois face à face au tout nouveau Stadio Littoriale de Bologne, le 6 novembre. Devant 30 000 spectateurs venus garnir les tribunes émiliennes, l’Autriche remporta sa première victoire dans l’épreuve (0-1), grâce à un but de Franz Runge, attaquant de l’Austria Vienne, à la 44e minute.
L’Italie trouva ensuite sa première victoire contre la plus faible Suisse, puis battit la Hongrie à l’ancien Flaminio, lors d’un match palpitant conclu sur le score de 4-3, le 25 mars 1928. Une semaine plus tard, l’Autriche s’inclina de nouveau à domicile face à la Tchécoslovaquie, tandis que la Hongrie battait cette dernière 2-0 dans le dernier match avant les Jeux olympiques d’Amsterdam.
Mais à partir de l’automne 1928, l’Autriche et l’Italie commencèrent à retrouver leur forme : les premiers s’imposèrent 5-1 contre la Hongrie et 2-0 contre la Suisse, tandis que les Italiens gagnèrent 3-2 à l’extérieur contre la Suisse et 4-2 à domicile contre la Tchécoslovaquie. Ainsi, le 7 avril 1929, les deux équipes se rencontrèrent à nouveau, cette fois devant 49 000 spectateurs au Hohe Warte Stadion de Vienne, où Horváth marqua deux buts et Weselik un autre, scellant une victoire éclatante 3-0 qui affirmait la supériorité autrichienne face à son principal rival.
Après ce match, l’Italie devançait toujours l’Autriche d’un point au classement, avec 4 victoires, 1 nul et 2 défaites, contre 4 victoires et 3 défaites pour les Autrichiens. Lors du dernier match de 1929, l’Autriche s’imposa à Berne contre la Suisse, passant devant l’Italie et attendant le résultat du tout dernier match du tournoi, décisif pour l’attribution du trophée.
Mais l’intervalle temporel important entre les matchs impliquait que beaucoup de choses pouvaient changer pour chaque équipe au cours de la compétition. Ainsi, l’Italie qui avait subi deux défaites contre l’Autriche n’était plus la même lorsque, le 11 mai 1930, elle affronta la Hongrie à Budapest. Deux personnalités majeures s’étaient ajoutées entretemps à la Squadra Azzurra : le jeune Giuseppe Meazza dans le onze de départ, et Vittorio Pozzo de retour sur le banc.
Avant ce match décisif, Pozzo, vétéran de la guerre, organisa une visite des champs de bataille d’Oslavia et de Goriziapour ses joueurs, faisant halte au cimetière militaire de Redipuglia. Là, les joueurs furent bouleversés par l’horreur de la guerre, et Pozzo leur déclara que « c’était bien qu’ils aient été choqués par ce spectacle triste et effrayant », ajoutant que « ce qu’on attendait désormais d’eux n’était rien comparé aux sacrifices consentis par ceux qui avaient perdu la vie dans les collines environnantes ».
Difficile de dire si cette visite eut un effet idéologique direct, mais le résultat fut sans appel : face à la Hongrie, prétendante au titre et poussée par 40 000 spectateurs, les Italiens inscrivirent une page d’or de leur histoire en s’imposant 5-0, avec un hat-trick de Meazza, remportant ainsi le premier titre officiel de leur histoire.
Durant ce même été 1930, aucune équipe d’Europe centrale ne fit le déplacement jusqu’en Uruguay pour la première Coupe du monde de la FIFA, le voyage étant jugé trop long et les fédérations considérant impossible d’adapter les calendriers nationaux et internationaux pour y participer. D’ailleurs, lorsqu’on se replonge dans la presse de l’époque, on comprend que cette première Coupe du monde ressemblait davantage à une tentative expérimentale, à une initiative de type novateur, dont le prestige n’avait rien à voir avec celui que revêt aujourd’hui le Mundial.
Ainsi, la compétition internationale suivante à laquelle les équipes d’Europe centrale prirent part fut la Coupe internationale de 1931–1932. Le premier match prévu fut l’affiche tant attendue entre l’Italie et l’Autriche, cette fois au San Siro. Bien que Horváth ait ouvert le score dès la 4e minute pour les visiteurs, Meazza égalisa à la 34e – dans un stade qui, plus tard, porterait son nom –, tandis que Raimundo Orsi, Argentin naturalisé italien, donna la victoire aux locaux à la 52e minute (2-1).
L’Autriche poursuivit la compétition avec deux victoires, dont une écrasante 8-1 à l’extérieur contre la Suisse – laquelle venait de changer de staff technique : parmi les assistants de l’entraîneur Teddy Duckworth figuraient deux grands artisans du football danubien, Jimmy Hogan et Dori Kürschner. Les Autrichiens enregistrèrent également deux matchs nuls contre la Hongrie, tout comme l’Italie, qui avait un bilan identique.
Le 20 mars 1932, les deux équipes s’affrontèrent de nouveau, cette fois au Prater, devant 63 000 spectateurs. Sindelarmarqua pour l’Autriche, Meazza pour l’Italie, mais ce furent les Autrichiens qui s’imposèrent 2-1, restaurant ainsi l’équilibre dans la course au titre. Les deux sélections poursuivirent avec des matchs nuls à l’extérieur – l’Italie en Hongrie, l’Autriche en Tchécoslovaquie –, de sorte que le trophée se joua finalement en octobre 1932.
Le 23 octobre, l’Autriche reçut à nouveau au Prater la modeste Suisse, qu’elle avait battue 8-1 à Bâle un an auparavant. Cette fois, 55 000 personnes affluèrent au stade. L’Autriche l’emporta 3-1 dans un match arbitré par le Tchécoslovaque František Cejnar, le même qui avait dirigé la rencontre entre l’Austria et l’Inter lors de la Mitropa Cup de 1933.
Après ce résultat, l’Italie devait s’imposer largement face à la Tchécoslovaquie pour espérer rafler le titre. Mais le 28 octobre, à Prague, elle s’inclina 2-1. L’Autriche de Meisl et Sindelar, la Wunderteam, remportait ainsi le premier et unique titre international officiel de son histoire !
Après son triomphe en Coupe internationale, l’équipe nationale d’Autriche, considérée comme la meilleure d’Europe continentale, fut invitée à disputer un match amical le 7 décembre, à Stamford Bridge, à Londres, contre l’Angleterre. L’équipe nationale de la « mère du football », forte de plus de 60 ans de matchs internationaux, n’avait jamais été battue à domicile par une équipe européenne, n’ayant concédé de défaites qu’aux équipes des îles britanniques dans le cadre du Home Championship. Sa première défaite contre une équipe continentale datait de mai 1929, au Estadio Metropolitano de Madrid, où elle s’était inclinée 4-3 face à l’Espagne, avant de subir une lourde défaite (5-2) à Paris contre la France en mai 1931.
Rien que l’invitation sur le sol britannique représentait un immense honneur, puisque seuls deux précédents de ce type existaient : en 1923, l’équipe olympique championne du Belgique avait été invitée à Highbury, où l’Angleterre s’était imposée 6-1 ; et en 1931, ce fut le tour de l’Espagne, conviée pour une revanche du match de Madrid, et de nouveau battue lourdement à Highbury, 7-1. Il est significatif que ces rencontres eurent lieu en décembre, une période où les pelouses anglaises, malmenées par le rude climat, favorisaient le jeu physique des locaux.
Dans ce contexte, la motivation était immense pour l’Autriche, qui pouvait devenir la première équipe à battre l’Angleterre chez elle et ainsi conquérir le titre symbolique de nouvelle puissance dominante du football mondial.
Pour cette rencontre, Meisl avait de nouveau sollicité l’aide de Jimmy Hogan, qui venait de quitter le banc de l’Austria pour prendre en charge le Racing Club de France. Hogan déclara que cette invitation représentait « le plus grand honneur de sa carrière » et « un merveilleux cadeau pour ses cinquante ans ». L’organisation de ce grand match bénéficia également de l’appui direct d’Herbert Chapman, qui joua un rôle déterminant pour convaincre le Racing de libérer son entraîneur pendant deux semaines afin de préparer l’équipe autrichienne. L’arbitre désigné pour le match était le meilleur de l’époque, le Belge John Langenus, qui avait arbitré la finale de la Coupe du monde deux ans auparavant.
Au moment du départ de l’équipe autrichienne depuis la gare Westbahnhof, des milliers de supporters étaient présents pour encourager leurs joueurs. En Angleterre, les prémices du match se reflétaient déjà dans la presse, qui soulignait unanimement que cette rencontre ne ressemblerait à aucune autre, louant la qualité du jeu autrichien.
La rencontre commença idéalement pour les Anglais, qui ouvrirent le score dès la 5e minute grâce à Crooks. Mais l’Autriche se montra dangereuse, tandis que le gardien anglais de Birmingham, Harry Hibbs, passa une mauvaise journée, stressé par la présence dans les tribunes de Chapman, dont la présence pouvait lui ouvrir les portes d’un transfert à l’Arsenal. Malgré tout, Hampson doubla la mise, établissant le score à la mi-temps. En seconde période, l’Autriche accéléra le rythme. Smistik et Sindelar prirent le jeu à leur compte, et ce fut finalement Zischek, de la Wacker Vienne, qui réduisit l’écart à la 58e minute. Houghton redonna deux buts d’avance aux Anglais à la 77e, mais trois minutes plus tard, Sindelar réduisit à nouveau le score avec un but qui rappelait celui de Maradona face aux Anglais en 1986 – le fameux « but du siècle ». Ce geste fut salué par des applaudissements du public anglais, amateur de beau jeu, envers le « Mozart » du football. Avec dix minutes restantes, rien n’était encore décidé. Dans ce match resté célèbre pour sa beauté et son scénario palpitant, les 40 000 spectateurs de Stamford Bridge explosèrent à la 82e minute lorsque Hampson, auteur de son deuxième but personnel, donna un avantage plus sûr à son équipe. Zischek inscrivit un nouveau but à la 87e, et un dernier but anglais fut annulé en fin de match. Le score final, 4-3 en faveur de l’Angleterre, refléta un affrontement historique. L’Autriche toucha de très près le sommet symbolique du football mondial, mais ce triomphe resterait à accomplir plus tard, par une autre équipe.

L’édition 1933–1935 de la Coupe internationale s’étala à nouveau sur une longue période, en raison de la tenue de la Coupe du monde, qui allait cette fois avoir lieu en Italie. Le régime faisait tout pour célébrer une victoire sportive internationale, ce qui signifiait que Pozzo disposait de tous les moyens techniques pour constituer une super-équipe dont la suprématie ne pourrait être contestée, surtout en territoire italien. Cela incluait également les italianisations de joueurs déjà reconnus sur la scène mondiale, via la loi du sang instaurée par Mussolini, qui permettait à tout descendant d’Italien, jusqu’à sept générations, d’obtenir la nationalité italienne. En pratique, cela voulait dire que n’importe quel joueur sud-américain, même avec une histoire familiale quelque peu « réimaginée », pouvait devenir Italien. Cette nouvelle Italie, plus forte, remporta en 1933 ses quatre matchs de Coupe internationale, contre la Tchécoslovaquie et la Suisse à domicile, ainsi qu’en déplacement en Suisse et en Hongrie.
Le match contre l’Autriche, disputé le 11 février 1934, se déroula dans une atmosphère extrêmement tendue : non seulement il apparaissait déjà comme le match décisif pour le titre, mais c’était aussi la première confrontation après la finale de la Coupe Mitropa entre l’Austria et l’Inter/Ambrosiana, qui avait laissé une profonde amertume à Meazza et à tout un pays. La rencontre avait en outre lieu à Turin, ville natale de Pozzo, au stade olympique actuel, qui portait alors le nom du dictateur italien. Au-delà des symboles, le match revêtait une importance cruciale sur le plan tactique, car deux systèmes désormais bien définis incarnaient l’identité des deux équipes. D’un côté, l’Italie de Pozzo jouait selon le metodo, une formation en 2-3-2-3, qui assurait une supériorité numérique au milieu de terrain, renforcée par les deux attaquants intérieurs (alors les numéros 8 et 10), qui évoluaient en retrait par rapport aux trois autres. De l’autre côté, l’Autriche de Meisl adoptait le W-M, soit une disposition en 3-2-2-3, avec trois défenseurs alignés et une structure quadrilatérale au milieu, une organisation que l’on retrouve souvent dans l’histoire du football, notamment dans les phases offensives des équipes. Ces deux systèmes étaient des évolutions du 3-2-5 de Herbert Chapman (qui se rapprochait davantage du W-M), système avec lequel le technicien britannique avait triomphé à l’Arsenal.
Lors de la rencontre de Turin, les Autrichiens parvinrent une fois de plus à s’imposer, avec une large victoire 4–2, suscitant l’inquiétude chez leurs adversaires – et au sein d’un régime entier – à quelques mois du début de la Coupe du monde. Avant l’été, l’Autriche disputa encore une rencontre contre la Suisse, qu’elle remporta 3–2 à Genève.
La résonance mondiale
L’été 1934 arriva comme le moment où le football d’Europe centrale allait briller sur la scène mondiale. Deux ans plus tôt, lors du 21e Congrès de la FIFA tenu à Stockholm, deux pays se disputaient le droit d’organiser la deuxième édition de la compétition. Mais, poursuivant la tradition des désistements amorcée lors du processus de sélection du premier Mondial, la Suède se retira de la course, n’ayant pas l’intention d’allouer un budget aussi important que celui proposé par l’Italie, qui présenta un projet évalué à 3,5 millions de lires.
Pour cette édition, des éliminatoires furent organisés pour la première fois, puisque sur les 36 fédérations inscrites, seules 16 participeraient au tournoi final. L’Italie, dans le groupe 3, dut écarter la Grèce, qu’elle battit 4–0 au San Siro de Milan, le 25 mars 1934. La Hongrie et l’Autriche se qualifièrent en battant la Bulgarie dans leur groupe. La Tchécoslovaquieremporta sa double confrontation contre la Pologne par 2–1 à l’extérieur, et sans jouer au retour, car l’adversaire s’était retiré. La Suisse, de son côté, se qualifia deuxième d’un groupe difficile avec la Roumanie et la Yougoslavie, en obtenant deux matchs nuls. Ainsi, toutes les équipes représentatives du football dit d’Europe centrale seraient présentes sur les pelouses italiennes, pour disputer le titre mondial suprême — un titre qui commençait peu à peu à gagner en prestige.
Les premiers matchs des huitièmes de finale eurent lieu le 27 mai. Le pays hôte, l’Italie, entama le tournoi par un triomphe contre les États-Unis au Flaminio, s’imposant 7–1 avec un triplé d’Angelo Schiavio de la Bologna. La tâche fut également aisée pour la Hongrie, qui, bien qu’égalée en cours de jeu par l’Égypte, valida sa qualification en deuxième mi-temps avec un score de 4–2, au Partenopeo de Naples. Au Stadio Littorio de Trieste, la Tchécoslovaquie renversa la situation face à la Roumanie en seconde période, l’emportant 2–1, tandis que la Suisse s’imposa 3–2 contre les Pays-Basau San Siro. La journée la plus difficile fut celle de l’Autriche, à Turin, où il fallut attendre la prolongation contre la France pour décrocher la victoire : c’est au bout de la 109e minute que Josef Bican, légendaire attaquant de la Rapid d’origine tchèque, inscrivit le but de la qualification.

Avec les cinq équipes de la Coupe internationale présentes en quarts de finale, le tournoi devenait une affaire presque familière – et entièrement européenne, puisque l’Argentine et le Brésil avaient été éliminés au premier tour par la Suède et l’Espagne respectivement. Les quarts, joués le 31 mai, proposaient deux véritables derbies centre-européens. L’Autricheaffronta la Hongrie au Littoriale de Bologne, là même où elle avait obtenu sa première grande victoire contre l’Italie. Avec des buts de Horvath et Zischek, elle prit l’avantage, et la Hongrie ne parvint qu’à réduire le score à la 60e minute sur un penalty de Sárosi. Dans l’autre duel entre équipes de la Coupe internationale, la Tchécoslovaquie élimina une Suissedésormais plus solide à Turin, en l’emportant 3–2 pour s’ouvrir les portes des demi-finales. La tâche la plus ardue fut cette fois celle de l’Italie, qui, à Florence, ne parvint pas à battre l’Espagne après prolongation (2–1), forçant un deuxième match le lendemain. Cette rencontre fut décidée par un but de Meazza, permettant à l’Italie de se qualifier. Il reste un mystère historique autour de l’absence du légendaire gardien espagnol Zamora et des attaquants basques Iraragorri et Langara lors de ce match retour. Certaines sources affirment même que Zamora était assis non loin de Meisl, présent au stade en tant que simple spectateur.
La grande affiche de ce tournoi – que l’on pourrait qualifier de finale anticipée – fut incontestablement la demi-finale entre l’Italie et l’Autriche, prévue le 3 juin au San Siro de Milan. Sur le plan footballistique, l’Italie et l’Autriche étaient alors au cœur d’une période dorée de rivalité. Mais sur le plan politique, les choses étaient plus complexes. Anciens ennemis de la Première Guerre mondiale, avec le lourd héritage laissé à Pozzo, mais aussi à des joueurs comme Sindelar et Meazza, tous deux orphelins, les deux pays redéfinissaient leurs relations depuis mars 1934 avec un accord tripartite entre l’Italie, l’Autriche et la Hongrie, resté dans l’Histoire sous le nom de Protocoles de Rome. Cet accord unissait désormais trois régimes autoritaires, d’autant plus que quelques jours plus tôt, la Première République d’Autriche avait été dissoute, et le chancelier Dollfuss, surnommé Millimetternich, s’était arrogé le pouvoir sans limite. Leur alliance visait principalement à contenir la menace d’agression allemande, puisque, un an plus tôt, le 30 janvier 1933, un peintre raté d’origine autrichienne avait pris la chancellerie de la République de Weimar, transformant celle-ci en le tristement célèbre Reich allemand.
Mais au-delà de la peur du national-socialisme allemand, cet accord ouvrait aussi un nouveau cycle d’agressions dans les Balkans, chaque pays nourrissant ses propres prétentions historiques sur les territoires de la Yougoslavie, alimentant ainsi des récits nationalistes pour l’éternité.
Ce rapprochement diplomatique signifiait peu pour Pozzo, qui fit installer un phonographe dans les vestiaires de la Squadra Azzurra afin de galvaniser ses joueurs aux sons du Canzone del Piave, un chant patriotique glorifiant l’héroïsme italien durant la Grande Guerre, allant jusqu’à forcer ses joueurs à le chanter à pleine voix avant d’entrer sur la pelouse. Dans la même veine, Mussolini – présent au stade – brûlait de désir de voir son équipe nationale décrocher une victoire qui deviendrait l’emblème de son régime.
Les billets pour le match furent évidemment épuisés, et au San Siro, 60 000 spectateurs se pressèrent pour assister en direct au plus grand match de tous les temps jusqu’à ce jour. Outre le soutien de leur public, les Italiens bénéficièrent aussi de la faveur de la météo, puisqu’une violente tempête frappa Milan quelques heures avant le coup d’envoi, laissant le terrain encore inondé par endroits au moment de la mise en jeu. Cela compliquait énormément les efforts des Autrichiens, dont le jeu reposait avant tout sur une haute technicité, et favorisait au contraire l’approche plus physique de l’équipe italienne. Même dans ces conditions, toutefois, Sindelar continua d’impressionner ; le Papierene, qui avait appris le football sur les terrains accidentés de la banlieue ouvrière de Vienne, savait parfaitement s’en sortir, même sur un terrain détrempé, dans ce qui était pourtant l’un des meilleurs stades de son époque.
Les offensives autrichiennes se succédaient en vagues, et les Italiens ne pouvaient opposer qu’un jeu strictement défensif, sans aucune volonté de création. Dans cette tâche, ils trouvèrent un allié en la personne de l’arbitre suédois Ivan Eklind, à qui on avait promis que, si sa prestation était jugée satisfaisante, il serait désigné pour diriger la grande finale de la compétition. Cette motivation joua sans doute un rôle majeur dans sa décision du 19e minute : lors d’un duel aérien entre Schiavio et le gardien autrichien Peter Platzer, ce dernier réussit à capter le ballon. Cependant, Schiavio le percuta violemment – une action qui correspondait en tous points à la définition d’une faute dans le règlement –, ce qui fit perdre le contrôle du ballon à Platzer, permettant à Schiavio de transmettre à Guaita, auteur du seul but du match. Pour les Autrichiens – et peut-être pour le monde entier –, il s’agissait d’une faute manifeste. Mais pour l’arbitre Eklind, c’était peut-être là sa chance de s’offrir la grande finale du plus prestigieux tournoi de football.

Le score resta figé à 1–0 malgré les nombreuses occasions des deux côtés, les Autrichiens dominant globalement le match, mais se heurtant tantôt à un mur défensif italien d’une dureté extrême, tantôt manquant de peu la cible, comme Zischek à la dernière seconde. L’Italie accéda ainsi à la finale tant désirée par le Duce, mais ce match laissa dans l’histoire la tache d’un traitement injuste réservé à l’une des plus grandes équipes que le monde du football ait connues. Meisldéclara qu’il était impossible de battre l’Italie dans de telles conditions, tandis que Josef Bican alla plus loin, affirmant dans l’historiographie que l’arbitre était même allé jusqu’à… passer le ballon à un joueur italien pendant la rencontre. De son côté, Raimundo Orsi déclara que les joueurs italiens vivaient sous la menace d’être exécutés, une éventualité tout à fait plausible si Eklind n’avait pas pris leur parti.
Dans l’autre demi-finale, la Tchécoslovaquie – représentante du football danubien qui brillait dans cette Coupe du monde 1934 – battit l’Allemagne 3–1 grâce à un triplé de Oldřich Nejedlý du Sparta, malgré l’égalisation de Rudi Noack pour les Allemands. Elle décrocha ainsi l’autre billet pour la grande finale disputée à Rome, le 10 juin. Un peu plus tôt, lors de la petite finale, une Autriche démoralisée par l’injustice subie s’inclina face à l’Allemagne à Naples, perdant ainsi aussi la médaille de bronze. La Squadra Azzurra de Pozzo dut attendre la prolongation, après le 1–1 du temps réglementaire, pour venir à bout de la résistance tchécoslovaque et s’adjuger finalement le saint graal nommé Jules Rimet, grâce au but de Schiavio à la 95e minute.
Championne du monde, l’Italie eut ensuite l’occasion d’affronter l’Angleterre à Londres en novembre, mais elle y subit une défaite bien plus nette que celle encaissée par l’Autriche deux ans plus tôt, s’inclinant 3–2 malgré deux buts de Meazza en seconde mi-temps. Ses succès se poursuivirent toutefois contre l’Autriche, qu’elle battit au Prater lors d’un match du Trophée international, qu’elle finit par remporter en 1935.
Les deux équipes devaient se retrouver aux Jeux olympiques de 1936, où, en raison des bouleversements politiques, les deux nations pouvaient, pour des raisons différentes, se sentir presque comme à domicile. En juillet 1934, le chancelier – et désormais dictateur – Millimetternich Dollfuss avait été assassiné lors d’un putsch nazi avorté, et le pouvoir était passé à Kurt Schuschnigg. Toutefois, en Autriche, l’influence du nazisme et le soutien à l’Anschluss – c’est-à-dire l’union nationale avec l’Allemagne, interdite par le traité de Trianon – gagnaient du terrain. L’Allemagne nazie avait toutes les raisons de multiplier les gestes d’amitié envers l’Autriche, désireuse d’annexer la patrie de naissance de son dictateur au Reich. Dans le même temps, la position défensive initiale de l’Italie mussolinienne face au Reich commençait à évoluer, du fait de la détérioration de ses relations avec la France et le Royaume-Uni à la suite de l’invasion de l’Éthiopie par l’Italie. Ainsi, les relations entre les deux régimes s’amélioraient progressivement, et dès 1935, la Japon avait officiellement rejoint l’alliance de l’Allemagne nazie, dans une perspective commune d’opposition à l’Internationale communiste et à l’Union soviétique. En réalité, c’est par le développement des liens avec le Japon – entamés à l’été 1936 et concrétisés en 1937, lorsque l’Italie refusa de condamner l’invasion japonaise de la Chine à la Société des Nations – que débuta véritablement la période de coopération germano-italienne.
Lors d’un tournoi réunissant 16 équipes, l’Italie battit difficilement les États-Unis 1–0 au premier tour, s’imposa de manière écrasante face au pays « ami » qu’était le Japon (8–0), et dut attendre les prolongations contre la Norvège pour décrocher son billet pour la finale grâce à un but de Annibale Frossi. L’Autriche, quant à elle, qui durant sa préparation avait battu l’Angleterre 2–1 au Prater, passa le premier tour en s’imposant 3–1 contre l’Égypte, avant de participer à l’un des matchs les plus scandaleux de l’histoire.
En quart de finale contre le Pérou, les Autrichiens prirent l’avantage avec des buts de Wergin et Steinmetz aux 23e et 37e minutes respectivement. Cependant, les Péruviens revinrent des vestiaires avec une détermination féroce, et réussirent à égaliser grâce à des buts de Alcalde (75e) et Villanueva (81e). Pendant la prolongation – bien que l’arbitre norvégien ait été chargé de soutenir l’Autriche aryenne – les Péruviens dominèrent, marquant cinq buts au total, dont trois furent annulés. Malgré tout, à la fin de la rencontre, ils menaient 4–2. Le match se termina officiellement sur ce score, mais à cause de l’« arbitre » de la rencontre, des supporters péruviens envahirent le terrain ; certains auraient frappé des joueurs autrichiens, et l’un d’eux aurait même été armé. L’Autriche déposa une réclamation, et la FIFA décida de faire rejouer le match, ce que le Pérou refusa, permettant à la Wunderteam d’accéder au tour suivant. Cette décision provoqua la vive réaction des pays d’Amérique latine, qui exprimèrent officiellement leur soutien au Pérou, tandis que les équipes olympiques du Pérou et de la Colombie quittèrent l’Allemagne.

En demi-finale, dans une ambiance beaucoup plus calme, l’Autriche battit l’équipe nationale d’un autre pays convoité par le pouvoir nazi : la Pologne. Avec une victoire 3–1, les Autrichiens se qualifièrent pour la finale, où ils retrouveraient une fois de plus l’Italie, pour la grande revanche de la finale de la Coupe du monde. Devant 85 000 spectateurs au Stade olympique de Berlin, l’après-midi du 15 août, l’Italie s’imposa après prolongation grâce à Frossi, auteur des deux buts qui scellèrent le score final à 2–1.
Ainsi, la Squadra Azzurra de Pozzo parvint à priver de titre mondial la grande Wunderteam, représentante d’un pays en mutation, issu de la Vienne rouge désormais disparue, incarnation d’un cosmopolitisme d’après-guerre cédant la place à une agressivité nationaliste qui gagnait toujours plus de terrain dans de nombreux pays européens.
La splendeur avant la tempête
L’Europe s’acheminait vers la période la plus sombre de son histoire, et les nuages d’une nouvelle guerre commençaient à s’accumuler au milieu des années 1930. Dans le même temps, l’alliance montante qui allait former l’Axe, ainsi que la base idéologique du fascisme et du nazisme, contribuèrent à l’instauration dans plusieurs pays de lois raciales et antisémites. Un à un, les régimes autoritaires, après s’être attaqués à tous les éléments progressistes de leurs sociétés, dirigèrent leurs persécutions vers la communauté juive — nombreuse et pourtant depuis des siècles intégrée — ainsi que vers les Roms de toute l’Europe, d’abord à travers des exclusions, puis par une entreprise d’extermination de masse.
Mais avant que tout cela ne devienne réalité, on jouait encore au football – et après la Coupe du Monde de 1934, lors de la Mitropa Cup de cette même année, le grand protagoniste de la Squadra Azzurra, Angelo Schiavio, mena le Bologna vers son deuxième titre, le premier véritablement conquis sur le terrain, après les événements de 1932. En 1935, le Sparta réitéra l’exploit du club italien en remportant à son tour pour la seconde fois la compétition, suivie les années suivantes par l’Austria Wien et le Ferencváros.
En mai et juin 1937, toutefois, une autre compétition, qui ne se tint qu’une seule fois, eut lieu en France. Le Tournoi international de l’Exposition universelle de Paris rassembla des clubs issus des plus grandes puissances footballistiques du moment, dont l’Angleterre, qui jusqu’alors refusait de participer à toute initiative de compétition interclubs impliquant les pays du continent. En tout, huit équipes participèrent, représentant sept pays, avec la France hôte représentée par Marseille et Sochaux, respectivement première et deuxième du championnat cette saison-là. L’Autriche était représentée par l’Austria Wien, tenante de la dernière Mitropa Cup ; la Hongrie par le Phöbus FC, promu la saison précédente dans l’élite nationale ; l’Allemagne par le Leipzig ; la Tchécoslovaquie par le Slavia Prague, champion national ; l’Italie par le champion Bologna ; et l’Angleterre par Chelsea, onzième de la dernière Football League, mais issue du Londres cosmopolite et désireuse de réussir une percée internationale.

Ainsi, alors que l’Allemagne, l’Angleterre et la Hongrie étaient représentées par des clubs choisis de manière quelque peu aléatoire, les autres pays envoyèrent de véritables champions. Ce déséquilibre se refléta dans les résultats du premier tour, les quarts de finale : l’Austria Wien élimina Leipzig, le Slavia Prague se défit du Phöbus, Bologna triompha de Sochaux, tandis que Chelsea se qualifia contre Marseille grâce à un tirage au sort — la séance de tirs au but n’existait pas encore et aucun match retour n’était prévu dans ce tournoi. Bologna et Chelsea battirent respectivement le Slavia et l’Austria sur le score de 2-0, se donnant ainsi rendez-vous pour la grande finale, le 6 juin, au stade olympique de Colombes, en banlieue parisienne. Un des plus grands clubs d’Europe continentale allait affronter un représentant de la Football League avec un trophée international en jeu — ce qui était en soi un moment historique.
Mais plus historique encore que l’enjeu du match était la personnalité de l’entraîneur qui dirigeait Bologna. Árpád Weisz naquit à Solt, dans l’ouest de la Hongrie, le 16 avril 1896. Issu d’une famille juive de la bourgeoisie moyenne — son père était dentiste —, il portait un prénom tiré du fondateur mythique des Magyars, signe d’une forte assimilation de la population juive dans les différentes nationalités d’Europe centrale. Contrairement à la plupart des enfants de son époque, son milieu social lui permit de poursuivre des études secondaires, puis d’entrer à l’université de Budapest. Il abandonna toutefois ses études pour se consacrer à sa carrière de footballeur à l’étranger. Il commença à jouer sérieusement au football à l’âge de 15 ans, rejoignant les rangs de la Törekvés, avec laquelle il fit ses débuts en première division à seulement 17 ans. Pendant la Grande Guerre, il fut mobilisé et combattit dans les rangs de l’Autriche-Hongrie, avant d’être fait prisonnier par les Italiens le 28 novembre 1915, lors de la 4e bataille de l’Isonzo, sur le mont Mrzli. Il fut envoyé dans un camp de prisonniers à Trapani, où il apprit l’italien — un fait qui allait marquer le reste de sa vie. À la fin du conflit, il retourna en Hongrie et à la Törekvés, avant d’être transféré en 1923 au Maccabi Brno, en Tchécoslovaquie. Le 4 mars 1923, il fit ses débuts en équipe nationale hongroise et participa également aux Jeux olympiques de Paris en 1924. En 1925, alors que le climat se dégradait pour les communautés juives dans la Hongrie de Horthy, il décida de s’installer en Italie, où il joua d’abord pour Alessandria, avant d’être transféré au milieu de la même année à l’Inter. Cependant, une blessure au genou mit prématurément fin à sa carrière de joueur.

Weisz, ayant vécu de l’intérieur tout le processus de développement du football hongrois, décida de devenir entraîneur et, la même année, prit les rênes de l’Inter, qui avait alors déjà été rebaptisée Ambrosiana. En 1927, c’est Weisz qui repéra dans les académies du club le jeune Giuseppe Meazza et – bien qu’il fût absent une année du banc de l’équipe milanaise – il revint en 1929, donnant une place de titulaire à Meazza et remportant le championnat de 1930. Ainsi, à 34 ans, il devint le plus jeune entraîneur de l’histoire à remporter le championnat italien, un record toujours en vigueur aujourd’hui. Cette même année, il se lança également dans l’analyse du football et publia un manuel intitulé Le jeu du football, préfacé par Vittorio Pozzo.
Après un passage à la Bari, il retourna pour la troisième fois à l’Ambrosiana, en étant son entraîneur lors de la mythique série de finales de 1933. En 1934, il rejoignit la Novara pour une saison, avant de se transférer en 1935 pour prendre la direction technique de ce qu’on appelait alors « l’équipe italienne la plus danubienne », la Bologna. Avec la Bologna, où il poursuivit la tradition des entraîneurs venus d’Autriche-Hongrie, il remporta les championnats de 1936 et 1937, avant de se retrouver à Paris, face à la Chelsea, pour la finale de la Coupe de l’Exposition internationale.
Lors de la finale parisienne, la Bologna entra sur le terrain avec l’assurance d’une équipe championne d’un pays qui était à la fois champion du monde et champion olympique, quelles qu’aient été les conditions d’obtention de ces titres, mais surtout avec l’expérience d’un collectif qui avait joué ensemble pendant des années et remporté deux titres internationaux au plus haut niveau existant en Europe continentale. Ainsi, Carlo Reguzzoni, qui évoluait sur l’aile gauche, marqua un but à la 15e et un autre à la 31e minute, tandis que Busoni, milieu de terrain de l’équipe italienne, avait également trouvé le chemin des filets à la 20e. Avec un score de 3–0 à la mi-temps, il semblait évident que la première grande victoire du Football danubien face à la Mère des Sports allait se produire au niveau des clubs. En seconde période, Reguzzoni réitéra ses exploits, signant un triplé, tandis que les Londoniens ne parvinrent qu’à réduire l’écart grâce à Sam Weaver à la 72e minute.
La Bologna avait battu un club anglais – le football européen enregistrait sa première grande victoire sur le terrain où il s’était démarqué : le développement d’un réseau de football interclubs à l’échelle internationale. Ce résultat fut peut-être, pour la vision de Meisl, encore plus important que si la grande Wunderteam avait battu l’Angleterre chez elle. Car, bien que l’enjeu ne fût pas du plus haut niveau, l’interprétation du résultat montrait que sa conception du football était juste – et avant même que l’histoire ne lui donne raison, c’est l’une de ses victimes qui le fit, Árpád Weisz.
Weisz resta encore une année à la Bologna, mais les persécutions contre les Juifs qui commencèrent aussi en Italie, et l’instauration des lois raciales, le contraignirent à fuir. Son dernier match en Italie, comme s’il s’agissait d’un jeu du destin, fut celui entre la Bologna et l’Ambrosiana, en octobre 1938. Ayant un délai pour quitter le pays – comme tous les autres Juifs – avant mars 1939, il s’échappa grâce à l’aide des dirigeants du club le 10 janvier, se rendant d’abord à Paris.
Cherchant du travail, il trouva un poste à Dordrecht, aux Pays-Bas, le club où Jimmy Hogan avait commencé sa carrière d’entraîneur. À cette époque, de nombreux Juifs considéraient les Pays-Bas comme un pays sûr, pensant que les accords signés avec l’Allemagne nazie empêcheraient l’expansion de la barbarie nazie vers un pays qui n’avait pas besoin d’être conquis. Cette erreur, cependant, s’avéra fatale pour des milliers de Juifs, car les Pays-Bas ouvrirent en réalité leurs frontières à la Shoah.
En septembre 1941, il lui fut interdit de travailler à nouveau, et ses enfants, Clara et Roberto, furent expulsés de l’école. Le 4 octobre 1942, Árpád Weisz et toute sa famille embarquèrent dans un train blindé à destination du camp de concentration d’Auschwitz. Là, son épouse, Ilona, et leurs deux enfants furent envoyés directement dans les chambres à gaz, tandis que Árpád fut maintenu en vie pour effectuer des travaux forcés. Environ un an et demi plus tard, l’un des plus grands techniciens de l’histoire du football européen mourut des souffrances de la captivité, le 31 janvier 1944, à l’âge de 47 ans.
Aujourd’hui, le nom et la personnalité de Weisz font partie de l’identité de l’Inter et de la Bologna. Des monuments à sa mémoire ont été érigés devant les stades des deux clubs, ainsi qu’au stade de Dordrecht. À Stamford Bridge, le stade de la Chelsea, l’équipe vaincue lors de ce match historique à Paris, une fresque murale représentant Weisz, le champion olympique juif allemand Julius Hirsch et le gardien britannique Ron Jones – tous trois morts à Auschwitz – orne l’extérieur du stade.
Le football sous la croix gammée
Árpád Weisz fut l’une des millions de victimes de l’humanité durant l’atrocité de la Seconde Guerre mondiale — plus précisément de l’atrocité du fascisme et du nazisme, qui avait débuté bien avant que les rivalités inter-impérialistes ne se transportent sur les champs de bataille. Les pays qui composaient le remarquable réseau de l’École danubienne de footballcommençaient peu à peu à disparaître. La Coupe internationale de 1936–1938 ne fut jamais achevée, car tous les pays qui y avaient initialement participé n’existaient plus – en particulier l’Autriche.
Le 15 mars 1938, depuis un balcon du Neue Hofburg, sur la Heldenplatz, devant 250 000 personnes, Adolf Hitlerannonçait l’annexion de l’Autriche au Reich nazi, qui, à partir de ce moment, serait appelée Ostmark. Avec de nombreuses autres conquêtes de la République autrichienne, le football tel que l’avaient rêvé et construit les intellectuels cosmopolites des cafés d’une capitale plurielle fut écrasé sous le joug de la plus monstrueuse idéologie que notre espèce ait connue. Hugo Meisl était mort d’un arrêt cardiaque un an plus tôt et n’assista donc pas à cette évolution. Le football professionnel devint amateur, selon les standards allemands, et le championnat autrichien fut intégré comme compétition régionale dans le championnat fédéral allemand.
La Wunderteam, la légendaire équipe nationale autrichienne, fut dissoute, et ses joueurs devaient désormais devenir membres d’une équipe allemande unifiée. Ce processus devait commencer par un match de gala, appelé Anschlussspiel, dans lequel l’équipe d’Autriche jouerait une dernière rencontre contre celle d’Allemagne, avant que les deux sélections ne fusionnent.

L’équipe autrichienne était déjà affaiblie : au-delà des joueurs légendaires proches de la fin de leur carrière, de nombreux autres, d’origine juive, avaient fui le pays. Le 3 avril, seulement neuf jours après le référendum qui avait approuvé l’annexion de l’Autriche à 99,73 %, le Praterstadion était décoré de croix gammées, ressemblant davantage à Nurembergqu’à Vienne. L’équipe autrichienne, les deux sélections partageant les mêmes couleurs, joua en rouge, sans aucun blanc ni noir sur les maillots, afin de ne pas faire allusion au drapeau autrichien.
C’est lors de ce match que Matthias Sindelar, le Papierene, le « Mozart du football», joua pour la dernière fois. Il refusa toujours de porter le maillot de la sélection allemande. L’Autriche remporta la rencontre avec des buts de Sindelar et Sesta, clôturant ainsi, avec une nouvelle victoire mais de manière tout sauf triomphale, le cycle de la Wunderteam.
Au-delà de l’Autriche, l’Allemagne nazie incorpora à son hégémonie les territoires d’un autre pays d’Europe centrale. Lors de la rencontre qui se tint à Munich le 30 septembre 1938, en présence des dirigeants du Reich, de l’Italie fasciste, de la République française bourgeoise et de la monarchie constitutionnelle du Royaume-Uni, que l’on pourrait donc appeler l’« accord Hitler, Mussolini, Chamberlain et Daladier », il fut décidé de mettre fin aux hostilités de l’Allemagne en Tchécoslovaquie par la remise de la région des Sudètes – où se concentrait la majorité germanophone du pays – à l’Allemagne.
Mais les revendications territoriales de l’Allemagne ne s’arrêtèrent pas là. Le Royaume-Uni et la France acceptèrent quelques mois plus tard le plan de Hitler, et à la fin mars 1939, la Tchécoslovaquie tombait entièrement sous la domination du Reich. Ainsi, une autre république cosmopolite se livrait au déferlement nazi, entraînant dans sa chute une école de football multinationale, en attente de renaissance dans l’espoir d’une grande victoire universelle.
À la même époque, Hitler reconnaissait la Pologne et la Hongrie comme des pays sous influence allemande élargie, proclamant sa volonté de les annexer également. Contrairement aux autres pays qui furent soit livrés par des accords, soit conquis par des guerres d’agression, la Hongrie, dirigée par Horthy, intégra rapidement le nazisme dans sa propre politique, initiant les pogroms ethniques sur son territoire, dirigés bien sûr contre la nombreuse communauté juive – et donc contre de nombreux protagonistes du football hongrois de l’entre-deux-guerres. Le 20 novembre 1940, la Hongriedevint le quatrième membre des puissances de l’Axe et désormais, les représentants d’un jeu de communication entre les nations devaient se cacher, tant des envahisseurs étrangers que des nationalistes locaux.
Mais à la même époque où, dans l’Europe nazie, le football mourait, juste avant le déclenchement de la guerre, une graine en fut transplantée sur le sol neutre de la Suisse. Là, depuis 1938, le sélectionneur national était l’Autrichien Karl Rappan, qui avait joué pour trois clubs viennois — le Wacker, l’Austria et le Rapid — avant de terminer sa carrière au Servette, où il entama par la suite une longue carrière d’entraîneur en Suisse. Rappan faisait évidemment partie de l’école qui avait développé le W-M, tout en suivant de près l’évolution de la pyramide britannique de Chapman. Mais son objectif étant de renforcer l’équipe la plus faible d’Europe centrale, il concentra son attention sur le renforcement défensif. Ses expérimentations le menèrent à concevoir un système avec un défenseur supplémentaire, chargé de « nettoyer » la zone et de verrouiller ainsi la défense. Ce système, baptisé verrou, ainsi que ce joueur libre de tout marquage, le sweeper, appelé désormais libero, devinrent les éléments-clés du développement du football d’après-guerre dans une grande partie de l’Europe du Sud — et tout particulièrement en Italie, où ils servirent de base au fameux catenaccio.

À la fin du mois d’août 1939, les nuages de la guerre s’étaient amoncelés sur l’Europe. L’Union soviétique, qui un an auparavant avait demandé l’aide de la Pologne et de la Roumanie pour faire face à l’expansion allemande en Tchécoslovaquie – une aide refusée par les deux pays –, voyait la machine de guerre nazie se préparer à une grande offensive vers l’est. Ainsi, le 23 août, les ministres des Affaires étrangères de l’Union soviétique et de l’Allemagne se retrouvèrent à Moscou pour signer un « Pacte de non-agression » qui allait passer à l’histoire sous le nom de Pacte Ribbentrop-Molotov. Pourtant, une semaine plus tard, le 1er septembre 1939, l’Allemagne envahit la Pologne — à nouveau une région à majorité germanophone — lançant ainsi sa marche vers l’Est, qui se développerait en l’opération Barbarossa, c’est-à-dire l’annulation complète du pacte Ribbentrop-Molotov, et qui culminerait avec l’attaque totale contre l’Union soviétique, le 22 juin 1941. Presque toute l’Europe de l’Est jusqu’au front se trouvait alors soit sous domination nazie, soit sous celle de ses alliés.
Outre Weisz, capturé aux Pays-Bas et déporté à Auschwitz, une série de grandes figures du football centre-européen furent victimes du nazisme. István Tóth, ancien joueur et entraîneur de la Ferencváros, fut exécuté à Budapest par les SS le 6 février 1945. Géza Kertész, qui avait longtemps travaillé comme entraîneur en Italie, retourna à Budapest en octobre 1943, croyant que la vague de persécutions s’était apaisée. Il connut finalement le même sort que Tóth, lorsqu’un projet de résistance auquel il participait fut découvert, faute d’avoir été bien protégé. József Eisenhoffer, ancien joueur de la Hakoah de Vienne et de la Ferencváros, qui avait aussi entraîné l’Olympique de Marseille, mourut de ses blessures lors d’un bombardement aérien en février 1945, peu avant la libération de Budapest. Alfréd Schaffer, grand modernisateur du football allemand et sélectionneur de la Hongrie en 1938, fut retrouvé assassiné dans un wagon en août 1945.
Il y eut cependant aussi des survivants, comme Márton Bukovi, milieu de terrain central devenu entraîneur à Zagreb, à la tête du club local Građanski, qui après la guerre deviendrait le Dinamo. Ce club, opposé aux actions des nationalistes pro-nazis de l’Oustacha, aida plusieurs Juifs à échapper à l’arrestation, comme Max Reisfeld, qui vécut sous les tribunes du stade pendant quatre ans. L’implication de Bukovi dans cette résistance fut cruciale, car, avec d’autres membres du club, il coordonnait les opérations de cache et de survie des persécutés. Sándor Schwartz, sans lien avec le football, survécut aux camps de concentration parce qu’il avait prétendu être footballeur professionnel. Il fut libéré le 2 mai 1945, alors qu’il avait été transféré dans un camp de détention à Mulhouse, en France, près de la frontière suisse.
Béla Guttmann, rénovateur du football européen d’après-guerre, et Ernö Erbstein, entraîneur du grand Torinotragiquement disparu lors de la catastrophe de Superga en 1949, réussirent à s’échapper grâce à l’aide des populations locales. Kálmán Konrád, quant à lui, ne cessa de changer de ville et de pays pour échapper à la capture, réussissant ainsi à survivre. Enfin, Dezsö Steinberger, qui adopta plus tard le nom de Solti, collabora avec les nazis et Josef Meggele lors de sa capture, puis s’enfuit de Hongrie en 1949 pour devenir l’un des dirigeants les plus controversés du football européen, tristement célèbre pour son implication dans des matchs truqués à l’échelle continentale.
Au-delà des héros du football, les héros de la lutte antifasciste des peuples versaient leur sang sur le front de l’Est et dans chaque pays où des organisations de résistance s’étaient formées. Mais la guerre se jouait sur le gigantesque front où les nazis affrontaient l’Armée rouge. À partir de la levée du siège de Stalingrad, le 2 février, le compte à rebours du Reich allemand avait commencé, tandis que la contre-offensive de l’Armée rouge déclenchait également la grande mobilisation des puissances occidentales, jetées dans la bataille sur d’autres fronts. La première ville d’Europe centrale à être libérée par l’Armée rouge fut Budapest, le 13 février 1945. À Vienne, les troupes soviétiques entrèrent en libératrices le 13 avril, et le 9 mai, jour de la victoire antifasciste, elles déferlaient sur Prague. Mais avant toutes les grandes capitales, l’Armée rouge avait pénétré en libératrice dans l’enfer d’Auschwitz, le 27 janvier, tandis que le 29 avril, les troupes américaines brisaient la résistance allemande à Dachau. À la même période, les partisans italiens, avec le concours des forces alliées, remportaient ville après ville en Italie, remontant vers le nord, entrant le 25 avril à Milan et anéantissant définitivement les forces allemandes restantes le 2 mai. Le 28 avril, les partisans exécutèrent Mussolini, et le lendemain, son cadavre fut pendu sur la place Loreto à Milan, aux côtés d’autres célèbres fascistes italiens.
L’Europe fut libérée, le fascisme vaincu, et vint de nouveau le temps de l’espoir, de la reprise de la vie — et avec elle, de la reprise du football. Sur les ruines de la guerre, avec le sacrifice de millions d’êtres humains, qu’ils aient été combattants ou civils, les peuples d’Europe entamaient un chemin qui serait qualifié, avec le recul des années, d’« âge d’or ». Bien que 1945 ait marqué le début d’une époque où le monde entier se divisait en deux grands blocs, cette période fut caractérisée par une paix de longue durée et un sentiment persistant de stabilité — malgré des tensions qui semblaient préparer la mèche de l’anéantissement, du fait de l’existence des armes nucléaires, utilisées pour la première fois — et à ce jour de façon unique — contre l’humanité par l’armée américaine, à Hiroshima et à Nagasaki, en août 1945. Des décennies après la fin de cette époque, la croissance économique et la prospérité des peuples de chacun des deux camps restent des souvenirs lointains, et l’idée que la planète est un endroit paisible où les peuples peuvent vivre chez eux sans craindre pour l’avenir semble aujourd’hui une expérience révolue du passé.
La renaissance
Avec la renaissance du monde renaquit aussi l’espoir pour le football, et en Europe centrale, l’expérience du football danubien de l’entre-deux-guerres servit de base au développement accéléré de l’ensemble du football européen, et dans une large mesure, mondial. L’équipe la plus affaiblie du football centre-européen d’après-guerre était l’Autriche, jadis toute-puissante. Meisl et Sindelar étaient morts avant la guerre, Hogan ne reprit plus jamais l’entraînement et passa le reste de sa vie en Angleterre. Tout le réseau de l’ancien football viennois avait disparu après une décennie de domination du droit nazi. La Wunderteam appartenait à l’Histoire, et le football autrichien ne retrouverait jamais sa gloire d’antan, sinon à travers ses vétérans, qui, dans les premières décennies d’après-guerre, se retrouvèrent sur les bancs de clubs aux quatre coins de l’Europe.
Contrairement à l’Autriche, cependant, la Tchécoslovaquie et la Hongrie appartenaient désormais au camp où le socialisme était en construction en Europe, s’intégrant ainsi dans un autre grand réseau footballistique, avec sa propre tradition et sa propre idéologie singulière. Ces deux pays connurent une nouvelle ère de développement footballistique majeur. Celle qui atteignit toutefois son apogée dans les années d’après-guerre fut la Hongrie, créant un héritage à jamais inscrit au panthéon de l’histoire du football. Figure centrale de ce processus — véritable chant du cygne du football danubien, couronné par une victoire historique et symbolique — Márton Bukovi, entraîneur du Dinamo Zagreb, qui avait caché des juifs sous les tribunes du stade de son équipe. Bukovi retourna en Hongrie en 1947 pour prendre la tête du MTK, ce club qui avait vu naître tant de grandes personnalités, celui que Hogan avait porté au sommet. C’est là qu’il engagea une expérimentation tactique qui allait marquer l’Histoire. Le point de départ de cette réflexion tactique fut peut-être le fait qu’en 1948, l’artilleur de l’équipe, l’avant-centre Norbert Höfling, fut transféré à la Lazio. Ainsi, Bukovi se retrouva sans joueur équivalent et fut contraint d’utiliser Péter Pelotás, un joueur aux talents plus créatifs, au centre de l’attaque. Afin de tirer parti des qualités de Pelotás, Bukovi le fit reculer un peu, plus proche des milieux, libérant ainsi de l’espace pour les quatre autres attaquants, qui purent former un ensemble plus flexible sur un espace de jeu élargi. Ce recul de l’avant-centre, qui évolua en une sorte de meneur de jeu singulier, sans pointe fixe dans l’axe, rendit le football hongrois beaucoup plus souple. Le MTK, sous l’ère Bukovi, connut une progression constante : de la 6e place en 1948, il remporta deux championnats et la seule Coupe de Hongrie de son histoire sous sa direction jusqu’en 1954.

Le génie tactique de Bukovi allait cependant être exploité sur la scène internationale par un autre visionnaire hongrois du football, également grande figure politique, qui, à cause surtout de cette deuxième qualité, avait été nommé à la tête de l’équipe nationale. Gusztáv Sebes avait lui aussi été footballeur du MTK de 1927 à 1940, et termina sa carrière de joueur dans ce même club en 1945. Durant ces années, il ne joua qu’une seule fois pour l’équipe nationale. Né en 1906 à Budapest, fils de tailleur, il fut non seulement footballeur mais aussi syndicaliste dans l’industrie budapestoise, puis à l’usine Renault à Paris. C’est en France qu’il débuta dans le football, évoluant dans les équipes Sauvages Nomades et Club Olympique Billancourt, avant d’interrompre son activité syndicale pour commencer une carrière professionnelle avec le MTK. En 1949, le nouveau gouvernement hongrois lui confia le poste de sélectionneur national. Auparavant, il avait brièvement entraîné le MTK lors d’un match, lorsque Gyula Feldmann avait subi un malaise cardiaque, et était passé par plusieurs petits clubs dans la Hongrie occupée puis libérée avant de prendre la tête de l’équipe nationale.
Le communiste convaincu Sebes, au-delà de l’héritage du football danubien, avait également commencé à étudier l’évolution du jeu en Union soviétique. Là-bas, dès les premières années d’après-guerre, se formait également une grande école de philosophie footballistique, dont un des premiers représentants fut Boris Arkadiev, auteur en 1946 du livre La tactique dans le football. Le fait qu’Arkadiev soit l’entraîneur du Dinamo Moscou, qui arracha un match nul 3-3 contre Chelsea à Stamford Bridge en 1949, avait éveillé l’intérêt de Sebes, qui, pour des raisons aussi idéologiques, cherchait à mieux comprendre l’innovation soviétique, laquelle expérimentait déjà des systèmes à quatre défenseurs et un 4-2-4 que d’autres parties du monde adopteraient bien plus tard.
Sebes adopta d’abord en équipe nationale l’innovation de Bukovi au MTK, en confiant à Pelotás le rôle de faux avant-centre. Avec cette approche tactique et une grande génération de footballeurs hongrois, menée par Ferenc Puskás, qui évoluait dans une position d’intérieur gauche, commença une série incroyable de résultats triomphants. Cette série mena à l’extraordinaire parcours de la Hongrie aux Jeux olympiques d’Helsinki en 1952, où, après avoir battu successivement la Roumanie, l’Italie, la Turquie, puis en finale la Yougoslavie, les Hongrois inscrivirent 20 buts, n’en concédant que 2, ce qui leur valut le surnom des Magyars terribles, ou de la Hongrie dorée, ou encore de la Golden Team, l’Aranycsapat. Toutefois, Sebes, après les Jeux olympiques, lors du match contre la Suisse pour la reprise de la Coupe internationale d’Europe centrale, tenta de remplacer Pelotás par Nándor Hidegkuti du MTK, qui évoluait jusque-là à droite du milieu. Hidegkuti s’avéra bien plus apte à ce rôle, et à partir de ce match, il devint l’incarnation même de la position de “faux 9”, une innovation qui allait évoluer au fil des décennies.
Comme il était d’usage avant-guerre, l’équipe considérée comme la meilleure d’Europe continentale était invitée à disputer un match amical en Angleterre. Le grand affrontement entre la Hongrie et l’Angleterre fut fixé au 25 novembre 1953, dans le mythique ancien Empire Stadium de Wembley. L’Angleterre n’y avait encore jamais connu la défaite, et le monde entier attendait avec une immense curiosité ce duel, qui fut surnommé, même avant son déroulement, le Match du Siècle. Cela contribua peut-être à son succès commercial, puisque plus de 100 000 spectateurs remplissaient les tribunes de ce stade légendaire pour assister à cette rencontre historique.
Les Anglais se présentèrent en 3–2–2–3 classique de type WM. Dans les cages, Gil Merrick de Birmingham City ; au centre de la défense, Harry Johnston de Blackpool ; à gauche, Alf Ramsey de Tottenham (futur sélectionneur national) ; à droite, Bill Eckersley de Blackburn. Le duo de milieux : Billy Wright des Wolves et Jimmy Dickinson de Portsmouth. En attaque, ailier droit : Stanley Matthews de Blackpool, intérieur droit : Ernie Taylor de Blackpool également, avant-centre : Stan Mortensen, encore de Blackpool, intérieur gauche : Jackie Sewell de Sheffield Wednesday et ailier gauche : George Robb de Tottenham.
La Hongrie aligna Gyula Grosics du Honvéd dans les buts, Gyula Lóránt du Honvéd également (futur entraîneur du PAOK, mort sur son banc à Toumba) comme libéro, dans un rôle équivalent au verrou de Karl Rappan ; à droite de la défense : Jenó Buzánszky du Dorogi ; à gauche : Mihály Lantos du Vörös Lobogó — nouveau nom du MTK ; intérieur gauche en défense : József Zakariás du Vörös ; devant lui, en position plus avancée au milieu : József Bozsik du Honvéd ; en meneur de jeu libre : Nándor Hidegkuti du Vörös ; ailier droit : László Budai du Honvéd ; ailier gauche : Zoltán Czibordu Honvéd ; en attaque, à droite : Sándor Kocsis, à gauche : Ferenc Puskás, tous deux du Honvéd.
L’élément le plus marquant du match fut la prestation de Hidegkuti. Le défenseur central anglais Harry Johnston, chargé de son marquage individuel, ne savait comment le gérer. Lorsqu’il montait pour l’approcher, il laissait un énorme vide dans l’axe défensif ; lorsqu’il restait en retrait pour combler cet espace, Hidegkuti avait une liberté immense pour créer du jeu. Cela se vit dès les premières minutes, puisque Hidegkuti inscrivit son premier but dès la 1ʳᵉ minute. À la 13ᵉ, Sewellégalisa, mais Hidegkuti marqua à nouveau à la 20ᵉ, suivi de deux buts de Puskás aux 24ᵉ et 27ᵉ minutes, portant le score à 1–4 ! Mortensen réduisit l’écart à la 38ᵉ pour établir le 2–4 à la mi-temps. À la 50ᵉ minute, Bozsik redonna trois buts d’avance aux Hongrois, puis Hidegkuti compléta son triplé à la 53ᵉ. À la 57ᵉ, Ramsey transforma un penalty pour fixer le score final à 3–6, une défaite d’ampleur biblique pour les Anglais.

59 ans après le match historique dans le jardin de la villa Rothschild, là où des jardiniers d’origine britannique montraient leur jeu à l’élite locale, l’Angleterre fut vaincue dans son majestueux bastion par une équipe née dans les grund de Budapest, composée d’enfants des quartiers ouvriers, héritière d’un jeu développé par ses entraîneurs juifs, et dirigée par un technicien qui avait appris le football en organisant des grèves dans les usines de Budapest et de Paris ! Le Roi était tombé de son trône, et ce que la grande Wunderteam n’avait pas réussi à accomplir en 1932, ni l’Italie de Pozzo en 1934, la Hongrie de Sebes, Puskás, Kocsis, Hidegkuti et Lóránt l’avait accompli. Mais ce jour-là à Wembley, il y avait aussi Jimmy Hogan, qui assistait à la consécration d’une œuvre de toute une vie. Sebes lui-même déclara à la fin du match : « Tout ce que nous savons du football, nous l’avons appris de Hogan », montrant ainsi le chemin parcouru par une philosophie footballistique avant d’éclore dans les pays du Danube. Désormais, le seul objectif était le sommet mondial.
En 1954, sur les terrains de Suisse, la Hongrie ne se présentait pas seulement comme favorite, mais comme l’équipe invincible face à laquelle personne ne pouvait tenir, ayant écrasé l’Angleterre chez elle, l’ayant détrônée de son trône footballistique imaginaire, et ayant réitéré cet exploit lors du match retour en mai, où les Hongrois, devant 92 000 spectateurs au Népstadion, l’emportèrent 7–1, scellant ainsi leur supériorité. Leur prochain adversaire, pour la phase de groupes à Zurich, fut la Corée du Sud, balayée 9–0, tandis que face à l’Allemagne de l’Ouest, dans le match joué à Bâle, le score s’arrêta à 8–3. En quart de finale, ils affrontèrent la finaliste de l’édition précédente, le Brésil, qu’ils battirent 4–2, mais il leur fallut la prolongation pour venir à bout, sur le même score, de la tenante du titre, l’Uruguay, en demi-finale.
Le 4 juillet 1954, à Berne, en Suisse, se tint la finale de la 5ᵉ Coupe du Monde de la FIFA. Sur le terrain, sous les yeux de 62 500 spectateurs, s’affrontèrent deux équipes qui avaient chacune leurs raisons de rêver du sommet de l’Everestfootballistique. L’Allemagne, malgré la lourde défaite face à la Hongrie, avait disputé deux matches de poule contre la Turquie, remportés 4–1 puis 7–2. En quart, elle s’imposa face à la finaliste olympique Yougoslavie (2–0), puis en demi-finale, elle écrasa l’Autriche 6–1. Contrairement au système très séduisant de la Hongrie, l’Allemagne avait déjà adopté l’évolution naturelle du metodo, le système de Pozzo qui avait dominé l’Europe continentale pendant l’entre-deux-guerres. Elle jouait donc en 4–2–4, avec un milieu densifié formant un carré particulier où l’intérieur droit jouait plus avancé que l’intérieur gauche (étant l’un des 4 attaquants), tandis que l’intérieur gauche était l’un des deux milieux, placé légèrement devant le demi droit, qui évoluait juste devant la ligne défensive.
Le match de la finale ne ressemblait en rien à celui de la phase de groupes. La pluie torrentielle tombée sur le terrain de Berne rendait les échanges rapides et les passes des Hongrois très difficiles. Bien qu’ils aient mené 2–0 dès le départ grâce aux buts de Puskás et Czibor, aux 6ᵉ et 8ᵉ minutes respectivement, ils furent rapidement rejoints au score par Morlock et Rahn, aux 10ᵉ et 18ᵉ minutes. En seconde période, le terrain s’était encore dégradé, favorisant le jeu de l’équipe la moins technique, c’est-à-dire l’Allemagne de l’Ouest, qui eut la réussite de voir Rahn marquer à nouveau à la 84ᵉ minute pour sceller le score final de la rencontre.

Cette victoire, surnommée « le Miracle de Berne », suscita d’immenses discussions sur la condition physique des joueurs allemands. Toutefois, ce qui demeura comme un legs — même s’il ne fut que peu débattu à l’époque — fut l’importance de la formation et du développement du jeu, en fonction non seulement des capacités des joueurs, des adversaires et du schéma tactique opposé, mais aussi de conditions comme la météo ou d’autres facteurs extérieurs pendant un match, dans un sport conçu pour être pratiqué à ciel ouvert.
La finale perdue de la Hongrie évoquait la demi-finale perdue de l’Autriche en 1934. La plus grande et la plus spectaculaire équipe de son époque subissait une défaite face à un ensemble qui avait la force physique de faire face à un match dans lequel la technique ne pouvait prévaloir. Contrairement à 1934, cependant, aucun scandale arbitral n’entacha la rencontre, vingt ans plus tard. Ce match constitua le chant du cygne de la grande génération du football hongrois, qui se dispersa également sous l’effet des troubles politiques, du climat de terreur exercé contre les communistes par des forces politiques organisées issues de la bourgeoisie hongroise, désireuse d’instaurer une démocratie bourgeoise qui, en réalité, n’exista jamais véritablement dans le pays.
Les vagues du Danube
La Hongrie n’a peut-être pas remporté la Coupe du monde en 1954, mais la décennie des années 1950 fut celle où l’édifice footballistique de l’École du Danube trouva sa consécration historique, à travers la diffusion du noyau d’idées qui l’avaient engendré. La Coupe internationale fut disputée pour la dernière fois lors de la saison quinquennale 1955–1960, et ce fut la nouvelle grande représentante du football d’Europe centrale, la Tchécoslovaquie, qui l’emporta. Toutefois, cet héritage, au niveau des sélections nationales, allait céder la place à un réseau footballistique à grande échelle qui fonctionnerait selon la même logique. En 1954, fut fondée la confédération européenne de football, l’UEFA, et en 1960 fut disputée, sur les terrains français, la première Coupe d’Europe des Nations, celle qu’on allait désormais appeler l’Euro. La primauté dans le football des clubs passa alors de l’Europe centrale à l’Europe méridionale, qui lança l’organisation de la Coupe Latine, un tournoi de courte durée, disputé sur terrain neutre, avec la participation des champions d’Italie, de France, d’Espagne et du Portugal. C’est parmi ces pays que surgirent les premières équipes championnes d’Europe, à une époque où la Mitropa Cup perdait de son prestige, avec des clubs de moindre envergure, tandis que se lançait à partir de la saison 1955–1956 la Coupe d’Europe, qui allait devenir dans les années 1990 la Ligue des champions.
L’héritage de Meisl ne se limitait pas à la Wunderteam, à l’évolution tactique du W-M, au réseau footballistique qui introduisit pour la première fois le professionnalisme en Europe centrale et remplit les stades de dizaines de milliers de spectateurs acclamant les enfants des quartiers ouvriers devenus héros populaires, incarnant des idéologies et des récits. C’était tout l’édifice footballistique européen, avec la fondation de l’UEFA, de ses institutions internationales et interclubs, un réseau qui englobe chaque nation du Vieux Continent et a engendré les histoires que se partagent ses peuples !
Au-delà du socle pour le développement footballistique, l’École du Danube a essaimé dans le monde entier des entraîneurs qui avaient appris ce football pour le transmettre aux quatre coins du globe. Dori Kürschner est considéré comme le réformateur du football au Brésil, Imre Hirschl, inconnu dans son propre pays, fut le créateur de l’incroyable River Plate des années 1930, influençant la vision d’un football argentin particulièrement idéologisé, Béla Guttmannpassa par des dizaines de bancs européens, laissant un héritage durable au Portugal, découvrant et formant Eusébio, alors qu’il avait auparavant été l’un des pionniers du championnat des États-Unis. Sur le plan tactique, le verrou de Karl Rappan fut la base du catenaccio de Nereo Rocco, sublimé par Helenio Herrera à l’Inter, tandis que le football de Hoganfut le socle du plus impressionnant laboratoire footballistique, le totalvoetbal, qui, à travers le génie de Cruijff, changea de pays — passant des Pays-Bas à l’Espagne — et influença des générations d’entraîneurs remportant des titres jusqu’à aujourd’hui.
Le football d’Europe centrale, la fameuse École du Danube, s’est développé au sein d’un environnement politique et social en perpétuelle mutation, y compris pendant les transformations de la base économique sur laquelle se bâtissaient les sociétés de chaque époque. Il naquit dans les centres d’industrialisation des grandes villes d’un empire multinational et, à travers un processus de développement unifié, parvint à incarner la représentation de nouveaux États-nations. Il fut d’abord présenté comme un loisir par lequel la classe dominante cherchait à s’approprier du prestige, pour devenir ensuite le moyen par lequel les enfants des quartiers ouvriers ouvraient les portes de la gloire. Il apparut comme le produit d’une culture étrangère, pour devenir, d’un côté, l’un des produits culturels les plus exportables des pays du Danube, et de l’autre, triompher face à cette culture étrangère dont il était issu. Sa forme évolua — d’abord en tant que théorie, dans les cafés cosmopolites, puis dans la pratique, par la mise en œuvre des idées de ses réformateurs et la virtuosité technique de ses protagonistes, acquise sur des terrains cabossés, avec toute une panoplie d’objets qui symbolisaient plus qu’ils ne remplaçaient véritablement le ballon. Mais, par-dessus tout, le football d’Europe centrale refusa de s’éteindre dans les guerres, sous les régimes autoritaires, même sous l’atrocité du nazisme, qui mit dans sa ligne de mire idéologique toute la philosophie du football danubien — et dans sa ligne de mire réelle les inspirateurs et les protagonistes de celui-ci.
Le football dans les pays du Danube, de simple expérience, devint un savoir — et c’est là sa plus grande contribution. Comme de nombreuses formes d’art, il s’est détaché du cadre établi d’un simple loisir récréatif, et non seulement il s’est systématisé, mais c’est également la manière dont sa méthodologie évolue qui s’est structurée. Cela se produisit parce que le but de ses inspirateurs n’était pas uniquement le résultat. Le football est fait de confrontations avec un score — et bien sûr, le résultat est toujours une quête. Mais dans les pays d’Europe centrale, ce qui était recherché, c’était que le résultat découle de l’évolution de sa forme, de la recherche des éléments capables de produire une méthodologie génératrice de résultats dans la durée. C’est précisément pour cette raison qu’il est devenu la base de différentes écoles footballistiques qui perdurent jusqu’à nos jours, à une époque où, dans un sport plus que jamais marchandisé, le résultat est un impératif de survie professionnelle. Plus que tout, le football du Danube a jeté les bases de notre compréhension de la manière dont le football change de forme à travers le temps, grâce aux réseaux d’échange d’idées et de conceptions, aux confrontations où celles-ci sont mises à l’épreuve et s’améliorent, dépassant ainsi les limites d’une simple activité physique restreinte, comme c’était le cas en Grande-Bretagne, et transformant sa nature en un champ de recherches intellectuelles — ce que l’évolution technologique a confirmé, avec le sport moderne reposant de plus en plus sur une analyse technique et complexe de chacun de ses éléments.
Mais le football est un jeu — et à ce titre, par-dessus tout, le football du Danube est unique, car son existence a façonné un fragment de vie pour des millions de personnes. Pour celles et ceux qui se retrouvaient sur un quai de gare pour saluer leur équipe en partance vers un pays voisin ; pour celles et ceux qui s’entassaient dans les stades, par dizaines de milliers, espérant des renversements impossibles, portés par la foi en la supériorité de leur propre tradition footballistique ; ou encore pour celles et ceux qui avaient des histoires à raconter sur les héros de leur époque aux générations suivantes — et qui, en l’absence d’archives audiovisuelles, peuvent étendre à l’infini les frontières de leur imagination, dans l’effort de ressentir l’atmosphère et les images d’un temps révolu. Ce fut l’époque où tout un continent s’effondra, puis se releva pour célébrer la plus grande des victoires — celle de tous les peuples — en compagnie du football, le jeu de tous les peuples.

