Si l’on cherche à trouver les activités humaines qui concentrent simultanément et à l’échelle mondiale l’intérêt des êtres humains, il sera difficile d’en identifier une qui ait un impact plus grand que la Coupe du monde de football. Au fil des années, le Mondial conquiert une place de plus en plus centrale dans la vie des sociétés, dans chaque pays, pendant la période où il se déroule. Peut-être le fait qu’il ait lieu tous les quatre ans y contribue-t-il, puisqu’il rend la période de son déroulement moins ordinaire. Au-delà des innombrables activités sociales qui lui sont liées, des souvenirs personnels et collectifs qui se créent, c’est la société tout entière, dans chaque partie du monde, qui semble se transformer pendant cette période. Naturellement, les activités économiques, au sein d’un ensemble d’occasions interconnectées, tournent autour de cette compétition centrale. Les rues, les établissements de restauration, les magasins d’habillement, se remplissent des couleurs des drapeaux du monde entier, changeant finalement aussi l’aspect des villes, des lieux où vivent les gens. Aucune autre compétition ne parvient aujourd’hui à modifier à ce point l’aspect des villes – les Jeux olympiques transforment généralement seulement la ville ou le pays qui les organise, mais jamais un événement qui se déroule en Amérique ne change l’aspect des rues d’une ville asiatique ou européenne. En ce sens, le Mondial ne peut pas être discuté uniquement en termes footballistiques, même si, bien sûr, le football est son sujet central et si – heureusement – c’est le football, en tant que sport, qui évolue à travers lui.
Au-delà des activités économiques, qui en réalité influencent esthétiquement la vie sociale, il y a aussi le pouvoir politique qui s’intéresse avec un zèle particulier à cette compétition. La participation d’un pays à la Coupe du monde de football est érigée en miroir de son développement social, en une sorte de valeur nationale secondaire, non mesurable par des indicateurs économiques et sociaux, surtout dans des périodes où ces indicateurs ne suivent pas une trajectoire positive. Il est caractéristique que la présentation des sélections de l’Espagne et de la Norvège pour le Mondial de 2026 à venir ait été faite par les rois des deux pays, dans des vidéos respectives. Pourquoi un monarque s’assiérait-il pour présenter 26 footballeurs qui vont voyager dans un pays pour jouer au football ? C’est une question dont la réponse est simple pour les initiés de cette mystagogie mondiale, mais qui apparaît comme un phénomène paradoxal à ceux qui, consciemment ou inconsciemment, restent à l’écart de sa compréhension et de leur participation – quel qu’en soit le rôle – à celle-ci. Et bien sûr, il n’y a pas que les monarques : l’une des dernières activités de l’équipe nationale du pays le plus républicain du monde, la France, a été la séance photo avec le président Macron, avant le voyage vers l’autre rive de l’Atlantique. On dira que les responsables politiques veulent prendre part à la gloire des champions, présenter leurs succès comme des succès de leur propre gouvernement, mais ici il ne s’agit pas de photographies après la victoire, mais de l’opération de rassemblement d’un peuple, d’une nation telle que la conçoit leur perception politique bourgeoise, autour d’un groupe d’hommes qui, sans avoir été élus, mais au contraire sélectionnés sur la base de critères d’excellence footballistique, représentent tout le monde au niveau le plus important. Aucune vidéo correspondante n’a jamais été réalisée pour la nomination de l’ambassadeur d’un pays à l’ONU, tandis qu’aucune grande campagne n’a ému les masses pour soutenir un compatriote candidat à un prix Nobel. Pourtant, il semble tout à fait naturel qu’une telle chose se fasse pour le football.
Ainsi surgit naturellement la question : pourquoi tout cela arrive-t-il pour le football ? La réponse réside dans tout ce qui se passe dans l’entreprise de futbol, c’est-à-dire dans l’analyse des raisons pour lesquelles un sport, sur la base de caractéristiques spécifiques, est, selon Pasolini, « le dernier rituel sacré de notre époque ». C’est la manière dont il est apparu, la manière dont il couvre certains besoins humains, la manière particulière dont il est capable de couvrir ces besoins dans le cadre social et politique précis de l’exploitation humaine, la manière dont il s’est développé socialement, autrement dit un ensemble de petites et de grandes émotions que le football a le pouvoir de créer chez les êtres humains. Pour comprendre donc pourquoi le Mondial est si important, il faut partir des raisons pour lesquelles il existe – à la fois en tant que compétition elle-même et en tant que football comme sport. Même si l’Histoire globale du football, son rapport aux sociétés, aux nations, aux cultures, la manière dont il a été façonné par tout cela et dont il les a façonnés en retour, constitue une discussion plus vaste et un champ de recherche plus large, la manière dont le football est devenu Mondial est, plus ou moins, l’histoire du Mondial – car un sport pourrait se jouer aux quatre coins de la Terre, mais il n’aurait jamais la même valeur s’il n’était pas joué, par tous, dans une telle arène centrale mondiale.

Dans les articles sur la Préhistoire du football et la Naissance du football en Grande-Bretagne ont été analysés en détail les mécanismes historiques à travers lesquels un jeu qui, sous diverses variantes, était pratiqué par de nombreuses civilisations, comme prolongement du jeu des paysans britanniques, a été codifié, est devenu la propriété de la classe dominante, mais a immédiatement, presque parallèlement, été adopté comme passe-temps favori des masses ouvrières à une époque où tout ce qui était britannique conquérait le monde entier. On y a expliqué la trajectoire du football vers le monde entier, en même temps que l’expansion de l’Empire britannique, mais surtout la transmission de ces habitudes sociales britanniques, comme les sports britanniques, là où s’étendait l’activité économique britannique, avec comme exemples caractéristiques l’Europe centrale et l’Amérique du Sud, présentées en détail dans les articles correspondants. Ce serait donc une répétition que de nous attarder, dans cette recherche qui a pour centre la Coupe du monde, sur cette partie de l’Histoire. Au contraire, en tenant pour acquis le fait que, dès la fin du XIXe et le début du XXe siècle, les masses embrassaient déjà ce sport, le transformant même en créateur et en vecteur d’identités collectives, ce qui est utile et décisif pour comprendre cette institution mondiale est d’examiner la base matérielle et les causes de sa création, en dehors même du cadre traditionnellement britannique qui a fait naître ce sport. Parallèlement, nous tiendrons également pour acquis le fait qu’une activité ayant une telle résonance sociale concentre l’intérêt du pouvoir politique ; les raisons n’ont pas besoin d’être expliquées ici, mais seulement la manière dont cela s’est exprimé.
Contrairement à une multitude d’autres sports, qui se codifiaient et qui, avec l’existence des Jeux olympiques, acquéraient une participation et un intérêt mondiaux dans le cadre d’un idéal sportif, le football a constitué un sport social de masse qui, seulement pendant une très brève période – celle de l’amateurisme britannique –, a semblé revendiquer une telle identité. Dès le début de l’existence du professionnalisme, qui a commencé à la fin du XIXe siècle en Grande-Bretagne et signifiait toute une série de choses, comme le fait que les footballeurs représentaient un ensemble qui participait matériellement (en payant un billet) à l’existence et au fonctionnement du club de football, que les clubs constituaient une institution ayant des liens avec la société locale, au niveau territorial ou industriel, le football n’avait aucun rapport avec « la course et la lutte et la pierre », c’est-à-dire avec la forme – même fantasmée – ennoblie des sports visant une émulation généralement définie. Sur la base de ces caractéristiques, il n’a jamais suscité l’intérêt dans le cadre des Jeux olympiques, une compétition qui, dans ses premières années, imposait des conditions strictes pour la participation exclusive d’amateurs, accordant une importance particulière aux exploits de la force physique, au triptyque « plus vite, plus haut, plus fort », plutôt qu’à la réussite d’une victoire collective face à un adversaire.
Ainsi, on pourrait se demander si le football fait véritablement partie d’un cadre sportif plus général. La réponse pourrait peut-être être double : en ce qui concerne la méthodologie pour atteindre la performance sportive, c’est-à-dire l’entraînement, l’exercice physique, le développement de la capacité du corps à exécuter des mouvements complexes, presque acrobatiques, qui aident à atteindre l’objectif, c’est-à-dire la victoire dans un match, alors le football ressemble assurément à tous les autres sports. En ce qui concerne toutefois les raisons pour lesquelles quelqu’un veut gagner un match de football, celles-ci semblent être dès le départ très éloignées de l’émulation sportive généralement définie. Ici, beaucoup s’embrouillent, accusent le football d’être « sale » parce qu’il n’est pas « pur » en tant que sport, ayant pour seul trait la volonté désintéressée de la meilleure performance sportive. Mais c’est peut-être là une manière tordue de lire la société elle-même, car le besoin de victoire d’une identité collective est probablement quelque chose de plus complexe, de plus grand dans son impact et certainement de plus massif et collectif que la victoire individuelle du corps. En ce sens, le football démocratise le succès sportif, permettant l’existence de nombreux rôles qui contribuent à ce succès, lequel provient matériellement des actes de 11 êtres humains.
En ce sens, le football, qui se trouve toujours au cœur des activités sociales « sales », ne cessera pas d’exister lorsque cette saleté qui l’entoure sera éliminée ; au contraire, il reflétera la société qui sera créée à travers le renversement des rapports de pouvoir actuels, exprimant à nouveau, d’une manière différente, la collectivité. C’est probablement l’Idéal olympique bourgeois qui ne pourra pas, dans une telle condition, exprimer une nouvelle conception collective de la victoire – mais il est certain que les autres sports évolueront eux aussi de manière à trouver leur place dans cette société libérée qui, jusqu’à aujourd’hui, demeure potentielle.
Et c’est ici que se trouve une question centrale dont il faut s’occuper lorsqu’on examine l’Histoire de la Coupe du monde : le fait que le Mondial ait été, à travers le temps, un objet d’intérêt et d’exploitation pour des dictateurs impitoyables, des régimes autoritaires, des pouvoirs qui l’ont utilisé même comme mécanisme de répression, signifie-t-il qu’il exprime par nature la réaction mondiale ? L’analyse de l’évolution des phénomènes seulement « par le haut » pourrait aboutir à une telle conclusion. Mais une telle analyse est superficielle – car, dans le Mondial, la manière dont le football se joue a évolué, sur la base même de convictions idéologiques qui ne s’alignaient nullement sur celles de ses organisateurs et de ses usurpateurs, tandis qu’il a aussi créé une expression populaire, une mémoire populaire et des expériences collectives, au-delà du cadre de l’antagonisme national et des exclusions que les pouvoirs des systèmes d’exploitation représentent historiquement. Si la thèse selon laquelle le football n’est qu’un outil du pouvoir était vraie, beaucoup de ces phénomènes n’auraient jamais existé – et ainsi, au lieu de faire encore une analyse du rapport entre pouvoir exploiteur et football, il est bien plus utile d’examiner tout ce qui se passe réellement dans l’Histoire des êtres humains, qui n’est pas un conte seulement pour princes et princesses, mais pour paysans.
La fondation mondiale du football
Au tournant du siècle, le football britannique développé, avec ses championnats professionnels, ses clubs comptant des milliers de supporters, l’évolution de la tactique footballistique, l’idéologisation et les compétitions internationales (dans le cadre britannique), n’était plus seul au monde. Au-delà des quatre fédérations « domestiques », c’est-à-dire celles de l’Angleterre, de l’Écosse, du pays de Galles et de l’Irlande sous domination britannique, des fédérations nationales se créaient également en Europe continentale, du Nord vers le Sud, le Danemark, les Pays-Bas, la Belgique, la Suisse, l’Italie et l’Allemagne ayant fondé leurs propres institutions à la fin du XIXe siècle, tandis que l’Argentine, le Chili et l’Uruguay avaient leurs propres fédérations correspondantes. À tous ces pays, il faut ajouter, pour des raisons d’exhaustivité, la fédération de football de Gibraltar, ainsi que celle de Singapour, États qui faisaient bien entendu partie de l’Empire.
Toutes ces Fédérations avaient un point commun : elles étaient composées en grande partie d’immigrés ou d’expatriés anglais, leurs cadres étant naturellement des membres de la bourgeoisie britannique qui agissait à l’international, ayant même des liens de dépendance avec la mère du sport, la Football Association. Ainsi, bien que le football fût un sport qui avait déjà commencé à se pratiquer internationalement, il n’existait aucune raison particulière pour qu’existe une confédération internationale ou mondiale correspondante, puisque la FA jouait un rôle dominant dans tout ce qui concernait son administration.
Le football demeurait un sport britannique à une époque où le sport dans son ensemble changeait – mais pas sous l’impulsion des Anglais. L’initiative en faveur d’une gouvernance internationale et potentiellement mondiale du sport partait du contrepoids de la Grande-Bretagne. L’institution peut-être la plus importante, qui conduisit à la construction du premier édifice sportif mondial, fut l’Union des sociétés françaises de sports athlétiques, connue par ses initiales USFSA. Fondée comme union de deux associations sportives issues des clubs de la bourgeoisie parisienne, le Racing Club de France et le Stade Français, ainsi que d’autres nobles français initiés à l’organisation sportive britannique, l’USFSA entreprit, à partir de 1890, de jouer un rôle pionnier dans l’organisation du cadre international du sport, dans un champ que les Britanniques avaient laissé libre. La vérité est que la bourgeoisie et l’aristocratie anglaises ne s’intéressaient pas beaucoup aux manières dont elles partageraient leurs occupations, ni avec d’autres civilisations, ni avec d’autres classes. D’ailleurs, elles destinaient le football lui-même à leur propre usage, avant de se retrouver devant des faits historiques accomplis lorsque les masses ne cessaient de pratiquer ce sport qui constituait une évolution de leur propre jeu.

L’USFSA, dont le symbole était deux anneaux, qui symbolisaient l’union de ces deux syndicats sportifs de Paris, constitua aussi la structure organisationnelle qui permit de créer le Mouvement olympique moderne, lequel, avec un symbolisme correspondant de cinq cercles unis, correspondant aux continents, lança en 1896 la première grande compétition multisports, celle des Jeux olympiques. L’origine pleinement aristocratique du mouvement olympique, ainsi que l’extension des activités de l’USFSA à l’organisation du championnat de rugby, un sport des couches moyennes et supérieures, en France, laissait au tournant du siècle le football en marge, lequel faisait certes partie du programme olympique, mais sous une forme amateur qui n’avait aucun rapport avec le sport britannique de masse. Il est caractéristique que la première médaille d’or ait été remportée par l’équipage d’un navire danois qui avait accosté au Pirée, affrontant le Club cycliste d’Athènes dans un match qui tenait davantage de la parodie, puisqu’il se termina soit 9-0, soit 15-0 pour les Danois, sous la direction du prince Georges, qui assuma les fonctions d’arbitre dans la rencontre.
À l’époque donc où le sport se constituait au niveau international seulement dans un cadre aristocratique, le football de masse restait en dehors de ce processus et sous contrôle britannique. Après l’organisation de deux Jeux olympiques, qui pour des raisons évidentes eurent lieu à Athènes et à Paris, la fédération néerlandaise de football invita la Football Association à prendre une initiative pour l’organisation internationale autonome du football. Mais les Britanniques n’avaient aucune raison de créer une institution internationale là où ils pouvaient disposer d’un contrôle absolu par l’intermédiaire de leur propre fédération nationale. Pour cette raison, ils répondirent négativement, tandis qu’ils manifestèrent une indifférence similaire devant l’éventualité de la constitution d’une institution internationale lorsque le président de l’USFSA, le journaliste Robert Guérin, fit la même proposition.
Guérin, bien sûr, n’avait pas seulement des intentions pures. À une époque où tout l’édifice sportif était en réalité en construction, il voulait s’assurer que l’USFSA aurait la compétence d’administrer le sport le plus massif qui se développait peu à peu aussi en France. Le meilleur moyen d’y parvenir était la participation de l’USFSA – plutôt que d’autres associations françaises ayant les mêmes attentes – à une confédération internationale. Cette pratique consistant à s’attacher à des confédérations internationales afin d’assurer le pouvoir intérieur sur un sport deviendrait une scène permanente dans chaque sport en développement, dans chaque pays. La vérité est cependant que la Football Association accepterait très difficilement de devenir l’interlocutrice égale de Guérin, puisque l’aristocrate français représentait une secte de dirigeants sportifs de France qui voulaient administrer aussi le football au niveau national, sans aucune œuvre préalable dans son développement, au moment où la FA organisait depuis des décennies un championnat et une coupe professionnels, avec une affluence immense de supporters, et participait aux compétitions internationales avec les États du Royaume-Uni qui avaient une tradition footballistique bien plus grande que la France.
Pourtant, aussi logique que puisse paraître, dans ce cadre précis, la position de la Football Association, elle était tout aussi courte de vue, puisqu’elle ne prenait pas en compte le fait que l’aristocratie française pouvait trouver les alliés de l’Europe continentale pour atteindre son objectif. Ainsi, Guérin, faisant fi de toute tradition et voyant la grande occasion qui s’ouvrait devant lui, en l’absence de toute institution internationale, invita les fédérations déjà fondées de Belgique, du Danemark, des Pays-Bas, de Suède et de Suisse, ainsi que le club de Madrid FC, afin de fonder à Paris l’institution internationale du football. Le 21 mai 1904, au numéro 229 de la rue Saint-Honoré, dans le 1er arrondissement de Paris, fut signée la déclaration fondatrice de la Fédération Internationale de Football Association, qui, en raison de l’inspiration française et du lieu de naissance, prit son nom dans la langue française, pour créer le célèbre acronyme FIFA.
Guérin, âgé de 28 ans, atteignait ainsi son objectif principal, faisant de l’USFSA, en tant que membre fondateur de la FIFA, l’organisme responsable du développement du football en France, tandis qu’en assumant la présidence de la nouvelle organisation footballistique il pouvait placer la France dans une position centrale en ce qui concerne le développement mondial du sport, exploitant le vide laissé par une Angleterre indifférente à ce rôle. Pourtant, l’Histoire montra rapidement que les Anglais n’étaient pas à ce point myopes. La puissante FIFA d’aujourd’hui n’aurait pas pu jouer son rôle à l’international si elle n’était pas parvenue à intégrer l’Angleterre dans ses rangs. Étant donné que la motivation de Guérin, ainsi que d’autres dirigeants des confédérations nationales (y compris Madrid FC, plus tard appelé Real, issu d’un pays sans fédération de football), était d’obtenir une reconnaissance internationale et non de rivaliser avec la mère du sport, toutes les démarches de la FIFA concernaient les conditions dans lesquelles les Anglais en feraient partie.

Cela se produisit finalement en 1905, lorsque l’Angleterre devint membre de l’organisation internationale par un processus qui fut achevé en 1906, lorsque, au congrès de Berne, Daniel Woolfall, dirigeant du Blackburn ouvrier, assuma les fonctions de président de la FIFA, restant à ce poste jusqu’au déclenchement de la Première Guerre mondiale. La direction de Woolfall fut décisive pour que l’Angleterre conserve une position centrale dans le développement footballistique, alors que le football quittait progressivement les mains des Anglais dans les fédérations nationales, qui passaient sous le contrôle des autochtones. Mais Woolfall a aussi d’autres raisons d’être commémoré, la principale étant l’organisation du premier tournoi de football véritablement international. Sa nomination à la tête de la Confédération mondiale fut même peut-être motivée par cette conjoncture historique.
Londres était la ville organisatrice des IVes Jeux olympiques, qui se déroulèrent en 1908, et la Grande-Bretagne voulait plus que tout faire la publicité de son sport national, celui qui, contrairement à d’autres disciplines olympiques, avait été codifié dans les centres de son propre système d’éducation, reflétait sa propre société et s’étendait avec sa propre influence culturelle. Ainsi, 12 ans après le match-parodie des Jeux olympiques d’Athènes, un tournoi eut lieu à Londres avec la participation initiale de 8 équipes, même si finalement, en raison de problèmes internes qui empêchèrent les équipes d’Autriche-Hongrie, de Bohême et de Hongrie de prendre part à la compétition, les équipes participantes furent 6. Le Danemark battit successivement 9-0 et 17-1 les deux équipes françaises, tandis que la Grande-Bretagne s’imposa 12-1 face à la Suède et 4-0 face aux Pays-Bas. En finale, les hôtes et organisateurs l’emportèrent 2-0 sur les Danois pour remporter cette première médaille de football véritablement internationale.
La place du football, toutefois, n’était nullement acquise dans le programme des Jeux olympiques et, malgré son succès ultérieur, le tournoi de football de Stockholm n’était nullement certain d’être organisé en 1912. Là, la finale eut encore les mêmes adversaires, dans la dernière rencontre internationale de football avant l’éclatement de la Première Guerre mondiale. Le véritable développement du Football mondial viendrait immédiatement après…
La Guerre des tranchées détruisit les infrastructures et fit presque disparaître une génération des pays d’Europe, portant un coup décisif au football aussi et à ses institutions. Après sa fin, sous les nouveaux équilibres politiques internationaux, la FIFA se trouvait au seuil, entre la vie et la mort. Les Jeux olympiques continuèrent à se dérouler, à partir des Jeux d’Anvers en 1920, mais les institutions footballistiques, payant peut-être aussi le prix de la plus grande contribution de la classe ouvrière à la guerre, firent des pas plus lents de reconstruction en ce qui concerne l’Europe, car en Amérique du Sud le football traversait son premier âge d’or.
Le premier congrès d’après-guerre de la FIFA se tint à Genève en 1923. Là fut élu président de la Confédération, pour la deuxième fois, un Français, un avocat, fils d’un marchand de légumes de l’est de la France, profondément catholique, le président le plus emblématique de son Histoire, Jules Rimet. Rimet était peut-être l’homme le plus approprié pour conduire le football vers cette nouvelle époque et vers sa véritable mondialisation. Ses convictions religieuses s’alignaient sur l’encyclique papale Rerum novarum, du pape Léon XIII, selon laquelle un poids particulier devait être accordé par l’Église aux conditions de vie de la classe ouvrière. Bien sûr, l’Église papale en tant qu’institution n’éprouvait pas une grande douleur pour les damnés de la Terre, mais voyait plutôt le danger qu’ils expriment leur colère devant leur misère par des voies révolutionnaires, portés par les grandes idées qui se développaient au cours du XIXe siècle et qui conduisirent jusqu’à la prise du pouvoir par les travailleurs dans le Paris de la Commune de 1871. Dans ces conditions, l’Église avait intérêt à fonctionner comme l’instance qui pourrait gérer cette colère populaire d’une manière moins douloureuse pour la classe dominante : les initiatives visant à améliorer les conditions de vie et le contenu de la vie des travailleurs aidaient dans cette direction. Étant donné, donc, la pression idéologique, cette position de l’Église catholique peut être lue comme une conquête de la classe ouvrière, même dans des conditions où elle ne revendiquait pas de manière organisée le renversement du pouvoir qui lui était hostile. D’ailleurs, nous ne savons pas à quel point il est facile d’affirmer qu’une institution puissante, comme le pape, aurait décidé sans raisons plus profondes de proclamer une telle ligne politique apparemment radicale.

Animé par ces idées, Rimet avait fondé en 1897, c’est-à-dire six ans après la proclamation de Rerum novarum, le club ouvrier Red Star à Paris, qui jusqu’à nos jours constitue un symbole de fierté pour les couches les plus pauvres vivant en marge de la capitale française resplendissante. L’écriture historique a classé Rimet comme un homme inspiré qui croyait à l’entente et à la coexistence pacifique entre les nations, ce qui était naturellement nécessaire pour la reconstruction d’après-guerre (ou de l’entre-deux-guerres). Comme il est naturel, la lecture de cette caractéristique ne peut pas être naïve : soit Rimet croyait consciemment à cette voie, en harmonie avec la position idéologique plus profonde de l’Église, connaissant les conséquences de la guerre dans la Russie tsariste qui conduisirent à la Révolution bolchevique, soit, en tant qu’idéaliste, il croyait que l’entente internationale était la meilleure voie de progrès dans un système politique qu’il considérait soit comme naturel, soit comme sans alternative. Dans tous les cas, alors que l’Église catholique avait officiellement désavoué, comme il était naturel, les révolutions socialistes, nous ne savons rien de précis sur la position de Rimet, malgré le fait que l’Union soviétique nouvellement créée ne fut pas acceptée à la FIFA pendant toute la durée de l’entre-deux-guerres.
L’examen de l’idéologie politique de Jules Rimet peut constituer à lui seul un sujet de thèse, car c’est sur elle que repose tout l’édifice moderne du football mondial ; toutefois, dans la recherche historique sur l’existence et l’évolution de la Coupe du monde, ce qu’il importe peut-être d’utiliser comme donnée est sa conception internationaliste sans mélange, par opposition au conservatisme des classes bourgeoises et aristocratiques qui, dans d’autres pays, principalement ceux qui se trouvaient sous influence britannique, maintenaient le football enfermé à une échelle beaucoup plus petite que celle de sa dynamique réelle. Quelle que soit la raison pour laquelle Rimet croyait ce qu’il croyait, le fait est établi qu’il fallait sa propre conception pour libérer les forces qui feraient du football le phénomène social que nous connaissons aujourd’hui.
Un autre élément que l’on ne peut pas contourner en examinant l’apport de Rimet est le fait qu’il pensait en dehors des cadres jusque-là établis, traçant ainsi aussi une ligne stratégique qui caractérisa dans le temps la trajectoire de la FIFA. Lorsque le football paraissait aux yeux des Européens être un produit anglais concernant une série de pays d’Europe occidentale, Rimet vit très vite que son plus grand allié – et surtout l’allié de sa vision – se trouvait de l’autre côté de l’océan. Le football du Río de la Plata, sans avoir été écrasé par la guerre, s’étant dégagé de l’influence anglaise, acquérant sa propre esthétique distincte et son tempérament social particulier, acquérant même un niveau très élevé en ce qui concerne les performances sportives elles-mêmes, pouvait devenir le vecteur sur lequel s’appuierait la nouvelle forme du réseau footballistique mondial.
Un an après son élection à la présidence de la FIFA, Rimet voyait la grande occasion dans les Jeux olympiques qui étaient organisés dans la ville où il vivait, Paris. Il y invita les équipes nationales de l’Uruguay et de l’Argentine, qui jouaient déjà dans leurs propres institutions sud-américaines, créant une tradition légendaire et massifiant très rapidement ce sport. Des deux équipes, l’Uruguay fut celle qui accepta l’invitation, afin d’écrire des pages d’or sur les terrains et en dehors des terrains dans le Paris de 1924, transformant le tournoi de football d’un événement périphérique en sujet central des Jeux, avec une demande de billets dépassant la capacité du Stade olympique de Colombes et le football montrant qu’il ne pouvait être comparé, en termes de massification, à aucun autre sport inventé par les êtres humains.
Le succès du tournoi de football à Paris en 1924 ne fut pas accidentel – les dirigeants du football réussirent en réalité à enfreindre une règle fondamentale de l’Idéal olympique tel qu’il était défini jusque-là, malgré même les réactions des différentes Fédérations. La grande différence de qualité de l’Uruguay n’était pas seulement le résultat de l’absence de la Guerre en Amérique du Sud, elle était aussi la conséquence du professionnalisme qui avait déjà commencé à exister de l’autre côté de l’Atlantique. Au même moment, la voie du professionnalisme s’ouvrait aussi en Europe centrale, qui avait ses propres institutions distinctes, comme la Mitropa Cup et la Coupe internationale d’Europe centrale. Il apparaissait clairement et dans la pratique, donc, que le professionnalisme qui avait fait grandir démesurément le football en Grande-Bretagne à partir de 1885, ouvrant les portes à l’arrivée massive des masses ouvrières, avait les mêmes résultats dans d’autres régions du monde. Le schéma du football professionnel, alimenté par la classe ouvrière et devenant de cette manière un élément pouvant constituer un symbole et une identité pour les masses, se répétait désormais et s’opposait au cadre des Jeux olympiques. Cela montrait que l’heure du schisme était venue.

Dès 1926, le secrétaire général de la FIFA, Henry Delaunay, plaidait avec insistance à la fois en faveur du professionnalisme et en faveur de l’existence de réseaux footballistiques à un niveau plus large, européen, non seulement régional, comme celui de l’Europe centrale, mais aussi pour la nécessité d’une institution mondiale. Naturellement, Rimet se mouvait sur la même ligne, mettant en avant l’Uruguay comme modèle de pays dont l’existence nationale et la reconnaissance changent de qualité à travers le football, voyant dans ce petit pays d’Amérique du Sud le terrain approprié pour réaliser sa vision. Au congrès de la FIFA qui eut lieu à Amsterdam en 1928, cette ligne fut en substance confirmée, c’est-à-dire la trajectoire autonome de l’édifice footballistique mondial, en dehors du cadre des Jeux olympiques, avec la création de la Coupe du monde de la FIFA. Il n’existait aucun pays plus approprié pour assumer cette compétition que l’Uruguay, qui, au-delà du fait qu’il avait remporté la médaille d’or olympique à Paris en 1924 et à Amsterdam en 1928, s’imposant même dans une série épique de matchs contre l’Argentine en finale, était un pays en plein développement économique, suivant les tendances du modernisme, courant qui caractérisa la naissance même du Mondial et se reflète jusqu’à aujourd’hui dans chaque aspect de son identité esthétique.
Bien que la décision définitive sur le lieu de déroulement ait été écrite au congrès de la FIFA un an plus tard, en 1929 à Barcelone, la volonté de l’Uruguay d’assumer cette compétition était évidente dès le moment où fut obtenu l’accord nécessaire pour son lancement. La seule chose qui s’ajouta – et qui contribue à différentes narrations historiques – fut l’ajout de l’argument selon lequel l’Uruguay était en 1929 double champion olympique, contrairement au congrès de 1928 qui avait eu lieu avant le début du Tournoi olympique. De nombreux historiographes mentionnent que le fait que l’Uruguay ait battu l’Argentine en finale d’Amsterdam fut la raison pour laquelle le premier Mondial eut lieu sur son sol, mais une série d’éléments, dont beaucoup ont été mentionnés plus haut, montrent que même si le résultat avait été différent, les raisons de le faire se dérouler en Uruguay étaient déjà nombreuses ; peut-être ce résultat footballistique retirait-il simplement des arguments à une éventuelle candidature argentine pour l’organisation.
Cette évolution du football, au niveau administratif et politique, après la fin de la Première Guerre mondiale, créait une nouvelle identité culturelle dans le jeu lui-même. La France, ainsi que d’autres pays d’Europe occidentale, arrivaient au premier plan, remplaçant la primauté britannique par un système international d’administration et d’organisation. Les Britanniques, qui avaient pour objectif de maintenir leur position incontestée de gardiens du sport, ne mirent pas l’accent sur leur implication dans une institution internationale qui les obligerait naturellement à s’engager dans des conflits, mais sur la confirmation de leur supériorité sur les terrains. L’équipe nationale d’Angleterre devint l’outil de cette politique – au lieu, bien sûr, de participer à des compétitions d’institutions internationales étrangères à la Grande-Bretagne, elle jouait des matchs amicaux contre toute équipe qui semblait être la meilleure de toutes les autres. Chaque victoire assurait la perpétuation de ce mythe. La première défaite contre une équipe extra-britannique, toutefois, survint en 1929, à Madrid, contre l’Espagne qui s’imposa au Metropolitano 4-3. Malgré tout, le résultat fut serré, à l’extérieur, et il fut suivi de deux victoires emphatiques, 1-4 à Paris et 1-5 à Bruxelles – ainsi, l’époque où cette domination britannique serait remise en cause semblait encore tarder.
Au-delà de l’équipe nationale, la Football Association montra toutefois aussi sa poigne à un autre niveau, qui constitue certainement un critère pour savoir qui avait réellement entre les mains le destin du sport à cette époque. De nos jours, il est presque impossible d’imaginer un changement des règles du jeu sans que cela soit une décision de la FIFA. La vérité, bien sûr, que moins de personnes connaissent, est que les règles du football ne sont pas définies par la FIFA – du moins pas directement. L’organe compétent pour les règles du football est l’International Football Association Board, auquel la FIFA participe aujourd’hui avec 50 % de droit de participation à toute décision et sur lequel elle exerce pratiquement son contrôle. Mais cela n’était pas le cas à cette époque de l’entre-deux-guerres et d’avant le Mondial. L’IFAB, qui fut fondé par les Home Countries, c’est-à-dire les Fédérations d’Angleterre, d’Écosse, du pays de Galles et d’Irlande (l’actuelle Fédération d’Irlande du Nord) en 1886, avait alors des rapports de force très différents. En 1912, la FIFA demanda à devenir membre à part entière du conseil des règles et, un an plus tard, parvint à être représentée par deux sièges, tandis que les quatre autres appartenaient aux Fédérations du Royaume-Uni. Ainsi, les décisions concernant les règles étaient une affaire britannique.

La décision peut-être la plus importante pour le passage du football de sa protohistoire à l’époque moderne fut la modification de la règle du hors-jeu en 1925. Jusqu’alors, il fallait qu’un joueur soit couvert par trois adversaires lorsqu’il recevait le ballon qui allait vers l’avant, afin de ne pas être hors-jeu. Le fait que, par le développement de la tactique, cela laissait moins de marge au but, conduisit l’IFAB à adopter la modification faisant passer ces joueurs de trois à deux. Cette modification eut à son tour pour conséquence de rebattre les cartes quant au placement des joueurs et ouvrit la voie au développement de la tactique, avec pour première innovation l’adoption du système WM par Herbert Chapman à Arsenal. Le passage du 2-3-5 à un système avec défenseur central et avec les fullbacks (qui jusqu’à aujourd’hui sont appelés ainsi) se déplaçant sur les côtés fut la preuve que l’Angleterre contrôlait encore l’évolution substantielle du jeu et que quiconque voulait se trouver à la pointe du développement footballistique devait suivre la tendance du jeu anglais. C’était une réalité que la FIFA devait affronter – sinon sur la pelouse, alors au niveau administratif.
La première époque
Jules Rimet n’était pas footballeur, ni technicien du football ; il était avocat et dirigeant, idéologue catholique et certainement Français chauvin, s’harmonisant avec les intérêts et la ligne de coopération internationale de son pays républicain. La différence de cette conception avec la conception britannique était qu’elle pouvait donner beaucoup plus d’espace à chaque identité distincte susceptible d’émerger du jeu. Le football n’était de toute façon pas français et Rimet n’avait aucune raison de vouloir imposer la domination française à sa culture ; ce qui l’importait surtout était que la France soit au centre des décisions. Pour cette raison, l’Amérique du Sud était aussi le meilleur laboratoire pour l’exécution de son expérience.
En Angleterre, le changement de l’approche tactique concernait des manipulations mécaniques qui conduisaient aux résultats victorieux, tandis que ce rationalisme footballistique dominait aussi dans d’autres pays, où des dirigeants et techniciens anglophiles essayaient de bâtir chaque école nationale de football sur les modèles britanniques. Le seul endroit où il se passait exactement le contraire était les deux pays du Río de la Plata. L’Argentine et l’Uruguay, d’une part, n’avaient aucune raison de chercher cette britannicité, étant donné que leur problème était précisément l’inverse, l’apport excessif des Britanniques à la fondation de leur football national et donc à leur conception footballistique nationale ; d’autre part, ils avaient toutes les raisons d’idéologiser profondément leur jeu, afin de trouver cette voie différente d’un développement footballistique réellement autonome et indépendant de la Grande-Bretagne.

Si l’on regarde la composition des pays qui prirent part au premier Mondial qui se déroula en Uruguay, on peut facilement comprendre qu’elle était idéale pour le succès apparent de cette voie. Au-delà des sept pays sud-américains, c’est-à-dire l’Uruguay, l’Argentine, le Brésil, le Chili, le Paraguay, la Bolivie et le Pérou, deux pays d’Amérique du Nord participèrent, le Mexique et les États-Unis, tandis que de l’Europe voyagèrent la Belgique, la France, la Roumanie et la Yougoslavie. L’intérêt se trouve dans cette participation européenne. Le seul pays ayant des liens clairs avec la Grande-Bretagne est la Belgique, où le football avait été transmis par des Anglais dans les ports de Flandre et où, de plus, le célèbre arbitre superstar de l’époque, Jean Langenus, provenait d’une famille profondément anglophile d’Anvers, son prénom étant en réalité John et non Jean comme il est présenté dans les différentes archives en raison de sa nationalité. La France était à chaque étape le contrepoids de l’approche britannique du sport, même si les premiers inspirateurs de sa conception sportive nationale avaient étudié la conception anglaise correspondante pour appliquer leurs idées dans leur patrie. La Roumanie et la Yougoslavie étaient deux pays très loin de la sphère d’influence des intérêts britanniques, en dehors de l’Empire formel et informel, la Roumanie en particulier conservant dans le temps des liens culturels très étroits avec la France, en raison de son arrière-plan latin.
Les pays où s’était transférée la pensée footballistique anglaise de pointe, c’est-à-dire les pays d’Europe centrale, l’Autriche, la Tchécoslovaquie, la Hongrie et l’Italie, et même d’autres qui étaient en retrait, comme l’Allemagne, les Pays-Bas et les pays scandinaves, ne participèrent pas à cette compétition. Ainsi, en Uruguay, le WM n’affronterait pas le 2-3-5, les équipes qui avaient sur leur territoire des championnats professionnels ne joueraient pas les unes contre les autres, laissant le champ libre à la glorification des conceptions nationales de la performance esthétique, comme l’argentine Nuestra et la plus combative garra charrúa uruguayenne. L’accent n’est pas mis sur l’évolution tactique du jeu, mais sur la manière de jouer, sur la technique individuelle, sur le jeu de passes courtes et sur la capacité d’improvisation.
L’histoire des résultats footballistiques a écrit que le centre de l’excellence footballistique à cette époque se trouvait dans le Río de la Plata. Mais une recherche des éléments comparatifs qui pourraient plaider en faveur d’une telle chose est sujette à critique. Par exemple, les grandes équipes de l’Uruguay n’ont jamais affronté l’Angleterre, une autre équipe nationale britannique composée de footballeurs professionnels ou une équipe nationale européenne composée de professionnels. Il en va de même pour l’équipe nationale d’Argentine. Les Argentins et les Uruguayens réussirent à battre les Britanniques qui se trouvaient sur leur sol, arrachant le football pour en faire un capital national. Ainsi, la conclusion que l’on peut tirer de ces données historiques est que, sur un plan purement sportif, il est difficile de déterminer la place du football rioplatense dans le cadre mondial de cette époque ; l’apport incontestable de l’école argentine et uruguayenne, cependant, fut qu’une école footballistique nationale particulière, avec une immense profondeur idéologique, pouvait être créée loin de la métropole du sport. C’était quelque chose dont Rimet et l’organisation de la FIFA dans son ensemble avaient beaucoup plus besoin à cette époque que de l’évolution technique.

Peut-être le premier Mondial dans lequel s’exprima la pensée footballistique moderne de l’époque fut-il celui de 1934. Ce commentaire peut sembler partial envers le football d’Amérique du Sud, mais la recherche objective du niveau footballistique des deux continents et le regard comparatif renforcent cette conviction. En 1934 participèrent à la Coupe du monde en Italie douze équipes européennes, parmi lesquelles tous les pays d’Europe centrale, avec l’Allemagne, les Pays-Bas, l’Espagne, la Suède, tandis que la Belgique et la France revinrent dans l’institution. Un regard sur les débuts du football dans ces pays, en mettant l’accent sur le développement footballistique de ce qu’on appelle l’École du Danube, suffit à faire apparaître la différence d’approche qui existait par rapport à l’Amérique du Sud. En Autriche, Jimmy Hogan devint le messager du football, Hugo Meisl était un dirigeant nourri par la culture britannique qui développa ses propres pensées sur le football de sa patrie, autre empire, dans le même cadre idéologique où se développait le sport britannique, tandis que le “patriarche” du football italien fut l’un des Italiens les plus fanatiquement anglophiles et formés par l’Angleterre qui aient existé dans l’Histoire, Vittorio Pozzo.
D’Amérique du Sud participèrent à la compétition le Brésil et l’Argentine. Tous deux furent éliminés au premier tour par l’Espagne et la Suède respectivement, c’est-à-dire par des pays qui ne figuraient même pas parmi les protagonistes du football européen de l’époque. La création de deux réseaux footballistiques différents, l’un en Europe et l’autre en Amérique du Sud, était peut-être nécessaire pour que le football puisse acquérir des racines profondes dans deux régions géographiques qui sont considérées jusqu’à aujourd’hui comme ses piliers traditionnels. Peut-être que si tous ces pays avaient joué dans les mêmes conditions, dans les mêmes compétitions dès le début, la carte mondiale du football de nos jours aurait été différente. Il fallait peut-être que les différentes conceptions, y compris la conception britannique qui restait à l’écart, se développent séparément jusqu’à un certain point, afin de pouvoir créer sans retours en arrière les profondes extensions sociales nécessaires pour s’enraciner dans la psyché même des peuples de ces pays.
Si l’on pense que les pays d’Europe qui ne se trouvèrent pas parmi ces premiers protagonistes du firmament footballistique ne réussirent jamais à créer une tradition footballistique particulière et une école footballistique distincte reconnaissable, la manière dont l’Histoire évolua fut peut-être la seule qui pouvait conduire à ce que nous comprenons aujourd’hui comme édifice footballistique mondial. Dans le même temps, l’absence d’un réseau footballistique distinct en Afrique n’aida pas les pays du continent à développer la profondeur correspondante dans leur culture footballistique. L’Égypte a pu participer au Mondial de 1934 (après le bateau qu’elle manqua à cause d’une tempête en Méditerranée en 1930), mais malgré aussi sa présence aux Jeux olympiques, elle demeurait une petite puissance périphérique au sein de la grande et rapide évolution footballistique, partie d’un parcours européen du sport qui eut besoin de nombreuses décennies pour trouver son rythme en Afrique, pour de nombreuses raisons qui seront historiquement expliquées plus tard.
Le développement des deux réseaux footballistiques, celui de l’Europe centrale et celui du Río de la Plata, toutefois, n’a pas pour seule opposition le rapport avec le football anglais et l’accent différent mis sur la tactique ou l’esthétique footballistique. Leur base idéologique est la preuve que ce qui se passe dans le football est le reflet de l’Histoire humaine, d’une base réellement matérielle et non d’une inspiration idéaliste fortuite. Le football sud-américain apparemment “romantique”, avec sa riche bibliographie, son vocabulaire, ses identités et son obsession pour sa supériorité esthétique, fut le résultat de sociétés qui voyaient le monde avec un optimisme progressiste objectif, issues de grands empires et cherchant à exister comme États indépendants à partir d’un conglomérat d’arrivants qui cherchaient à trouver une conscience nationale commune. De l’autre côté, le football en Europe centrale, malgré le fait qu’il avançait géographiquement et spirituellement avec les recherches intellectuelles les plus avant-gardistes de l’époque, était l’expression d’Empires dont l’identité nationale reposait sur un monde qui appartenait au passé.
L’objectif politique des organisateurs de ces deux premiers Mondiaux, qui furent finalement aussi les équipes qui les remportèrent, montre cette opposition. D’un côté, l’Uruguay créait une nouvelle capitale moderne, fondée sur les principes du modernisme architectural, Le Corbusier la reconnaissant comme un brillant terrain d’application de la pointe de l’approche intellectuelle en matière d’urbanisme, tandis que le grand stade nouvellement construit, qui célébrait les 100 ans de l’indépendance, était une représentation directe de cette conception. En Italie, le Mondial de 1934 fut le premier (et cela ne tarda pas) à être aussi étroitement lié aux conceptions d’un pouvoir autoritaire dont le but n’était pas le rayonnement d’un petit pays qui crée une culture sur un terrain vierge, mais de celui qui s’est chargé du poids de porter la civilisation humaine de millénaires qui avait existé sur son sol. Le stade de la finale, qui portait le nom du parti fasciste et avait été construit à l’emplacement où se trouva plus tard le Stadio Flaminio, avait une forme de D pour symboliser l’appellation du chef de la formation fasciste, et tous les stades nouvellement construits avaient pour but de symboliser une conception futuriste de la grandeur romaine antique. Ce n’est pas un hasard si, dans le récit historique, y compris à travers la distance historique, la contribution de l’expérience sud-américaine semble beaucoup plus importante pour ce que le football symbolise pour des milliards de personnes de nos jours, même si elle n’avait pas l’approche tactique la plus évoluée.

Celle-ci s’exprimait certainement à cette époque par le metodo italien de Vittorio Pozzo, qui n’était pas très éloigné du WM de Herbert Chapman. Leur différence était que, tandis que le WM plaçait un trio en défense, la version italienne de l’évolution tactique gardait les fullbacks comme duo défensif, le center half central commençant ses efforts de plus loin, créant une formation en 2-3-2-3, les deux attaquants intérieurs reculant eux aussi, laissant de l’espace au center forward et aux ailiers au sommet de la ligne offensive. Le militariste Pozzo s’était inspiré pour ce système de mécanismes militaires qui gardent la profondeur dans l’axe et laissent les ailes charger afin de créer des brèches chez l’adversaire. Si l’on observe la fonction essentielle du quatuor créé par les deux fullbacks avec les demis latéraux, alors on peut y repérer les premiers éléments du fonctionnement profond du catenaccio, qui avait essentiellement besoin de l’attache du center half reculé pour acquérir la forme qu’il prit quelques décennies plus tard.
En ce qui concerne le programme sportif, le Mondial de 1934 était également beaucoup plus intéressant que celui de 1930. Lors de la première compétition, en Uruguay, il fallut arriver jusqu’à la finale pour qu’ait lieu le premier véritable grand affrontement du tournoi, puisque les grands favoris, l’Argentine et l’Uruguay hôte, n’affrontèrent aucun adversaire particulièrement difficile dans leur parcours jusque-là. Il est caractéristique que toutes deux remportèrent leurs demi-finales sur le score de 6-1. Mais en 1934, l’Italie eut besoin d’un match rejoué pour battre l’Espagne après leur premier nul en quarts de finale, dans une rencontre où le légendaire gardien Zamora ne joua pas en déclarant être malade, bien qu’il ait été aperçu dans les tribunes du stade toscan en train de regarder le match à quelques mètres de l’endroit où se trouvait Mussolini lui-même. Dans la même phase, l’Autriche battit la Hongrie 2-1, tandis que la Tchécoslovaquie s’imposa 3-2 face à la Suisse, dans deux matchs qui rassemblaient toutes les équipes d’Europe centrale. Parmi elles, l’adversaire de l’Italie en demi-finale à Milan fut la Wunderteam autrichienne, une équipe au talent insondable, peut-être l’alter ego de l’école argentine en Europe, qui dut trouver devant elle un terrain lourd et presque détruit par un orage pour ne pas pouvoir produire le football merveilleux qu’elle jouait et pour être éliminée par l’Italie 1-0. En finale, l’Italie s’imposa à Rome en prolongation face à la Tchécoslovaquie 2-1, scellant ainsi la supériorité des équipes du réseau footballistique d’Europe centrale dans la compétition.
La supériorité de l’Italie, toutefois, n’était pas seulement footballistique. Il fallut une transfusion précise afin de s’assurer que le metodo serait scellé par le succès mondial nécessaire à Mussolini. Comprenant l’importance qu’avait, au niveau idéologique et politique, l’instrumentalisation du football, le dictateur italien définit d’une nouvelle manière l’italianité, afin que soient définis comme Italiens rapatriés tous ceux qui avaient un Italien dans leur famille jusqu’à sept générations auparavant. Cela signifiait pratiquement que la majorité des habitants des pays du Río de la Plata avait droit à la nationalité italienne et naturellement la même chose valait pour les footballeurs qui évoluaient dans les équipes nationales. En finale, sous les couleurs de la squadra azzurra jouèrent trois Argentins, Enrique Guaita de Bahía Blanca, Raimundo Orsi d’Avellaneda, ainsi que le capitaine de l’équipe nationale d’Argentine lors de la finale de 1930, Luis Monti, de Buenos Aires. Tous trois avaient auparavant joué sous les couleurs des albiceleste, mais ils étaient désormais considérés comme ripatriati, oriundi, lesquels donnaient la puissance nécessaire, en termes de ressources humaines, à la vision footballistique italienne.
Aussi fort que l’on essaie de dissocier la victoire footballistique de l’Italie du régime fasciste, c’est quelque chose de très difficile à faire. Le onze qui représenta le pays était le résultat des manœuvres et de la politique de ce régime, la manière dont les victoires contre l’Espagne et l’Autriche furent obtenues avait à voir avec le fait que l’Italie jouait à domicile et, par-dessus tout, Vittorio Pozzo, cet homme de football militariste et formé à l’anglaise, qui aimait peut-être l’Angleterre un peu plus que l’Italie, n’était pas idéologiquement éloigné, dans son approche footballistique, de l’idéologie du régime, que ce soit en ce qui concerne l’inspiration tactique ou la partie psychologique de la préparation, dans laquelle il incluait des marches militaires et des visites aux hécatombes de batailles de la Première Guerre mondiale. Il n’est pas obligatoire que l’équipe d’un régime qui gagne représente profondément ce régime, mais cette Italie-là est difficile à déconnecter des aspirations de la formation fasciste.
Il faut donc faire attention lorsque l’on examine la victoire d’une équipe obtenue dans un environnement sombre, avec le soutien du régime correspondant. L’analyse de tels cas dans le football mondial, international et interclubs, peut être le sujet d’une autre thèse et les conclusions pour chaque exemple distinct ne sont pas les mêmes. Cette Italie de Pozzo, toutefois, était une équipe qui probablement, et objectivement, représentait – pour toute une série de raisons mentionnées – le meilleur football de l’époque. Si cela ne peut pas être dit sans astérisques pour le Mondial de 1934, alors la Coupe du monde de 1938 donne certainement une réponse claire.
La troisième Coupe du monde fut organisée dans un pays républicain, dans la patrie de Jules Rimet, qui était de manière évidente hostile aux visées politiques de l’Italie à cette époque, et personne en France ne voulait voir un autre triomphe de la Squadra Azzurra. La grande aide dont cette équipe avait besoin lui fut finalement donnée par un troisième pays, l’Allemagne nazie, puisque, avec l’Anschluss, elle démantela la superpuissance footballistique, l’Autriche, qui n’avait plus sa propre équipe nationale pour participer au Mondial, tandis que la désorganisation avait aussi commencé dans les autres pays du réseau footballistique d’Europe centrale, où de nombreuses figures éminentes du football étaient persécutées. L’Italie battit la France hôte 3-1 en quarts de finale, vêtue de maillots entièrement noirs, en référence complète au régime fasciste, tandis qu’en demi-finale elle se trouva face au Brésil de Leônidas, qui, malgré le triomphe italien, fut la grande star de la compétition. En finale, une fois encore, deux équipes d’Europe centrale se disputèrent le trophée, l’Italie l’emportant cette fois beaucoup plus nettement, 4-2 contre la Hongrie.
Pozzo lui-même disait que l’équipe italienne de 1938 était bien meilleure que celle de 1934 – et c’était probablement vrai, plusieurs causes objectives aidant cette évolution et cette amélioration footballistiques. D’un autre côté, il est également vrai qu’elle n’avait pas les mêmes adversaires puissants qu’en 1934, et sa victoire semblait beaucoup plus emphatique et nette. Celle-ci, d’ailleurs, serait aussi la dernière avant que l’Europe ne change dramatiquement à travers une nouvelle Guerre mondiale destructrice.

En examinant les Coupes du monde des années 1930, il vaut la peine de s’arrêter sur l’approche idéologique de Rimet, sur la manière dont elle s’exprima en 1928 afin que l’institution commence, et sur ce qui s’était produit jusqu’en 1938, c’est-à-dire dix ans plus tard. La critique formulée plus haut de la conception de Rimet et de sa base chrétienne catholique semble trouver un terrain très solide dans ce qui se déroula en 1934. Si Rimet et la FIFA croyaient si innocemment à la paix et à l’entente entre les peuples, alors comment donnèrent-ils la compétition au pays qui se trouvait depuis environ une décennie sous une dictature implacable, laquelle introduisait des pratiques autoritaires que le monde ne connaissait pas jusque-là ? Si la base de l’encyclique papale avait pour objectif l’amélioration des conditions de vie de la classe ouvrière dans un environnement libre et n’était pas simplement un anti-socialisme et un anti-communisme directs des parties conservatrices du Vieux Continent, alors comment cette même Église papale s’aligna-t-elle avec le développement de la formation fasciste en Italie ? Ces deux trajectoires, celle de la FIFA et celle de l’Église papale, aux côtés du fascisme, ont une base et une trajectoire communes – et le football était instrumentalisé dès cette première époque de la Coupe du monde, même si certains veulent aujourd’hui la présenter (pour leurs propres raisons) comme “l’époque de l’innocence”.
Cette première époque se clôturerait essentiellement après la Seconde Guerre mondiale, avec la Coupe du monde de 1950, qui acheva ainsi un carré de compétitions caractérisées par des motifs récurrents. Les Mondiaux d’Amérique du Sud furent organisés dans des pays qui avaient besoin, à travers le football, de créer et de mettre en avant une nouvelle identité nationale ; ceux qui eurent lieu en Europe eurent la participation de tous les pays footballistiquement développés du Vieux Continent. Les compétitions sud-américaines eurent lieu avec des problèmes de participation, puisque, de 16 équipes, pour diverses raisons, elles furent finalement 13 au début de la compétition, tandis que la structure avec phase de groupes (et finalement sans finale en ce qui concerne 1950) comportait très peu d’affrontements entre géants du football. Dans les Coupes du monde européennes de 1934 et 1938, la simple phase à élimination directe créa un très grand nombre de matchs importants, des confrontations entre grandes écoles footballistiques, à chaque phase.
Ces quatre compétitions eurent toutes lieu dans des pays qui avaient leur propre raison d’investir dans le football et de soutenir le projet de la FIFA. Si cela est clair pour l’Uruguay, l’Italie et le Brésil, l’organisation par la France fut encore un événement dans une série de mouvements qui avaient pour but que l’arrière-plan culturel du football mondial ne soit pas britannique. C’est un objectif que Rimet atteignit certainement : le football mondial serait pour toujours latin et il le reste jusqu’à aujourd’hui. Même si les écoles de conception anglo-saxonne et protestante, qui ont donné naissance au jeu, ont largement contribué à son parcours et connu plusieurs succès, elles n’ont jamais jusqu’à aujourd’hui eu le dessus en ce qui concerne sa projection et son impact social. Lorsqu’on parle de la Coupe du monde, on ne pense généralement pas aux après-midi pluvieux et aux caractéristiques raciales de ceux qui ont donné naissance au sport, mais à un contenu très différent, multiracial, de tempérament latin.
Le Mondial de 1950 fut celui qui clôtura essentiellement une époque du football latino-américain fondée sur les contes. Cette époque ne contenait peut-être pas d’innocence politique, puisque les forces politiques voyaient dans le sport un excellent outil de liaison avec les masses, ainsi que la possibilité de créer des identités et donc des consciences, mais elle contenait une dose importante d’innocence footballistique, qui conduisit à des défaites dramatiques, à l’échec de l’Argentine et de La Nuestra en 1930 et bien sûr au tragique Maracanaço en 1950. La clôture de cette époque marquerait aussi le début d’un nouvel effort rationnel de reconstruction du football sud-américain qui le placerait finalement dans une position réellement égale – et souvent dans une position de supériorité – face au football européen.

Le Mondial de 1950 clôturerait aussi la période intense des symbolismes footballistiques à travers l’architecture du football. La construction du Maracanã avait beaucoup d’éléments communs avec celle du Centenario et de l’ancêtre du Flaminio, qui devaient aussi visuellement refléter l’idéologie d’un régime et pouvoir porter le poids de son intervention idéologique. Le fait que le destin footballistique ait voulu que le Maracanã devienne davantage le tombeau d’un tel conte de régime a peut-être contribué à empêcher le retour de l’approche métaphysique correspondante et l’élévation de la construction d’un stade en objectif national et en cause de fierté nationale. En ce qui concerne les protagonistes de cette époque, l’Uruguay et l’Italie payèrent lourdement le prix de leur succès prématuré, le premier étant considéré depuis ces années comme un “géant endormi” et la seconde devant traverser une grande aventure avant de retrouver son rythme international. Le grand gagnant de tout ce processus fut certainement la FIFA, qui avait pris en main les rênes du football mondial, était universellement reconnue comme l’institution qui définit le destin du sport à l’international, tandis qu’avec le transfert de son siège à Zurich, en 1932, elle se transforma d’un organisme lié aux objectifs politiques d’un État en une organisation aux caractéristiques d’un organisme diplomatique international. La grande perdante fut certainement l’Angleterre, qui perdit son produit culturel d’exportation le plus précieux – désormais le football n’avait plus besoin des bateaux et des trains anglais pour être transféré vers de nouveaux territoires, tandis que l’équipe nationale quitta humiliée les terrains du Brésil, ayant perdu contre l’Espagne mais aussi contre sa colonie footballistiquement indifférente, les États-Unis d’Amérique.
L’époque de l’explosion footballistique
Le premier Mondial qui symbolisait la nouvelle époque d’après-guerre fut celui qui fut organisé en Suisse en 1954. Lors du Mondial du Brésil, de nombreux pays européens ramassaient encore leurs morceaux, au milieu des ruines de la guerre, et un tournoi de football avait une importance bien moindre pour les peuples qui essayaient de se remettre debout et de retrouver leurs anciennes habitudes ou d’en découvrir de nouvelles dans un monde très différent, qui, malgré ses équilibres fragiles, cachait un optimisme de paix durable. Le camp socialiste qui fut créé après la fin de la Seconde Guerre mondiale et la victoire des Soviétiques sur les nazis conduisit à une nouvelle entente internationale également au niveau footballistique, avec la Fédération de football de l’Union soviétique devenant membre de la FIFA à partir de 1946. Ce n’était pas un petit événement ou un événement périphérique pour la trajectoire du football d’après-guerre. Toute une école footballistique fut intégrée au même réseau mondial, tandis que des pays qui se trouvaient désormais dans le camp socialiste apportaient une conception différente du développement tactique.
Les choses étaient toutefois beaucoup plus complexes au niveau politique et, plus précisément, en ce qui concernait l’avenir du grand vaincu de la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne nazie. L’État allemand fut démembré afin qu’il ne puisse pas développer à nouveau les mêmes ambitions que celles qu’il avait créées pendant l’entre-deux-guerres, après sa précédente défaite militaire. Les puissances alliées, c’est-à-dire les États-Unis, la Grande-Bretagne, la France et l’Union soviétique, prirent chacune le contrôle d’une partie des territoires allemands, tandis que l’ancienne capitale, Berlin, fut elle aussi divisée séparément en quatre secteurs, bien qu’elle se trouvât entièrement à l’intérieur des territoires sous contrôle soviétique. Les rivalités de la guerre froide, toutefois, et la nouvelle position hégémonique des États-Unis dans le camp capitaliste conduisirent à une rupture aussi en ce qui concerne le respect des accords de Yalta et de Potsdam, avec pour résultat que les trois puissances capitalistes fondèrent, le 23 mai 1949, la République fédérale d’Allemagne, par l’union de tous les territoires se trouvant sous leur contrôle, tandis qu’en réponse les Soviétiques procédèrent à la fondation de la République démocratique allemande, quelques mois plus tard, le 7 octobre de la même année. La capitale de ce qu’on appelle l’Allemagne de l’Ouest fut transférée à Bonn, une petite ville qui constitue essentiellement une banlieue de Cologne, tandis que le secteur oriental de Berlin demeura la capitale de l’État socialiste est-allemand.

Dans les qualifications de la Coupe du monde de 1954, qui commencèrent en juin 1953, seule l’Allemagne de l’Ouest participa parmi les deux nouveaux États allemands, affrontant l’équipe nationale de la Sarre, un petit État qui fut absorbé en 1956 par l’Allemagne fédérale, et la Norvège. Avec trois victoires et un match nul, les Allemands de l’Ouest se qualifièrent pour le Mondial afin de représenter pour la première fois leur nouvelle patrie, portant naturellement le grand poids historique de la continuité d’un État criminel – comme il avait été qualifié par l’ONU ainsi que par les puissances alliées – et le besoin de montrer que leur identité nationale pouvait se transformer après la monstruosité de la grande guerre de la décennie précédente.
Dans un autre coin du monde, sur la péninsule coréenne, moins d’un an avant le début du Mondial suisse, prit fin la guerre entre deux régions qui se trouvaient sous influence américaine et soviétique. Dans ce cas, les pays qui furent créés furent la République populaire démocratique de Corée et la République de Corée, connues jusqu’à aujourd’hui sous les noms de Corée du Nord et Corée du Sud. La Corée du Sud, évoluant dans un groupe de qualification qui se déroula entièrement à Tokyo, quelques mois avant le début de la Coupe du monde, devint la deuxième équipe asiatique à jouer dans un Mondial, après les Indes orientales néerlandaises, c’est-à-dire l’Indonésie, qui avait participé à la compétition de 1934.
Parmi les anciennes puissances européennes, trois équipes représentaient désormais un nouveau camp politique dans l’arène politique mondiale. La Tchécoslovaquie, la Yougoslavie, ainsi que la Hongrie, faisaient désormais partie d’une autre idéologie politique, opposée, et d’un réseau footballistique distinct, qui, avec l’Union soviétique, faisait évoluer de manière autonome la tactique footballistique. Le résultat de l’expérience préexistante au plus haut niveau footballistique, comme partie du réseau d’Europe centrale, et de la nouvelle conception tactique socialiste s’exprimait principalement dans l’évolution de l’équipe de Hongrie. Les artisans de la mutation footballistique de l’ancienne grande école hongroise étaient des hommes de football communistes, qui voyaient une évolution très rapide dans la tactique et les méthodes d’analyse du football soviétique, que le reste du monde ignorait peut-être ou sous-estimait simplement. Le premier d’entre eux fut l’entraîneur Márton Búkovi, qui expérimentait avec le center-forward Palotás au MTK, créant une position de faux neuf qui remplissait l’espace devant le milieu et laissait une plus grande liberté aux mouvements des autres attaquants, acquérant un rôle plus créatif et non seulement d’exécutant. Mais en ce qui concerne l’équipe nationale, la grande figure qui écrivit l’histoire de la tactique footballistique de la Hongrie socialiste fut un ancien syndicaliste de l’industrie automobile française, Gusztáv Sebes, qui s’était inspiré du livre “Tactique dans le football” écrit en 1946 par le Soviétique Boris Arkadiev, entraîneur du Dinamo Moscou, une équipe qui réussit à repartir invaincue, arrachant un match nul 3-3 à Chelsea à Stamford Bridge en 1949.
Arkadiev, dans ce livre qui constitua essentiellement la bible de la tactique footballistique pour les pays d’Europe de l’Est durant les premières années d’après-guerre, étudia l’évolution du 2-3-5 vers le W-M qui s’était produite pendant l’entre-deux-guerres en Angleterre, essayant de trouver les points où le nouveau standard général de la tactique footballistique était vulnérable et rigide, afin de proposer un système encore plus évolué qui pourrait le dépasser et le vaincre. Les idées d’Arkadiev concernaient la couverture mutuelle et le changement de positions des joueurs sur le terrain, idées qui avaient clairement aussi une base idéologique, puisqu’elles provenaient d’une conception du rôle non limité dans le processus productif, mais de sa compréhension plus globale par chacun de ses membres, qu’il s’agisse de la production de biens matériels ou de la production de …buts, comme c’était le cas dans l’objet de son intérêt. Il s’agissait donc d’idées dont le développement conduisit au changement de physionomie du football quelques décennies plus tard.
Si le football soviétique, inexpérimenté en rencontres internationales, pouvait obtenir aussi rapidement des résultats admirables, comme cette tournée du Dinamo Moscou en Angleterre, Sebes comprenait que les perspectives d’adoption de ces idées dans une école footballistique ayant une expérience internationale beaucoup plus grande pouvaient créer des miracles footballistiques. Personne ne peut dire qu’il n’y parvint pas, écrivant même en lettres d’or l’histoire de la Hongrie footballistique lorsque, le 25 novembre 1953, environ six mois avant la Coupe du monde en Suisse, les Magyars mirent à genoux l’équipe nationale d’Angleterre sur le score de 6-3 devant plus de 100 000 spectateurs venus à Wembley pour regarder ce qui fut appelé “le Match du siècle”. Les notes de Sebes montrent clairement les couvertures mutuelles et les changements de positions du onze hongrois qui bloqua complètement les Anglais, lesquels étaient restés dans une conception mécaniste de la tactique footballistique qui comptait déjà plusieurs décennies de reproduction stérile. La Hongrie répéta même son triomphe contre les Anglais, cette fois à domicile, le 23 mai 1954, lors du dernier match avant le Mondial, l’emportant 7-1 et détruisant une fois pour toutes toute illusion qui pouvait exister sur la supériorité anglaise dans un sport qui était désormais mondial.

La Hongrie fut tirée au sort en Suisse pour jouer dans le 2e groupe, le système étrange de la compétition la plaçant dans des matchs contre l’Allemagne de l’Ouest et la Corée du Sud. Il ne pouvait pas y avoir de tirage plus adapté au climat politique de l’époque, puisque la Hongrie socialiste, celle du communiste Sebes, qui jouait un football inspiré de l’école soviétique, affrontait les deux pays que le camp capitaliste avait créés à travers ses affrontements avec le camp socialiste. Les résultats furent plus que retentissants, 9-0 contre la Corée du Sud et 8-3 contre l’Allemagne ; les Magyars d’or, les champions olympiques de 1952, déferlaient sur la plus grande arène footballistique, dans une Coupe du monde que la FIFA, dans le climat de l’époque, avait amenée dans sa nouvelle maison.
L’équipe qui mit le plus en difficulté la Hongrie fut celle qui procéda à un réajustement tactique, avec un impact immense sur le football mondial. Le système que jouait la Hongrie, bien que théoriquement il fût un 3-2-5 ou même un 2-3-5, pouvait être décrit de manière complètement différente à travers la façon dont se déplaçaient les joueurs. Les défenseurs latéraux, les anciens full backs, qui avaient laissé leur place aux center-halves reculés, bien qu’ils montassent par les côtés, avaient clairement des tâches défensives, tandis qu’avec le recul du center-forward l’autre half pouvait lui aussi aller encore plus bas, jouant devant la ligne de défense. Ainsi, le système de la Hongrie ressemblait davantage à un 4-2-4, avec les deux joueurs de la ligne médiane fonctionnant comme le lien entre l’attaque et la défense. Le même système, mais avec une ligne de quatre claire en défense, le Brésil avait commencé à le jouer lui aussi après le Maracanaço – et s’il n’avait pas trouvé devant lui la terrible équipe des descendants de Kürschner et de Guttmann, qui avaient influé sur sa propre histoire footballistique, peut-être son parcours sur les terrains suisses aurait-il été plus réussi. Mais le 27 juin 1954, à Berne, les Hongrois avaient marqué deux buts dès les dix premières minutes, pour remporter le quart de finale sur le score de 4-2, dans un match disputé sous une pluie torrentielle et qui, en raison de sa violence, conduisant à trois expulsions, resta dans l’histoire comme “la Bataille de Berne”. En demi-finale, l’effort surhumain et l’intensité de ce match conduisirent à une victoire encore plus difficile contre l’Uruguay champion du monde, mais les Hongrois réussirent à gagner en prolongation sur le score de 4-2, afin de revenir à Berne pour une Finale qui constituerait le couronnement d’un parcours triomphal de plusieurs années, de l’une des meilleures équipes ayant existé dans l’histoire du football mondial.
La finale, qui est restée dans l’Histoire comme “le miracle de Berne”, est l’un des matchs les plus discutés de l’Histoire du football. Sur un terrain lourd, les Hongrois ne pouvaient pas produire le même football exceptionnel qu’ils avaient joué à Wembley ou lors de la phase de groupes, tandis que le réajustement tactique de l’entraîneur allemand Herberger, qui mit Horst Eckel dans le rôle de l’ombre du joueur hongrois le plus névralgique, Nándor Hidegkuti, amena les choses à un équilibre extrêmement inattendu, un nœud gordien qui fut tranché à la 84e minute par le but de Helmut Rahn qui donna son premier titre mondial à l’Allemagne de l’Ouest. La génération dorée de la Hongrie se désagrégea en substance après ce match, avec le départ de ses grandes étoiles vers les pays de l’Ouest qui offraient de grands contrats professionnels, au premier rang desquelles le soi-disant “major galopant”, Ferenc Puskás, qui devint une légende de l’époque dorée du Réal Madrid.

La Coupe du monde, toutefois, ne cessait pas d’être absolument liée au récit de l’Histoire politique du monde. Il y eut d’abord l’émergence du nouveau monde et l’existence de la Terre promise sud-américaine, puis le fascisme italien, ensuite le rêve perdu de la reformulation de l’histoire multiraciale du Brésil et finalement, en 1954, le triomphe du pays né des restes du Nazisme afin d’être désormais considéré comme membre égal d’une communauté internationale pacifique et en développement. L’avocat de Paris, le partisan de Rerum novarum, le visionnaire catholique Jules Rimet avait atteint tous ses objectifs : le football était réellement mondial, les pouvoirs politiques percevaient son arène internationale comme le meilleur champ de reflet de leur prestige, les Anglais avaient été marginalisés et vaincus footballistiquement, et un sport devenu véhicule de création d’identités collectives fonctionnait désormais aussi au niveau national, mondialement, comme scène centrale de lecture de l’Histoire sociale. Le 21 juin 1954, au Congrès de Berne, Jules Rimet quitta la présidence de la FIFA, le Belge Rodolphe Seeldrayers étant élu à sa tête.
Quatre ans plus tard, lors de la Coupe du monde en Suède, on pouvait enfin jouer au football, loin du lien étroit de la compétition avec les objectifs de chaque pouvoir politique. La période entre la direction de Jules Rimet et l’ascension d’un autre dirigeant qui changea complètement la manière dont nous percevons le football au niveau de l’économie constitua un développement frénétique de la pensée footballistique, qui donna naissance en substance à ce que nous comprenons aujourd’hui comme football moderne. Le moment n’était pas fortuit. À partir du milieu des années 1950, le développement économique fulgurant dans le monde entier, dans son versant capitaliste comme socialiste, conduisit à un développement rapide de chaque champ exigeant la création intellectuelle – le paradoxe aurait été que le football restât en dehors de cette évolution générale qui influença les sciences, les arts, les lettres et la pensée et l’expression politiques. Le vieux monde de l’entre-deux-guerres avait quitté le football avec Jules Rimet et ce qui restait désormais pour le rappeler était le trophée qui portait son nom, le même trophée des vainqueurs qui fut présenté à Montevideo, Rome, Paris, Rio de Janeiro et Berne.
Parmi les 16 équipes qui prendraient part à la Coupe du monde en Suède, beaucoup joueraient pour la première fois dans la plus haute compétition footballistique. L’Irlande du Nord, malgré son long parcours dans les rencontres internationales, en tant que partie du réseau britannique, fit son apparition sur la scène mondiale ; il en allait exactement de même pour le pays de Galles, tandis que, comme organisatrice, l’une des premières nations ayant participé aux compétitions footballistiques, la Suède, joua. Avec elles, fit aussi sa première apparition au Mondial la championne olympique des Jeux de Melbourne, l’équipe nationale de l’Union soviétique, qui avait entre autres dans sa composition un gardien vêtu de noir qui allait changer toute la conception de la fonction du poste footballistique le plus particulier, Lev Yashin.
Connaissant naturellement aujourd’hui le résultat de cette compétition, l’intérêt doit se tourner vers la participation des deux équipes sud-américaines à celle-ci, ainsi que vers le parcours qu’elles suivirent avant son déroulement. En ce qui concerne l’Argentine, l’analyse des évolutions politiques durant la période péroniste est une entreprise qui ne peut en aucun cas être présentée de façon satisfaisante dans le cadre de l’examen d’un autre phénomène, comme l’est la Coupe du monde, mais exige l’examen de tous les paramètres particuliers et uniques qui définirent l’Histoire du pays. Peut-être cependant l’élément le plus important est-il l’attachement du football argentin à l’innocence de La Nuestra, de l’approche esthétique arrogante, de l’ancienne école de la virtuosité, des éléments qui firent que le football national divorça de son passé britannique. Cette approche, qui avait été renforcée à travers le parcours des grands clubs argentins, comme la Máquina de River Plate dans les années 1940, continua à donner des résultats, l’Argentine remportant le Campeonato Sudamericano en 1955 et en 1957, dans sa nouvelle forme constituée de doubles matchs entre tous les concurrents. Toutefois, l’Argentine se mesurait pendant de nombreuses années seulement au football des autres pays sud-américains, dont aucun, à l’exception du Brésil, n’avait une présence stable dans les compétitions mondiales. D’un autre côté, les confrontations contre le Brésil ne furent jamais seulement une question de pure supériorité footballistique, car de nombreux facteurs, jusqu’aux facteurs émotionnels et extra-sportifs, jugeaient les résultats de leurs affrontements. Ainsi, l’Argentine, avec cette approche, voyagea en Suède pour mesurer à nouveau la stature de son football 24 ans après sa précédente participation.
Avec une approche diamétralement opposée, le Brésil voyageait en Suède avec beaucoup de talent brut et même encore inconnu, mais avec une organisation extrêmement technocratique, dont les racines se trouvaient dans une réorganisation de fond en comble de son football après le Maracanaço. La sélection était administrée par une commission technique qui avait des compétences pour chaque question concernant la vie et le fonctionnement de l’équipe, disposait de spécialistes pour la préparation psychologique des joueurs et l’analyse de leur santé psychique, d’instructions de voyage organisées qui contribuaient à assurer la performance athlétique maximale, d’une discipline stricte et d’une minutie à chaque niveau d’organisation qui paraissait excessive sur de nombreux points. Ce rationalisme et cette organisation technocratique ne ressemblaient en rien à ce qui est resté comme mythe concernant les équipes sud-américaines et particulièrement ce Brésil, dont tout le monde connaît aujourd’hui le talent de Pelé et de Garrincha, considérant peut-être que son expression au Mondial fut simplement le résultat du destin, de la force métaphysique qui donna ce don divin aux footballeurs brésiliens.

Le parcours de l’Argentine à la Coupe du monde de 1958 montra que les vieux mythes footballistiques avaient pris fin avec l’époque de l’idéologisation de Rimet et que, dans un monde qui créait science moderne, art moderne, innovation dans chaque activité, les histoires mythiques ne suffisaient pas pour gagner sur le terrain. Le premier match contre l’Allemagne et la défaite 1-3 fut une gifle sonore mais non catastrophique, que la victoire sur le même score contre une équipe à grande histoire footballistique mais à faible participation aux Mondiaux, l’Irlande du Nord, compensa peut-être. Le match crucial qui dissipa tous les mythes fut celui qui décida de la qualification pour les matchs à élimination directe, contre la Tchécoslovaquie. Le 6-1 de Helsingborg est pour l’Argentine peut-être l’équivalent du Maracanaço et le moment où le football argentin commença un long effort pour redécouvrir son identité – un processus qui, heureusement pour nous tous qui aimons ce qui se passe autour du sport, comporta des conflits, internes et externes, et naturellement une immense profondeur idéologique !
Le groupe le plus intéressant de la compétition, celui qui serait appelé métaphoriquement – comme cela arrive habituellement – “groupe de la mort”, fut le 4e, auquel participaient le Brésil, l’Union soviétique, l’Angleterre et l’Autriche, trois puissances traditionnelles, représentantes des trois réseaux footballistiques fondamentaux qui créèrent le football international, et une quatrième équipe, issue d’un nouveau monde footballistique qui rencontrait l’ancien. Si l’on regarde avec une certaine distance l’histoire générale du football jusqu’à son homogénéisation complète, on peut dire avec quelque audace que ce groupe contenait les équipes qui créèrent les quatre ingrédients fondamentaux de sa philosophie désormais mondiale et homogénéisée, même si l’Autriche de 1958 n’était plus la Wunderteam qui écrivit sa propre Histoire dorée dans les années 1930.
Lors de la première journée, le Brésil s’imposa 3-0 face à l’Autriche, tandis que l’Union soviétique fit une démonstration de l’évolution tactique qui caractérisait son football presque inconnu des Occidentaux, en faisant match nul avec l’Angleterre, après avoir mené 2-0 jusqu’à la 56e minute. Le match du Brésil contre l’Angleterre se termina également sur un nul, un match nul blanc, tandis que l’Union soviétique battit l’Autriche 2-0 lors de la deuxième journée. Cela signifiait que le match du Brésil contre l’Union soviétique était extrêmement crucial, puisqu’il pouvait exclure de la suite quiconque en sortirait vaincu. Au stade Ullevi de Göteborg, l’heure était venue pour l’une des décisions les plus audacieuses de l’Histoire du football, une décision pour laquelle toute la planète peut pourtant être reconnaissante. Deux joueurs qui n’étaient jamais apparus auparavant dans une Coupe du monde, Manuel Francisco dos Santos, âgé de 25 ans, et Edson Arantes do Nascimento, âgé de 18 ans, apparurent avec les numéros 11 et 10 sur leurs maillots jaunes. La commission technique, au milieu de tout son rationalisme, avait jugé que les deux joueurs n’étaient pas prêts à porter le fardeau de la représentation nationale dans l’arène internationale et ne pourraient pas s’adapter aussi bien à la nouveauté du 4-2-4 pur que jouait l’équipe de Feola. Mais heureusement, le rationalisme, lorsqu’il repose sur des paramètres limités, peut être une évaluation complètement erronée, avec pour résultat que ceux connus dans le monde du football sous les noms de Garrincha et Pelé commencèrent un parcours légendaire sur la scène footballistique centrale de la planète. Grâce à deux buts de Vavà, le Brésil battit les Soviétiques et, compte tenu du match nul de l’Angleterre contre l’Autriche, l’Union soviétique dut battre les Anglais grâce à un but d’Anatoli Ilyin pour passer à la phase suivante.

Dans les matchs à élimination directe, le Brésil battit le pays de Galles 1-0 grâce au premier but mondialiste de Pelé, tandis qu’en demi-finale contre la France, la superstar de 18 ans réussit son premier hat trick dans une Coupe du monde, attirant les regards du monde entier, même si cela survint face à une équipe de 10 joueurs, puisque le capitaine français Robert Jonquet sortit blessé à la 9e minute, peu après le but du meilleur buteur de la compétition, Just Fontaine, qui détient jusqu’à aujourd’hui le record de meilleur buteur sur une seule édition avec les 13 buts qu’il marqua sur les terrains suédois. Pelé entra de nouveau dans l’histoire lors de la finale du Råsunda Park de Stockholm, face aux hôtes, et avec le 5-2 le Brésil avait exorcisé à travers l’organisation et le rationalisme de son football la tragédie du métaphysique Maracanaço. Il fallut seulement huit ans pour passer de l’enfer au paradis, et la bonne utilisation du talent spontané d’un pays qui, bien qu’il manque des infrastructures de base par comparaison avec les équipes nationales européennes, ne cesse de créer des footballeurs qui offrent la beauté au football à travers l’attachement à son organisation. Les théories de la mestiçagem de 1950, qui n’avaient aucun rapport avec le football, avaient cédé en moins d’une décennie leur place au plus beau et matériel mythe footballistique : le jogo bonito, qui ferait rêver les êtres humains les yeux ouverts jusqu’à ce que le football trouve une identité entièrement nouvelle, dans un monde en transformation permanente.
À la même période, l’humanité découvrait que ce qui est en transformation permanente n’est pas seulement l’édifice social, mais aussi la base matérielle même de l’existence de notre espèce, la planète qui nous accueille. À la fin des années 1950 et au début des années 1960, le développement technologique facilita la collecte de données bathymétriques ainsi que l’installation de réseaux sismographiques qui confirmèrent la validité de la théorie d’Alfred Wegener sur l’existence de plaques lithosphériques et le mécanisme de leur mouvement. Les habitants du Chili allaient vivre l’application de cette théorie physique avec des conséquences meurtrières le 22 mai 1960, lorsque le plus grand séisme enregistré dans l’histoire, d’une magnitude de 9,5, se produirait avec un épicentre près de la ville de Valdivia. Le pays qui allait accueillir la Coupe du monde de 1962, avant d’être secoué par le pouls d’un Mondial, fut secoué pendant plusieurs minutes pour se retrouver à compter des destructions matérielles incalculables avant l’organisation de la 7e édition de la grande institution footballistique.

Le Chili avait revendiqué l’organisation de la Coupe du monde face à l’Argentine, qui considérait qu’elle avait enfin le droit d’organiser une institution sur son sol. Dans une campagne extrêmement opportuniste, le président du comité d’organisation Carlos Dittborn réussit à convaincre les membres de la FIFA de l’importance de l’article qui prévoyait la priorité accordée aux pays au football sous-développé pour l’organisation du Mondial. Dittborn, bien sûr, n’avait pas prévu – comme personne ne l’a jamais prévu – le séisme meurtrier qui détruisit les villes de Valdivia, Concepción, Talca et Talcahuano, lesquelles, bien qu’elles devaient accueillir des matchs, restèrent finalement hors de la planification de la compétition. Après le séisme, Dittborn proposa au président du pays, Jorge Alessandri, d’être libéré de l’obligation d’organisation, afin que les ressources destinées au Mondial soient utilisées pour la reconstruction des régions touchées ; cependant Alessandri, comme tant d’autres acteurs politiques dans l’Histoire, voyait dans l’organisation du Mondial une opportunité politique beaucoup plus grande que l’héritage d’une gestion rationnelle des conséquences destructrices d’un phénomène naturel.
Carlos Dittborn mourut d’un arrêt cardiaque en avril 1962, quelques mois avant le début de la compétition, tandis que le 25 mars 1961 mourut aussi le président anglais de la FIFA, Arthur Drewry, ce qui eut pour conséquence qu’au Congrès de Londres, en septembre de la même année, fut élu comme son successeur le dernier dirigeant du Football mondial avant sa transformation en l’un des champs d’affaires les plus importants. Stanley Rous, ancien arbitre, façonné à partir de la base de l’organisation footballistique, dirigea la Confédération mondiale à une époque où le football trouva sa nouvelle identité, car il fut le premier à parvenir à durer longtemps au poste de chef de la FIFA après son Président historique, Jules Rimet.
Le monde s’attendait peut-être à une compétition qui constituerait la continuation de la prospérité footballistique présentée quatre ans plus tôt sur les terrains de Suède. Mais les informations qui venaient du Chili ne montraient pas qu’une telle chose pouvait se produire. Parfois même, ces informations dépassaient peut-être les limites de la critique, les reportages des journalistes italiens Antonio Ghirelli et Corrado Pizzinelli constituant des textes méprisants pour le pays, décrivant, au-delà de l’absence d’infrastructures, Santiago comme “le triste symbole d’un pays sous-développé”, attaquant directement la décision de la FIFA de confier la responsabilité de l’organisation au pays sud-américain, “à 13 000 kilomètres”, exprimant une conception eurocentrée et donc raciste du monde. Ces reportages n’aidèrent pas l’équipe nationale d’Italie, car lorsque, le 2 juin, la Squadra Azzurra affronta au Estadio Nacional de Santiago le Chili hôte, le climat était particulièrement hostile, les locaux traitant la “bataille de Santiago” comme une question d’honneur national et finissant par gagner 2-0, éliminant en substance les Italiens de la suite.
Pourtant, le Mondial du Chili ne fut pas caractérisé seulement par le climat lourd et la dureté de ce match. La violence du football fit une entrée triomphale, mettant hors-jeu la grande star du Brésil, Pelé, lors du deuxième match de groupe, le nul sans but contre la Tchécoslovaquie. Pelé ne put pas continuer dans la compétition, laissant le rôle de protagoniste à Garrincha, tandis que le footballeur soviétique Eduard Dubinski subit une terrible blessure lors du premier match, à la suite d’une action du Yougoslave Muhamed Mujić qui ne fut même pas signalée comme faute, mais conduisit à de graves problèmes de santé et finalement à la mort prématurée du défenseur soviétique sept ans plus tard. Au milieu de tout le climat lourd des infrastructures détruites, du football violent, des joueurs blessés, un autre événement tragique vint encore faire paraître la compétition maudite. Le Chilien Manuel Molina González, âgé de huit ans, qui suivait l’équipe nationale de l’Uruguay en la soutenant avec ferveur, mourut d’un arrêt cardiaque après la défaite de la Celeste contre la Yougoslavie lors du troisième match de groupe, ce qui signifiait son élimination de la suite.
L’Angleterre réussit pour la première fois à passer la phase de groupes, où elle affronta le Brésil, perdant 3-1 à Viña del Mar, tandis que le Chili parvint à battre l’Union soviétique à Arica. La Tchécoslovaquie et la Yougoslavie complétèrent le carré des demi-finales, ce qui signifiait que c’était la première compétition depuis 1930 où aucun pays d’Europe occidentale ne parvenait à atteindre les quatre derniers. Le Brésil retrouva en finale la Tchécoslovaquie, dans un match avec beaucoup plus de spectacle que celui du groupe et sous la direction de l’arbitre soviétique Nikolay Latyshev, qui achevait ainsi l’absence ouest-européenne du sommet de la compétition ; grâce à des buts d’Amarildo, Zito et Vavá, il remporta la deuxième Coupe du monde consécutive, répétant après 24 ans l’exploit de l’Italie de Vittorio Pozzo. La grande différence était que cette équipe brésilienne avait encore devant elle un grand avenir pour davantage de succès et que le monde entier ne se trouvait pas au seuil d’une guerre destructrice, mais dans une époque de progrès et de développement social rapides.

Le Mondial du Chili se produisit à un carrefour de l’histoire footballistique où différentes directions allaient se lever pour l’évolution du football de nombreux pays. Les pays d’Europe occidentale pouvaient se trouver hors du dernier carré, mais ils avaient déjà commencé pour de bon le fonctionnement de leur propre réseau footballistique, puisque l’UEFA fut fondée en 1954, que lors de la saison 1955-56 commença ce qu’on appelait la Coupe d’Europe, connue comme Coupe des clubs champions et qui évolua en Champions League, tandis qu’en 1960 se tint en France la première phase finale de la Coupe des Nations de l’UEFA. L’absence d’un réseau footballistique plus large en Europe avait permis plus tôt seulement à des équipes nationales de régions spécifiques de se distinguer en Coupe du monde, tandis que l’avantage des équipes sud-américaines, qui avaient leur propre compétition correspondante depuis 1916, était grand. Progressivement, l’Europe récupérerait la domination dans l’évolution du sport et les équipes d’Amérique du Sud devraient reformuler les bases de leur conception footballistique, comme l’avait fait depuis ces années-là, à cause du Maracanaço, le Brésil. Cette évolution serait plus visible dans le parcours de l’Argentine.
Le Mondial de 1966 se déroula dans la patrie du Président de la FIFA, Stanley Rous, et dans la patrie même du football. Comme cela arrive avec toutes les compétitions footballistiques qui ont eu lieu en Angleterre, le slogan était que “le football rentrait à la maison”. Le Royaume-Uni, toutefois, n’avait plus aucun rapport avec le grand Empire qui avait diffusé le sport sur toute la planète. Dans une décennie dominée par l’indépendance de nombreux États qui avaient appartenu à l’ancien Empire, quelque chose qui dans le firmament footballistique apparaîtrait plus tard, l’Angleterre, comme État central de la Grande-Bretagne, change aussi le profil à travers lequel le reste du monde la voit. Elle se modernise avant tout culturellement : Londres, de siège d’une classe aristocratique et colonialiste qui domine toute la planète, devient le laboratoire d’une nouvelle explosion culturelle, avec le rock des Beatles, des Rolling Stones, de David Bowie, les productions cinématographiques de James Bond, les nouvelles tendances de la mode britannique, dans un cadre qui échappe aux protocoles aristocratiques et touche la pensée des protagonistes de la révolution industrielle, des couches populaires et moyennes, qui entre autres furent aussi les protagonistes du football britannique.
Peut-être ne pouvait-il pas y avoir de moment plus approprié pour organiser la Coupe du monde en Angleterre – cette base culturelle était beaucoup plus proche du football que la conception désuète de la Grande-Bretagne impériale qui tente de s’imposer, avec un complexe de supériorité excessif, au reste de la planète. Ce qui ne manquait pas non plus à l’Angleterre, c’était une culture footballistique, des stades, des foules immenses qui vivaient pour le football. Contrairement aux exemples de l’Uruguay et du Brésil, par exemple, en Angleterre il ne fut pas nécessaire de construire un nouveau stade pour accueillir la finale, ni d’en construire d’autres pour accueillir les matchs de la grande compétition – les stades où jouaient les clubs anglais étaient déjà parmi les temples footballistiques les plus légendaires du monde. Ce qui pouvait sembler être le déclin d’un Empire était la modernisation d’un pays qui n’avait désormais rien d’autre pour créer son identité nationale que la production d’innovation culturelle et intellectuelle. De manière correspondante, son football devait lui aussi être innovant afin que cette compétition aide le pays organisateur à apposer sa propre marque, comme culture, sur sa place dans le monde.

L’Angleterre, avec à la tête de son staff technique Alf Ramsey, enfant d’une famille des classes non privilégiées de la campagne anglaise et vétéran de la Seconde Guerre mondiale, était footballistiquement harmonisée avec le développement de sa culture populaire. Le football n’était plus un cadre idéologique de développement de la force physique, ni un produit culturel de démonstration de supériorité, car la défaite retentissante contre la Hongrie à Wembley en 1953 et les échecs dans les Coupes du monde qui suivirent avaient créé l’humilité nécessaire et le besoin d’organiser le football national d’une manière telle qu’il pourrait retrouver une position de protagoniste, sinon d’inspirateur, du moins de dominant dans le firmament footballistique mondial. Ainsi, l’évolution mécaniste de la tactique, qui créait autrefois une stagnation, signifiait désormais que les idées footballistiques qui naissaient dans d’autres pays et chez des représentants d’autres écoles n’étaient pas rejetées, mais examinées, utilisées pour la formation de la physionomie du football anglais. En quelques mots, puisque le football mondial ne pouvait plus être anglais, alors peut-être serait-il une bonne solution que le football anglais devienne mondial. Ayant comme base pour ces expérimentations un championnat durablement très puissant, avec des clubs qui avaient une base de supporters immense, stable et fidèle, avec de nombreuses divisions d’équipes compétitives, l’Angleterre pouvait présenter au reste du monde une nouvelle manière d’organiser et de développer le football, revendiquant la part du lion dans sa reformulation moderne.
Au Mondial, bien sûr, l’objectif était la victoire et la conquête de l’institution, et ainsi le premier match contre l’Uruguay, lors de l’ouverture du 11 juillet, qui se termina par un match nul sans but, n’était pas considéré comme un départ idéal. Face au Mexique et à la France, toutefois, les Anglais réussirent à obtenir deux victoires sur le même score (2-0) et à obtenir relativement facilement la qualification pour la phase à élimination directe. Là, ils rencontreraient l’Argentine, qui semblait se remettre du choc de Helsingborg, battant l’Espagne et la Suisse dans son groupe et obtenant un match nul sans but avec l’Allemagne de l’Ouest, pour avancer comme deuxième équipe du 2e groupe. Mais l’Argentine n’était pas celle qui apparaissait durant les années de l’entre-deux-guerres. Un grand changement s’était accompli après le Mondial de Suède.
Le triumvirat d’entraîneurs qui prit en charge l’équipe nationale immédiatement après le choc suédois était composé de Victorio Spinetto, José Barreiro et José Della Torre. Parmi eux, la personnalité certainement la plus influente dans l’évolution du football argentin fut Spinetto, footballeur grandi essentiellement au sein du club de Vélez, qui, comme outsider dans le football de l’Argentine et de Buenos Aires, devait trouver des voies alternatives pour parvenir à obtenir une distinction. Spinetto, qui avait pris en charge Vélez comme entraîneur de 1942 à 1956, réussit à ramener le club en première division et à gagner le championnat de 1953. Plus tard il passa par Atlanta, avant de prendre en charge l’équipe nationale dans deux mandats différents, de 1959 à 1961. Spinetto était en substance un ennemi de l’esthétisme idéologique du football argentin, de La Nuestra. Contrairement à son prédécesseur, Guillermo Stabile, le grand protagoniste du Mondial de 1930, il croyait que cette approche naïve appartenait entièrement au passé, essayant de transformer le football du spectacle en football du but. Certainement, la conquête du Campeonato Sudamericano en 1959 fut un résultat qui convainquit beaucoup de son approche – le public recherchait davantage les résultats que la performance. Mais Spinetto, entre autres, fut aussi le mentor d’Osvaldo Zubeldía, qui joua à Vélez de 1949 à 1955 et retrouva Spinetto comme entraîneur à Atlanta lors de la saison 1958-1959. En 1965, Zubeldía prit en charge l’équipe nationale comme entraîneur, poursuivant l’œuvre de son mentor.
Qu’était donc le football qu’imaginait Spinetto et que Zubeldía développa jusqu’à un degré infâme ? Le football du but était celui qui n’accordait aucune importance à des caractéristiques comme l’esthétique du jeu, la beauté de la coopération, la conception du développement de n’importe quel plan de jeu ; il était au contraire la conception selon laquelle le football est le sport où, dans les quatre lignes du terrain, pendant 90 minutes, il faut faire tout ce qui est possible pour gagner. Au lieu de tableaux tactiques, des arbitres étaient engagés dans ses équipes pour expliquer les failles des règlements ; au lieu du scouting de la manière de jouer des joueurs adverses, on menait une chasse aux informations sur leur vie personnelle, afin de trouver les moyens et les façons de briser leur psychologie pendant le match. C’était ce qui fut appelé en Argentine anti-fútbol, et des représentants de cette école défendent ses principes jusqu’à nos jours, avec comme représentant principal Cholo Simeone, l’entraîneur de l’Atlético Madrid.
Le tournant de l’Argentine de La Nuestra, de la naïveté esthétique, vers l’anti-fútbol, l’expression extrême du football pour le résultat, n’est toutefois que la lecture des faits. La question idéologique fondamentale autour de cette évolution est de savoir comment une telle conception a pu se développer aussi rapidement dans le football argentin. Si l’on étudie attentivement l’Histoire du football argentin et que l’on retient comme élément le plus important de La Nuestra sa base idéologique de séparation du football national de ses caractéristiques anglaises, alors le passage à l’anti-fútbol peut être lu comme le retour aux racines, c’est-à-dire au jeu qui reposait sur la force physique, celui que la bourgeoisie britannique apportait avec elle dans chaque coin du monde, celui qu’elle développa d’abord aussi chez elle, jusqu’à ce que le combination game des ouvriers anglais, des clubs du Nord et de l’équipe nationale d’Écosse l’emporte.
Le quart de finale qui se déroula le 23 juin 1966 à Wembley, entre l’Angleterre et l’Argentine, ne mettait pas seulement face à face deux équipes qui partageaient des racines communes dans leur Histoire footballistique ; il se déroulait à un moment où l’Argentine se rapprochait des racines britanniques de son jeu, afin de battre les Anglais avec cela. Les Argentins, toutefois, étaient déjà notoirement connus pour cette approche et l’arbitre ouest-allemand Rudolf Kreitlein était prêt à ne pas laisser le match devenir une arène. Ainsi, il commença à siffler chaque soupçon de faute des Argentins, sous les yeux de 90 584 spectateurs à Wembley, parmi lesquels naturellement aussi le président de la FIFA, qui avait tout intérêt à voir l’équipe de son pays sortir victorieuse de la confrontation. Connaissant également les “trucs” de Zubeldía sur la manière dont les joueurs se rassemblent autour de l’arbitre pour se plaindre de chaque décision infime, exerçant ainsi leur propre pression sur le maître de la rencontre, il n’hésita pas à la 35e minute à expulser le capitaine des albiceleste, Antonio Rattín, donnant un avantage très important aux hôtes. Rattín, bien sûr, ne quittait pas le terrain, puisqu’il n’y avait pas de carton rouge et qu’il y avait aussi un problème de communication avec l’arbitre ouest-allemand, en l’absence d’interprète. Cela conduisit à un chaos, avec des dizaines de milliers d’Anglais voyant depuis les tribunes le capitaine argentin comme un chiffon rouge. Finalement, lorsqu’il partit, le fait de toucher le drapeau britannique qui se trouvait au point de corner n’eut pas besoin de beaucoup pour être expliqué de multiples façons et pour donner aussi des explications plus profondes à un affrontement qui ce jour-là avait commencé comme purement footballistique. Il est caractéristique qu’il existe des histoires de cette époque selon lesquelles les mères anglaises disaient à leurs enfants que s’ils ne mangeaient pas leur repas, Rattín viendrait. En 90 minutes, l’Argentine et l’Angleterre devinrent peut-être les deux adversaires les plus détestés de l’histoire des Coupes du monde, et la cerise sur le gâteau fut posée par Alf Ramsey lui-même qui, dans la tension de toute cette rencontre, décidée par un but de Hurst à la 78e minute, déclara que les adversaires de son équipe se comportaient comme des animaux, dans une déclaration qui est considérée dans le temps par les Argentins comme une attaque directement raciste.

Avec l’Uruguay également éliminé en quarts de finale par l’Allemagne de l’Ouest et le Brésil Champion du monde voyant Pelé se blesser lors du premier match contre la Bulgarie, sans réussir à se qualifier depuis le 3e groupe face au Portugal et à la Hongrie, le football sud-américain avait complètement échoué en Angleterre en 1966 et les équipes d’Europe occidentale qui étaient absentes du carré des demi-finales quatre ans plus tôt occupèrent les trois premières places, le dernier billet des quarts de finale étant gagné par l’Union soviétique face à la Hongrie. La finale entre l’Angleterre et l’Allemagne de l’Ouest fut décidée par un but de Hurst que les Allemands soutiennent encore aujourd’hui qu’il n’a jamais existé (et ils ont probablement raison) et un autre dans les derniers instants, au moment de sa réalisation, au milieu d’un pandémonium général, alors que des supporters étaient déjà entrés sur le terrain.
Les Anglais s’étaient retrouvés au sommet du monde, Bobby Moore nettoyait la boue de ses mains sur le revêtement de velours qui entourait la tribune officielle afin de recevoir le trophée des mains de la Reine, tandis qu’à la tête de la Confédération mondiale se trouvait un Anglais. Mais ces conditions qui, peut-être un demi-siècle plus tôt, auraient pu signifier la domination complète des Anglais, comme inspirateurs du jeu, en ce qui concerne son évolution mondiale, signifiaient désormais exactement le contraire : le grand succès de l’équipe nationale d’Angleterre à gagner dans la compétition des autres. L’objectif reformulé avait été atteint : au lieu que le jeu mondial devienne anglais, le jeu anglais avait réussi à devenir mondial.

Le monde des années 1960, toutefois, se trouvait sous l’influence d’autres forces, loin de la Grande-Bretagne, et la conquête de nouvelles mers et de nouveaux océans qui avait fait l’Empire des siècles passés avait désormais laissé sa place à la conquête de l’espace interplanétaire, de l’espace proche, dans une course folle entre les États-Unis et l’Union soviétique. Le 10 juillet 1962 fut lancé depuis le cap Canaveral le satellite Telstar 1, un appareil expérimental prototype qui se retrouva à voyager en orbite géostationnaire pendant 63 ans, 10 mois et 27 jours. Il s’agissait de la réponse américaine à Spoutnik, le grand succès du début du programme satellitaire des États-Unis pour l’établissement de la technologie spatiale des télécommunications. Ces premiers satellites Telstar étaient sphériques, principalement de couleur blanche, tandis que les collecteurs de rayonnement solaire placés sur eux semblaient créer des surfaces sombres. Peut-être n’y eut-il pas dans l’Histoire d’autre évolution scientifique qui influença davantage le football, sur le plan symbolique comme matériel.
L’existence de satellites de télécommunications signifiait qu’une image depuis n’importe quel point de la planète pouvait être transmise très rapidement à n’importe quel autre. Cette technique fut ce qui transforma en substance le football d’un phénomène de masse en un phénomène mondial. Si l’évolution de la typographie industrielle, l’existence des journaux et l’évolution du système éducatif britannique avaient créé les premiers grands clubs de football, dont la portée allait jusqu’où voyageaient les nouvelles de leur activité sportive, imprimées sur papier, le football de chaque pays du monde pouvait entrer dans chaque foyer, avec son et image, à travers un récepteur télévisuel. Le premier Mondial qui scella cette révolution fut celui qui se déroula au Mexique en 1970.
Peut-être le plus grand symbole de cette époque est-il celui qui est resté comme modèle du ballon de football. Quand quelqu’un nous invite à imaginer un ballon de football, la première image qui se forme dans notre esprit est le ballon familier aux 32 pièces cousues, les hexagones blancs entourant les pentagones noirs. Ce ballon est placé partout, dans chaque symbole, comme emblème du jeu footballistique. Pour les générations plus jeunes, il est très difficile d’imaginer qu’il n’existait pas avant 1970. Ce ballon noir et blanc fut créé pour les besoins de la retransmission télévisée, car il devait se distinguer sur l’herbe verte sur des récepteurs qui n’avaient évidemment pas la netteté des télévisions d’aujourd’hui. Quel serait donc son nom ? Dans l’une des dénominations les plus inspirées de l’Histoire du commerce mondial, ce ballon prit le nom du satellite de télécommunications qui ouvrait de nouvelles voies pour l’information, la propagande, la planification mondiale, ainsi que le football : ce ballon était le Telstar. Fabriqué initialement par un gardien danois, Eigil Nielsen, pour l’entreprise Select, il fut adopté comme design par l’entreprise d’un fabricant allemand de chaussures de sport, au passé trouble pendant la période du Nazisme, Adolf “Adi” Dassler, dont le nom et le prénom donnèrent le nom Adidas. Le ballon utilisé pour la première fois lors de la Coupe des Nations de 1968 devint le ballon officiel du Mondial de 1970 et, à partir de cette année-là, commença l’une des collaborations les plus historiques de la FIFA avec une entreprise d’articles de sport, ouvrant des voies à la marchandisation étendue de chaque aspect du sport et de ses compétitions.

Bien que la plupart des récepteurs télévisuels, dans de nombreux pays, pussent encore être en noir et blanc, l’image des stades du Mondial était enregistrée et traitée de manière à être diffusée en couleur et à être également archivée en couleur dans le matériel audiovisuel de l’Histoire du football. L’évolution technologique ne suffisait pas ; il fallait que le football lui-même soit beau, afin que demeure pour toujours un symbole de cette transition, du football des extraits, des imprimés, des histoires, au football de l’image, des souvenirs en mouvement. Peut-être aucune autre couleur n’aurait-elle pu mieux convenir que celle du maillot brésilien, qui de blanc devint jaune après le Maracanaço, contrastant avec la couleur de la pelouse, le short bleu profond et les chaussettes blanches, qui créèrent tous ensemble une palette chromatique footballistique archétypale.
Le Brésil, après la première apparition du jogo bonito en Suède, qui brisa la malédiction historique, la violence au Chili et en Angleterre, était prêt au Mexique à produire un spectacle footballistique monumental. La situation sur son banc, toutefois, durant les années 1960, semblait plus chaotique que jamais ; les entraîneurs changeaient constamment et jusqu’en avril 1969, un an et quelque avant le début du Mondial, aucun plan stable de développement du jeu de l’équipe nationale n’existait. C’est alors que prit en main les destinées de la Seleção João Saldanha, un communiste, naturellement ennemi du régime, qui voyait le changement qui arrivait dans le football européen, avec la remise des sceptres du football romantique à une tactique adaptée à la disparition des erreurs, sacrifiant avec elles aussi la création. Saldanha réussit, dans les 17 matchs où il dirigea la Seleção, à remporter les 17, mais il exagéra dans ses plans, provoquant des fissures dans la cohésion de l’équipe, au point d’exprimer même des opinions sur l’exclusion de Pelé du groupe pour le Mondial à venir. Ces conflits internes lui coûtèrent sa place et il fut remplacé par l’un des techniciens les plus emblématiques de l’Histoire de l’équipe nationale, Mário Zagallo, champion du monde en Suède en 1958 et au Chili en 1962, c’est-à-dire un coéquipier des grandes stars, étroitement lié à Pelé. Zagallo put équilibrer cette équipe, imposer la discipline nécessaire à la préparation d’un Mondial qui se déroulerait à haute altitude, mais aussi choisir un système innovant qui ne restait pas attaché à la formation, mais permettait la création, en s’appuyant sur les caractéristiques de la composition qu’il avait à sa disposition.
Parce qu’il n’y a pas de grande victoire sans grand adversaire, une équipe qui semblait venir du passé, une grande école footballistique, fit de nouveau son apparition sur le devant de la scène mondiale. Le retour de l’Italie n’était pas fortuit – la fondation de l’UEFA et le déroulement de la Coupe des clubs champions permirent à un pays qui a une approche extrêmement analytique du football de créer de nouvelles idées, sur celles qui étaient restées inachevées depuis l’ancienne École du Danube. Quelques-uns des mots qui furent alors ajoutés au lexique du football, comme libero, catenaccio, trequartista, reflètent une manière de jouer avec attachement à la fonction défensive, annulation des erreurs et usage opportuniste des contre-attaques afin d’obtenir chaque but et la victoire. Les équipes de Milan, l’Inter et le Milan, développèrent leur propre approche d’un style de jeu qui donnait des responsabilités accrues au libero et au regista, qui créaient le jeu dans l’axe depuis la profondeur du terrain, laissant une liberté de choix aux attaquants rapides. Des joueurs comme Cesare Maldini et Gianni Rivera incarnaient ces rôles au Milan, tandis que Sandro Mazzola émergea de l’Inter de l’inspirateur du catenaccio, Helenio Herrera. Avec cette approche, les équipes de Milan gagnèrent au total trois Coupes des clubs champions durant les années 1960.
Le sélectionneur national, Ferruccio Valcareggi, ne pouvait pas beaucoup s’éloigner de l’esprit du football italien de l’époque, au moment où il avait même une série de joueurs, comme Pierluigi Cera et le grand buteur Gigi Riva de Cagliari, qui pouvaient s’intégrer à la même logique. L’Italie obtenait les résultats dont elle avait besoin à chaque phase, sortant première du groupe avec seulement une victoire et deux matchs nuls, contre la Suède, l’Uruguay et Israël respectivement, tandis qu’en quarts de finale elle triompha 4-1 face au Mexique qui jouait à domicile. Le 17 juin, à l’Estadio Azteca de Mexico, l’Italie eut toutefois besoin d’une prestation irréelle, dans un match considéré jusqu’à aujourd’hui comme le meilleur de l’histoire des Coupes du monde, pour battre l’Allemagne de l’Ouest sur le score de 4-3, en prolongation, dans une confrontation avec des renversements successifs et un rythme et une intensité constamment croissants, qui, s’il n’y avait pas eu le coup de sifflet final, semblait prête à conduire à l’explosion.

Dans un Mondial dont la physionomie avait commencé à refléter le nouveau monde postcolonial, puisque le Maroc participait en représentant l’Afrique pour la première fois après 46 ans et le tout nouvel Israël depuis la Confédération asiatique, la couleur abondait dans chaque manifestation. C’est cette couleur que lia sur une toile footballistique l’équipe des artistes brésiliens, de Pelé, Tostão, Rivelino, Gérson, Jairzinho, qui prirent autant de liberté qu’ils en avaient besoin à partir des consignes de Zagallo pour créer des images mouvantes d’œuvres d’art. Ce Brésil était inarrêtable, 4-1 lors de l’ouverture contre la Tchécoslovaquie, 1-0 contre l’Angleterre Championne du monde et 3-2 contre la Roumanie dans le 3e groupe, 4-2 contre le Pérou et 3-1 contre l’Uruguay dans les matchs à élimination directe, afin de trouver en Finale face à lui cette dangereuse Italie, une équipe qui, comme les Brésiliens, avait remporté deux fois la Coupe du monde. Le catenaccio était capable de donner des titres sur les terrains européens, mais à l’altitude du Mexique, là où le temps se compte autrement et où la création trouve l’espace nécessaire pour se déployer dans un cadre moins étouffant, opposé à l’absence d’oxygène, il ne pouvait pas avoir de réponse à la supériorité d’armement brésilienne. Bien que le score de la première mi-temps fût de 1-1 avec des buts de Pelé et Boninsegna, en seconde mi-temps Gérson, Jairzinho et Carlos Alberto, arrivant depuis une position hors écran télévisuel, inscrivirent le 4-1 final qui créait des rêves d’un football combinant beauté et résultat ! Cette conclusion s’estomperait rapidement, mais le jeu rêvé brésilien avait été enregistré pour toujours dans les consciences de l’humanité et dans les films avec traitement technicolor, de sorte qu’il constitue pendant des décennies la définition du football idéal et place le Brésil dans une position informelle liée au sommet footballistique mondial donné de manière stéréotypée. À partir de 1970, que le Brésil perde ou gagne, il fut et reste la plus grande puissance footballistique de la planète.
Ainsi commença l’Histoire du football moderne, à partir de l’apothéose de son ancienne époque…
Football moderne
Au congrès de la FIFA qui eut lieu à Londres en 1966, sous la direction de Stanley Rous, furent élus et annoncés les pays qui organiseraient les Coupes du monde de 1974, 1978 et 1982, créant ainsi les conditions pour la planification à long terme de la compétition et du parcours du sport mondialement. Mais, avant que le Mondial de 1974 ne soit organisé sur les terrains de l’Allemagne de l’Ouest, le football allait changer radicalement, d’une manière qui paraît permanente jusqu’à nos jours. Comme cela arrive d’ordinaire, quelques jours avant le début de la grande compétition, fut organisé le Congrès de la FIFA, qui cette année-là eut lieu à Francfort et, comme chaque Congrès d’année de Mondial, avait à l’ordre du jour l’élection du président de la Confédération mondiale. Jamais encore, cependant, la campagne d’un candidat n’avait été une campagne politique de dimensions mondiales, comme cette année-là.
Un ancien athlète de natation du Brésil, qui avait participé aux Jeux olympiques de 1936 et avait été le président de la Confédération sportive brésilienne de 1958 à 1973, mettait le cap sur – peut-être – le poste le plus puissant de dirigeant sportif dans le monde. João Havelange, le fils d’un migrant belge de Liège, né à Rio de Janeiro en 1916, était destiné à changer le football mondial administrativement, commercialement, politiquement et finalement dans les consciences de tous les peuples d’une manière encore plus influente que le grand inspirateur de la dimension mondiale du sport, Jules Rimet.
Afin d’atteindre l’objectif du renversement de Stanley Rous, Havelange utilisa d’innombrables ressources de la FIFA pour faire ses voyages intercontinentaux, gagner la faveur des fédérations nationales qui votaient au Congrès, dépensant littéralement jusqu’au dernier dollar qu’il pouvait pour ce but. Stanley Rous, peu habitué à ce monde technocratique globalisé, malgré ses relations, ne parvint pas à se maintenir à la tête de la FIFA et ainsi Havelange commença son premier mandat, partie d’un long parcours, le jour de son anniversaire, le 8 mai 1974. Son premier geste pour financer son programme, étant donné qu’il ne restait plus rien dans les caisses après sa campagne politique mondiale, fut la conclusion de contrats de collaboration avec les entreprises Adidas et Coca-Cola, qui devinrent depuis lors sponsors permanents de la Coupe du monde.
Au-delà de l’esthétique des sponsors qui imprimaient la coloration politique de la Coupe du monde organisée en Allemagne de l’Ouest, une autre série d’éléments esthétiques signalait la nouvelle époque. Le trophée d’ancienne facture, la Coupe Jules Rimet, fut remplacé par la Coupe de la FIFA, une statuette de 36,5 centimètres de hauteur, pesant 5 kilos et en or 18 carats, dessinée par Silvio Gazzaniga, représentant deux athlètes qui tiennent sur leurs épaules et leurs mains levées l’ensemble du globe, et qui deviendrait le nouveau “Saint Graal” de la planète footballistique. En ce qui concerne les stades qui accueillaient la compétition, leur architecture moderniste, avec pour exemple majeur l’Olympiastadion de Munich, qui avait accueilli deux ans plus tôt les Jeux olympiques, symbolisait la reconstruction d’un pays bâti sur les ruines d’une défaite de guerre cauchemardesque et sur le passé d’un État criminel. Tout ce qui s’était produit symboliquement au Mondial de 1954 avec la victoire de l’Allemagne de l’Ouest apparaissait, 20 ans plus tard, sur les récepteurs télévisuels de toute la planète comme une preuve matérielle. Fausse note, volontaire ou involontaire, que l’inclusion de l’Olympiastadion de Berlin-Ouest, le stade qui avait accueilli l’Hitlériade de 1936, parmi les terrains qui accueilleraient les matchs de la compétition, parmi lesquels l’ouverture des hôtes contre le Chili, pays où un autre stade écrivait des pages noires correspondantes dans l’Histoire de l’État du Pacifique Sud.

Le tirage fit que, lors de la phase de groupes, l’Allemagne de l’Ouest eut l’occasion d’obtenir encore une grande victoire symbolique, en affrontant lors du dernier match de la première phase l’Allemagne de l’Est. Dans le match de Hambourg, toutefois, qui ne prétendait pas aux lauriers de la qualité footballistique, l’équipe de la République populaire sortit victorieuse grâce au but marqué par Jürgen Sparwasser, footballeur de Magdenburg, à la 77e minute.
La seconde phase de groupes déterminait directement l’affiche de la finale. Dans cette phase, le monde vit véritablement l’une des plus terribles équipes nationales qui aient jamais existé. Aux frontières nord-ouest de l’Allemagne de l’Ouest, un pays qui fut toujours à la pointe de l’innovation intellectuelle suivait, pendant la période d’après-guerre, les mêmes pas modernistes, inspiré par le Die Stijl de Piet Mondrian et de ceux qui l’entouraient, remodelant ses villes, créant un nouveau terrain pour la vie de sa classe ouvrière. Cette innovation brisait les limites du protestantisme et de la discipline absolue, moralisatrice, qui empêchait le développement d’un sport dans lequel la création est un ingrédient fondamental. Des bâtiments en béton jaillissait une nouvelle conscience d’insolence juvénile, qui devint la matière brute avec laquelle fut bâtie toute une philosophie footballistique. La génération du boom d’après-guerre ne pouvait pas tenir dans les limites morales de la génération de la guerre, et il en allait de même des footballeurs, pauvres diables, qui apparaissaient depuis les quartiers ouvriers modernes autour du De Meer, le siège historique de l’Ajax dans les faubourgs sud d’Amsterdam. Ce talent, Vic Buckingham d’abord, puis Rinus Michels, entreprirent de le mettre en ordre, et pour y parvenir Michels brisa toutes les règles connues jusque-là dans le football – ou presque toutes.
La dernière grande école qui avait gagné l’admiration de l’Europe était la terrible équipe des Hongrois. Les approches des équipes qui gagnaient la Coupe des clubs champions dans les années 1960 étaient excessivement réalistes et conservatrices – et bien qu’elles assuraient le résultat désiré, elles ne pouvaient pas répondre avec succès aux tâches difficiles que posait la créativité du football sud-américain et, à cette époque plus précisément, du football brésilien. Dans deux points de l’Europe, cependant, des pionniers de la tactique footballistique travaillèrent dans le but de faire évoluer, plutôt qu’un système, un ensemble d’idées qui créerait un nouveau jeu, avec une plus grande flexibilité et fluidité, capable de répondre à n’importe quelle situation. Ces principes provenaient de différentes écoles, comme par exemple le pressing à la perte du ballon, issu du football soviétique, le hors-jeu artificiel (offside trap) du 4-2-4 de l’Europe orientale, les permutations de positions et la couverture de l’espace par les coéquipiers du football hongrois des années 1950, la circulation rapide du combination game, la compression de l’adversaire lorsqu’il a la possession et l’ouverture des espaces lorsque l’on a le ballon. Il n’est nullement fortuit que ces idées soient apparues, par des voies différentes, simultanément dans deux écoles footballistiques, par deux entraîneurs différents : Valeriy Lobanovskiy en Union soviétique et au Dinamo Kiev, et Rinus Michels aux Pays-Bas et à l’Ajax.

L’entrée de la télévision dans le football, qui permettait l’échange plus immédiat d’expériences et de pensée footballistique, le plus grand nombre de matchs au niveau mondial et régional, les compétitions internationales interclubs qui avaient commencé en Europe comme en Amérique du Sud, ainsi que l’établissement d’un cadre pleinement professionnel pour le sport, furent les facteurs qui créèrent les fondements d’une nouvelle approche footballistique universelle. Pour cette raison, elle n’apparut pas en un seul lieu. Et si l’Union soviétique ne participa pas au Mondial de 1974, refusant de jouer un match de qualification contre le Chili à l’Estadio Nacional qui était un lieu de martyre pour les prisonniers politiques du régime de Pinochet, les Pays-Bas furent l’équipe qui porta cette innovation sur les terrains de l’Allemagne de l’Ouest. Avant le Mondial, bien sûr, le monde avait admiré les mêmes éléments dans l’Ajax de Rinus Michels, qui remporta trois Coupes des clubs champions consécutives, les deux dernières sous la direction du Roumain Ştefan Kovács, de 1971 à 1973.
Au-delà du match nul sans but contre la Suède dans la première phase de groupes, les Pays-Bas de Michels, avec comme superstar Johan Cruyff, qui était l’incarnation même du totaalvoetbal insolent et novateur, Neeskens qui constituait l’alter ego de Cruyff dans la triade du football total, ainsi qu’une série de joueurs hypertalentueux révélés dans cette nouvelle manière d’expression asphyxiante de la création footballistique, semblaient inarrêtables. 2-0 contre l’Uruguay, 4-1 contre la Bulgarie, 4-0 contre l’Argentine qui cherchait encore son pas idéologique, avançant en équilibre entre naïveté esthétique et discipline anti-footballistique, 2-0 contre l’Allemagne de l’Est et 2-0 contre le Brésil Champion du monde, afin de se retrouver en Finale de Munich, le 7 juillet.
Là, les choses semblaient presque prédéterminées, les Néerlandais échangeant 14 passes depuis le coup d’envoi du match jusqu’à obtenir le penalty que Neeskens transforma en but pour donner l’avantage à son équipe à la 2e minute. Mais s’il y avait une chose que l’on aurait dû apprendre des finales de Montevideo, du Maracanã et de Berne, c’est qu’aucun si grand match ne permet le relâchement, l’attachement à l’esthétique et non au résultat. Les Allemands de l’Ouest, qui venaient d’un tournoi très difficile, avec des querelles internes qui s’étaient intensifiées après la défaite contre l’Allemagne de l’Est, trouvèrent le moyen de gâcher la fête footballistique néerlandaise et finalement, comme ils l’avaient fait 20 ans plus tôt, de repartir avec le trophée d’un match où face à eux se trouvait la plus grande école footballistique de leur époque. De cette victoire paradoxale, qui désormais semblait répétée, sortit aussi la phrase selon laquelle le football est un jeu où 22 joueurs jouent pendant 90 minutes et à la fin les Allemands gagnent.

L’Allemagne de l’Ouest gagnait encore une Coupe qui symbolisait son Histoire d’après-guerre, le parcours après la monstruosité nazie, la victoire du camp des capitalistes qui fondèrent l’État de la République fédérale, et elle semblait ainsi presque condamnée, chaque fois qu’elle gagnait, à voir cette identité coller à sa victoire. Gagnerait-elle un jour en laissant le monde parler seulement du football qu’elle jouait ? Étant donné les équipes qu’elle avait affrontées jusqu’alors en finale, cela devenait encore plus difficile.
Plus difficile, toutefois, pour toute la planète, était l’avenir que créait la fin de la période de développement d’après-guerre qui avait semblé éternelle pendant environ 30 ans. De nouvelles rivalités, des guerres, des régimes autoritaires surgiraient à chaque bout de la Terre, le plus souvent avec le soutien de la grande puissance impérialiste, les États-Unis, qui, particulièrement en ce qui concernait l’hémisphère occidental, considéraient chaque mouvement interventionniste comme partie de la doctrine Monroe, fondement qui garantit théoriquement l’existence de l’État fédéral. Il n’était pas du tout difficile, de l’autre côté, pour Havelange de contribuer à l’organisation d’une Coupe du monde qui, comme l’Histoire l’amena, serait la première à concourir directement au blanchiment et au rayonnement d’un régime autoritaire, 44 ans après la Coupe du monde d’Italie.
L’Argentine avait réussi en 1966, au Congrès de Londres, enfin, à prendre en charge l’organisation d’une Coupe du monde, celle de 1978, mais les évolutions politiques allaient lui donner une coloration historique entièrement différente. Elles créeraient, cependant, parallèlement, aussi une discussion immense et profonde sur le rôle du football dans des conditions de violence et de répression d’État, rouvrant un sujet qui avait été rangé dans les tiroirs après cette compétition de 1934. Une victoire footballistique d’une équipe nationale peut-elle ne pas exprimer le dictateur qui la dirige ?
En 1974 mourut le dirigeant argentin et Président du pays pendant de nombreuses années, Juan Perón. Dans un climat de conflits permanents entre ses partisans, des groupes armés gauchistes qui défendaient la démocratie bourgeoise et l’armée qui voulait se débarrasser du pouvoir péroniste populiste, sa veuve Isabel prit la direction du pays pendant deux ans, durant lesquels les organisations parapolicières d’extrême droite commencèrent à se déchaîner, jusqu’au coup d’État de 1976 qui porta le pouvoir entre les mains de la junte militaire et fut marqué par 5 000 communistes tués et disparus, 5 000 combattants de l’Armée démocratique populaire tués et détenus, 22 à 30 mille disparus et 12 mille détenus dans 340 camps de concentration. Le régime, soutenu idéologiquement et matériellement, avec 50 millions de dollars d’aide militaire, par les États-Unis, pouvait utiliser le Mondial pour sa projection internationale positive. La FIFA fut encore une fois auxiliaire de cette œuvre criminelle, refusant même de recevoir le rapport d’Amnesty International sur les crimes du régime.
Et si, pendant les années de propagande, beaucoup d’Argentins ne savaient pas ce qui était vérité et ce qui était mensonge, au point qu’ils avaient souvent besoin que des parents migrants leur transmettent les nouvelles sur la vérité de la patrie où ils vivaient, cette ignorance n’était pas quelque chose qui caractérisait le sélectionneur national, un entraîneur qui avait exercé à Huracán, présentant un beau football pendant les années de l’anti-fútbol, croyant que les principes du jeu argentin ne devaient pas être abandonnés au nom du résultat, mais évoluer. Luis César Menotti, qui avec ces idées remporta le championnat Metropolitano de 1973, disait : “Il existe le football de droite et le football de gauche. Le football de droite propose que la vie est une bataille. Il demande des sacrifices. Nous devons devenir d’acier et gagner par tous les moyens… obéir et fonctionner, c’est ce que veulent des joueurs ceux qui ont le pouvoir. Ainsi ils créent des retardés, des idiots utiles qui vont avec le système.”

En contraste, donc, avec le militariste Pozzo qui emmenait l’équipe nationale d’Italie sur les champs de bataille de la Première Guerre mondiale, qui faisait jouer des marches militaires avec un gramophone dans les vestiaires, qui dessinait la tactique footballistique comme s’il se trouvait en guerre, Menotti était le contrepoids idéologique du système de la junte criminelle argentine. Dans le cas de Pozzo, il n’y avait pas de dilemme quant à l’enjeu de la victoire footballistique, même s’il n’était pas officiellement partisan du parti fasciste ; ses idées sur la patrie et le football n’entraient pas en conflit avec celles du dictateur. Mais Menotti devait en substance gagner avec une équipe dans une compétition instrumentalisée par son adversaire idéologique. Si l’Argentine est le pays qui idéologise son football comme aucun autre, comme l’écrit Jonathan Wilson, c’était peut-être le moment où cette idéologisation atteignit le niveau de la philosophie, non pas d’une recherche philosophique abstraite et peut-être indifférente, mais de la philosophie entièrement matérielle, de l’éthique, de l’attitude face à l’Histoire des êtres humains.
Dans les vestiaires, là où le football ne contient pas l’hypocrisie, Menotti disait finalement à ses joueurs : “Nous sommes le peuple. Nous venons des classes opprimées et nous représentons la seule chose qui est légitime dans ce pays – le football. Nous ne jouons pas pour les places chères qui sont pleines de militaires. Nous représentons la liberté, pas la dictature.” Il n’est pas certain que cette position aurait satisfait les mères des dizaines de milliers de disparus qui cherchaient désespérément une projection internationale et finalement une justice ; cependant c’est certainement une page qui écrit un autre chapitre dans l’histoire de la relation du football avec le pouvoir, diamétralement opposé à celui qu’écrivit Pozzo.
L’Argentine de Menotti avait du talent, avait naturellement le soutien d’un système sanguinaire, jouait à domicile, avait une philosophie footballistique entièrement nouvelle et pouvait, après des décennies, revendiquer quelque chose qu’elle n’avait même pas approché dans les Coupes du monde d’après-guerre auxquelles elle avait participé, même s’il y avait toujours un grand “si” pour la compétition de 1966. Lors de l’ouverture elle battit la Hongrie, au deuxième match la France et lors du dernier match de la première phase de groupes elle céda presque la première place à l’Italie, perdant 1-0. Dans la seconde phase de groupes elle battit la Pologne 2-0, fit match nul sans but avec le Brésil et, pour se retrouver en finale, devait battre le Pérou par plus de quatre buts d’écart. Le score final au Gigante de Arroyito de Rosario, 6-0, provoqua d’intenses discussions, tandis que les flèches se concentrèrent sur le gardien péruvien né en Argentine Ramón Quiroga. La vérité est que Quiroga ne fut pas mauvais dans ce match, réalisant une série d’arrêts difficiles – même si ce résultat était arrangé, les responsables l’avaient certainement arrangé d’une manière bien meilleure que d’exposer le gardien du Pérou. Il est même caractéristique que dans les premières minutes du match le Pérou eut un poteau avec Muñante et une grande occasion sur un tir de Juan Carlos Oblitas.
La vérité est que la seule source historique qui parla clairement d’un résultat arrangé dans ce match fut le Sunday Times anglais, qui publia un article indiquant que l’Argentine avait acheté 35 000 tonnes de céréales au Pérou et débloqué 50 millions de dollars d’avoirs péruviens gelés. Bien sûr, cet article fut publié le jour du match Angleterre-Argentine au Mondial de 1986, tandis que les preuves correspondantes ne furent pas trouvées, ni jamais présentées.
Avec ce résultat, l’Argentine passa en Finale du 25 juin, où elle affronta les Pays-Bas, guidés par une figure légendaire du football européen, Ernst Happel, mais qui n’avaient pas dans leur composition Johan Cruyff. Bien que dans de nombreux récits il soit resté entendu que ce refus de Cruyff de voyager avait à voir avec son opposition à jouer dans le Mondial qui se déroulait sous le régime de Videla, la lecture attentive de sa biographie conduit à la conclusion que d’autres raisons, ayant à voir avec sa vie personnelle et les craintes pour la sécurité de sa famille, le conduisirent à la décision de ne pas s’éloigner d’elle cet été-là de 1978. Cruyff lui-même avait donné de temps à autre diverses interprétations dans des interviews sur cette attitude, mais il semble que les causes de son absence n’étaient pas idéologiques.

Les Pays-Bas étaient toutefois l’équipe qui continuait à jouer le merveilleux totaalvoetbal qui émouvait la planète ; cependant, même s’ils étaient plus méfiants au Monumental, ils ne parvinrent pas à battre l’Argentine dans le temps réglementaire et l’albiceleste, avec des buts de Kempes et Bertoni en prolongation, porta le trophée mondial pour la première fois entre les mains d’un pays qui avait contribué comme peu d’autres à la diffusion et à l’élargissement mondiaux du sport. Le régime exploita évidemment comme il se devait ce succès, laissant une tache noire sur la réussite des footballeurs de Menotti.
Et si la La Nuestra modernisée de Menotti remportait le titre sur les terrains argentins, quatre ans plus tard, sur les terrains d’Espagne, el flaco aurait à affronter encore un fantôme du passé de la mythographie footballistique argentine. Un footballeur trapu, grandi dans les potreros de Villa Fiorito, commença au milieu des années 1970 à envoûter l’esprit des Argentins, apparaissant comme la personnification directe de cette figure mythique, le Pibe, que le chroniqueur d’El Gráfico, Borrocotó, décrivait 50 ans plus tôt comme l’incarnation mythique du footballeur argentin. Diego Maradona, ayant d’abord conquis le football national, bien qu’il eût manqué l’occasion de jouer au Mondial de 1978, ferait sa première apparition en 1982 comme le plus grand footballeur du monde. Le football de l’Argentine avait encore devant lui une aventure, qui durerait des décennies.
Loin, toutefois, de ce type d’approches romantiques et mythiques, le Havelange absolument réaliste et technocrate imaginait un tournoi différent de celui qu’il avait reçu de Stanley Rous. Les contrats télévisuels relevaient désormais de la compétence centrale de la FIFA, les sponsors qui s’attachaient au char de la compétition devenaient encore plus nombreux et le football devait conquérir de nouveaux marchés, même là où le jeu de ce ballon était quelque chose d’exotique et d’inconnu. La création d’une série de nouveaux États pendant les années de la décolonisation donnait l’occasion de créer partout dans le monde des identités nationales footballistiques qui s’exprimeraient et auraient la chance de rayonner dans la compétition éclatante de la FIFA. Le premier pas dans cette direction fut l’augmentation du nombre d’équipes participantes à 24 – plus d’équipes, plus de participation directe de millions de personnes, plus de matchs, plus d’argent provenant des contrats télévisuels et des sponsors. La Coupe du monde marchandisée commençait sur les terrains d’un pays qui, même lorsqu’aucune innovation ne pouvait exister sur son sol, était pionnier dans le domaine du développement du sport qui était à la fois le préféré des romantiques et l’outil des technocrates cyniques aux quatre coins de la Terre.
Bien que le Mondial de 1982 eût été décidé pour se tenir en Espagne 16 ans plus tôt, en 1966, le moment était idéal aussi pour ce pays, puisque la chute de la dictature franquiste permettait de créer encore un récit, celui du pays qui laisse derrière lui son passé d’isolement et d’autoritarisme et devient lui aussi partie d’une grande communauté internationale pacifique et libérale. Footballistiquement, toutefois, le Mondial de 1982 signifia le début d’une époque où la discipline footballistique dominerait la création, autrement dit la naissance et la mort d’un jeu.
Le mode de déroulement de la compétition mit face à face, dans le 3e groupe de la seconde phase de groupes, l’Argentine Championne du monde, avec Maradona dans sa composition, le Brésil et l’Italie. Dans les deux premiers matchs, les Argentins connurent autant de défaites et les finalistes de 1970 allaient s’affronter le 5 juillet à l’Estadio Sarriá de Barcelone, dans un match de vie ou de mort pour la qualification en demi-finales. La différence entre les deux équipes était semblable à celle de la finale au Mexique, 12 ans plus tôt. L’Italie était une équipe attachée à l’évolution du système, fidèle à ce que l’on appelait la zona mista à l’intérieur de l’Italie, ou gioco all’italiana internationalement. Cette tactique, qui commença avec Gigi Radice et Giovanni Trapattoni, était en essence un 4-4-2 asymétrique, avec un fullback jouant plus haut sur une aile ouverte, comme ajout à deux défenseurs centraux et à un libero qui était la ligne défensive fixe, tandis qu’un rôle semblable plus haut sur le terrain était aussi occupé par le milieu opposé qui, jouant à côté du numéro dix, du regista, encadrait les actions sur les côtés de la surface adverse. L’approche tactique du football italien à l’époque du totaalvoetbal rencontre dans le temps l’aversion des amoureux du jeu offensif et créatif, peut-être pour une raison inexpliquée et paradoxale. La vérité est que la zona mista repose sur les mêmes principes de couverture des espaces, peut-être sans l’échange de positions aussi intense, puisque la manière dont chaque joueur couvre le terrain est différente ; toutefois elle fut la raison pour laquelle il y eut des générations de merveilleux numéros dix dans le football italien.
Le Brésil, de son côté, avait du talent en abondance dans ses rangs, puisque dans ce match apparurent sur la pelouse du stade catalan Sócrates, Éder, Falcão, Zico et Serginho. En quelques mots, il y avait un quintette offensif et de milieu offensif, dans le système 4-3-3, qui remplissait toutes les conditions d’une victoire de supériorité esthétique, comme dans cette finale de 1970. Il est vrai que cela ne se produisit pas, puisque le Brésil ne pouvait en aucun cas écraser cette Italie de la même manière, mais l’inverse ne se produisit pas non plus – la rencontre fut indécise, les Italiens prenant deux fois l’avantage et les Brésiliens égalisant. Il est très intéressant de faire abstraction et de penser à la manière dont ce match serait interprété aujourd’hui si le Brésil avait gagné ; toutefois, grâce au hat-trick d’un Paolo Rossi possédé, cela ne se produisit pas et ainsi cette rencontre resta dans l’Histoire du football comme la fin de la créativité innocente et le début de l’époque de la tactique cynique. Cette lecture est certainement quelque peu excessive, comme sont excessifs tous les mythes qui se construisent dans l’Histoire du football, mais il est de fait que la perception de Saldanha n’était pas entièrement erronée avant le Mondial de 1970. Les conditions de déroulement des matchs, l’altitude, la température, favorisèrent un côté en 1970 et l’autre en 1982, plusieurs autres paramètres n’étant évidemment pas les mêmes dans le temps.

L’Italie passa beaucoup plus facilement la demi-finale, contre la Pologne, puisque Rossi marqua encore deux fois, mais l’autre demi-finale, entre l’Allemagne de l’Ouest et la France, fut celle qui marqua l’Histoire. La dure faute du gardien Harald Schumacher sur Patrick Battiston brisa deux dents, trois côtes et endommagea la colonne vertébrale du défenseur droit français. La dureté de l’action resta dans l’Histoire pour le tournant que prenait le sport à une époque où coexistaient l’accent mis sur la couverture créative des espaces et l’intensification parallèle de la dureté de l’anti-football. Dans les années 1980, il semblait que le physical game avait fait une réapparition triomphale, presque un siècle après sa défaite historique face au Blackburn Olympic en finale de la FA Cup de 1883. L’Allemagne de l’Ouest, jouant avec un joueur de plus pendant environ 30 minutes dans le temps réglementaire et pendant toute la prolongation, réussit à ne pas perdre et finalement, dans une épuisante séance de tirs au but, obtint la qualification pour la grande finale. En finale, cependant, les Italiens furent inarrêtables et, après 44 ans, représentant un pays à l’intérieur duquel prévalaient des idées politiques très différentes, même si elles se heurtaient sans cesse à celles de la vieille Italie durant les années de plomb, remportèrent une Coupe du monde qui ne portait pas le sceau d’un dictateur, ni des marches militaires et des formations militaristes correspondantes sur le terrain.
La Coupe du monde comptait désormais plus d’un demi-siècle de vie et la plupart des compétitions avaient eu lieu dans des pays qui voulaient prouver quelque chose par son organisation, soit au moment où la compétition leur fut attribuée, soit au moment de son déroulement. À l’exception de la Suède en 1958 et du Mexique en 1970, le Mondial était passé par l’Uruguay qui voulait briller dans le monde, l’Italie de Mussolini, la France de Rimet, le Brésil de Vargas, la Suisse de la FIFA, le Chili d’Alessandri qui préférait affronter les destructions après le plus grand séisme de l’Histoire avec un Mondial, l’Angleterre de Stanley Rous, l’Allemagne de l’Ouest qui réentrait dans la communauté internationale, l’Argentine de Videla, l’Espagne qui ouvrait ses portes au monde après l’époque de Franco. Cette histoire allait se poursuivre aussi en 1986, puisque l’un des premiers gestes de Havelange, lorsqu’il fut élu président de la FIFA, fut de donner la responsabilité de l’organisation à la Colombie. Cependant, l’augmentation du nombre d’équipes annoncée quatre ans plus tard et les grandes difficultés économiques de l’État sud-américain conduisirent au retrait de cette obligation. Ainsi, dans un processus de recherche d’un nouveau pays organisateur, où peu de pays avaient le droit, sur la base de critères spécifiques, de revendiquer la compétition, les États-Unis, le Canada et le Mexique apparurent comme candidats. Pour diverses raisons indéterminées et peut-être incompréhensibles – même des irrégularités ouvertes – le Mexique fut choisi pour devenir ainsi le premier pays qui organiserait une deuxième Coupe du monde sur son sol. L’héritage de 1970 ne rendait certainement aucun ami du football triste, lui qui peut-être – si un jour un référendum avait lieu pour choisir un pays qui organiserait en permanence la Coupe du monde – verrait tout le monde choisir facilement le Mexique ! Là où avait brillé l’équipe la plus étincelante de l’Histoire de la compétition, quelque destin divin avait écrit que sa figure la plus mythique laisserait pour toujours son empreinte.
En 1986, en Argentine, la situation politique avait changé, la junte militaire avait été renversée depuis la fin de 1983 et Raúl Alfonsín, figure historique de l’Unión Cívica Radical, avait été élu à la présidence. La dernière fois que l’Unión Cívica avait pris en charge le gouvernement, la Coupe du monde était une compétition expérimentale et Borrocotó écrivait dans El Gráfico sur cette créature mythique, le pibe, qui symbolisait la mythologie du football argentin des potreros, l’enfant “au visage sale, avec une crinière qui se rebelle contre le peigne … dont la posture est caractéristique, comme s’il dribblait avec un ballon en lambeaux”. Quand l’Argentine fut certaine qu’elle avait dans ses rangs le meilleur footballeur de la planète, le destin fit que celui-ci ressemblât tellement à une description rédigée 32 ans avant sa naissance. Sur les terrains du Mexique, le mystère devait s’accomplir.
À la direction technique de l’équipe nationale se trouvait Carlos Bilardo, élève d’Osvaldo Zubeldía et grande figure de l’anti-fútbol, succédant à Menotti après l’échec de 1982. Lui-même aspirait peut-être à devenir l’entraîneur qui prouverait en pratique que l’on peut gagner le Mondial en jouant un mauvais football, avec pour seul but le résultat. Mais les plans de Bilardo étaient dérangés par la présence de Maradona, qui ne pouvait pas cesser de produire du spectacle même s’il décidait seulement de marcher sur le terrain. Ainsi, le technicien argentin se résigna à l’idée de bâtir une équipe autour du diamant de l’albiceleste. Tactiquement, la manière dont lui réussit l’expérimentation avec ce 3-5-2 particulier, avec Maradona jouant plus bas comme second attaquant, reflétant le rôle du fantasista italien, est digne d’étonnement. La vérité est que Maradona se trouvait à bien plus qu’une seule position, appliquant en substance, comme homme-orchestre, une version particulière du football total, celle du football de Maradona. Parmi les différents héritages que Maradona laissa à la culture footballistique, celui-ci est peut-être l’un des plus importants, puisqu’il n’existe pas d’exemples correspondants de joueurs qui évoluent sur la ligne d’attaque et constituent en substance en même temps un playmaker tout en couvrant des espaces très “étrangers” à leur position. Le fait que cela ne soit pas autant discuté que la portée sociale de sa présence footballistique tient davantage au fait que, d’une part, cela exige une connaissance plus spécifique et une observation correspondante du jeu, et que, d’autre part, son éclat total était capable de recouvrir les détails séparés et uniques de son talent.
Passant la phase de groupes avec des victoires contre la Corée du Sud et la Bulgarie et un match nul avec l’Italie Championne du monde, l’Argentine rencontra au second tour l’Uruguay, pour la première fois en Coupe du monde depuis 1930. Avec un but de Pasculli, elle prit le billet pour le match qui eut lieu le jour où dieu descendit sur Terre.
Le 22 juin 1986, le soleil brûlait au-dessus de Mexico, la prévision donnant des possibilités de pluie dans l’après-midi. La température était de 22 degrés Celsius et le stade Azteca était rempli de 114 580 spectateurs. L’Argentine allait affronter l’Angleterre, pour la première fois depuis un autre quart de finale de Coupe du monde, celui de 1966, qui avait été marqué par une désignation mystérieuse d’arbitre, l’expulsion sans raison de Rattín, le jeu très dur pratiqué par les deux équipes et le comportement agressif des spectateurs anglais et plus généralement des délégations européennes envers cette équipe argentine. C’était toutefois aussi le premier match qui voyait les deux équipes s’affronter après la guerre des Malouines, qui se termina de manière triomphale pour le Gouvernement de Margaret Thatcher, tandis qu’elle se révéla être un fiasco pour la junte militaire argentine.
Les deux pays, toutefois, ne commencèrent pas à avoir des différends footballistiques en 1966. La rivalité remonte bien plus loin et constitue une question d’identité nationale pour les Argentins. Les Anglais furent évidemment ceux qui introduisirent le jeu en Argentine. L’élément britannique fut celui qui développa les institutions du football et un Écossais, Alexander Watson Hutton, est considéré comme le “père du football” en Argentine. Mais la criollisation du football qui se produisit au cours du XXe siècle fut aussi accompagnée d’un besoin de montrer qu’en Argentine on sait jouer un meilleur football que les Anglais, car le sport a peut-être été codifié en Grande-Bretagne, mais le peuple de la colonie sud-américaine fut celui qui sut, selon le développement idéologique de cette position, le faire évoluer comme personne. Pour cette raison, même dans des cadres strictement footballistiques, cette rivalité fut toujours particulière.
Bien sûr, depuis l’époque de ce football-là, de la la nuestra et du el pibe, le football argentin lui-même avait effectué un virage à 180 degrés, ayant désormais à la tête de sa mission nationale, comme entraîneur, Carlos Bilardo, continuateur du football dur et de l’anti-fútbol de Spinetto et Zubeldía. Devant ce match, toutefois, l’évolution du sport dans le pays avait peu d’importance : l’Angleterre devait être vaincue à tout prix, d’une part parce qu’elle était évidemment un obstacle vers la conquête du sommet, et d’autre part parce qu’il fallait une vengeance morale pour la guerre, pour Rattín et pour tout autre chose que l’on pourrait imaginer, comme nous imaginons tous lorsque nous regardons des matchs de football.
En raison de leurs couleurs, les deux équipes jouent chaque fois avec l’une d’elles portant son maillot alternatif. Dans ce match-là, l’Argentine devait jouer avec les tenues bleues, qui étaient en coton, et Bilardo considéra que cela serait un grand désavantage sous le soleil mexicain brûlant de midi. Pour cette raison, il fut demandé à Le Coq Sportif, qui était alors le sponsor vestimentaire de l’équipe nationale, de fabriquer de nouveaux maillots bleus, spécialement pour ce match. L’entreprise, n’ayant que trois jours pour résoudre le problème, répondit négativement. Ainsi, Rubén Moschella, qui était alors membre du staff technique, sortit se promener dans le marché de Mexico afin de trouver des maillots bleus. Moschella trouva deux maillots différents, les présenta à l’équipe et Maradona en choisit un en disant que “avec celui-ci nous battrons l’Angleterre”. Alors Moschella alla acheter 38 maillots, se rendit chez un tailleur pour fabriquer l’emblème de la fédération, en utilisant un dessin plus ancien et plus simpliste, afin de le coller sur les maillots, tandis que les numéros furent aussi posés avec un décalcomanie de qualité moyenne, provenant de dessins pour des équipes de Football Américain (gridiron football). Qui aurait donc pu imaginer que peut-être le maillot le plus emblématique de l’histoire du sport était conçu et fabriqué à ce moment-là dans ces conditions ?
À la 51e minute de la rencontre, Maradona avait le ballon au centre et vers la gauche, là où l’Argentine développait ses attaques. Il adressa une mauvaise passe à Valdano, qui se trouvait dans l’angle droit de la surface, l’avant-centre argentin ne pouvant pas contrôler le ballon, mais seulement le rejeter derrière son dos vers le centre de la surface anglaise. Maradona, poursuivant sa course, se trouvait sur une trajectoire de croisement avec le ballon qui décrivait une courbe dans la surface de Shilton. Du côté opposé à la trajectoire du ballon, cependant, le gardien anglais courait lui aussi. Au point d’intersection des trajectoires des trois, du ballon qui retombait et de Shilton et Maradona qui s’en approchaient, les premiers à entrer en contact furent Maradona et le ballon ! Quelques fractions de seconde plus tard, le ballon se trouvait dans les filets de Shilton ! Maradona réussit à battre dans les airs le gardien anglais, plus grand de 20 centimètres. Avec l’extension de son poing gauche, il toucha le ballon et l’envoya dans les filets. L’arbitre tunisien Ali Bin Nasser indiquait le centre, le juge de touche était d’accord avec lui, Maradona courait vers la tribune en levant le poing gauche qui avait marqué ! C’était l’apothéose du football du but, de l’idéologie de Zubeldía, devenue l’école nationale du football argentin. L’Argentine était devant au score et tenait l’avantage pour une qualification historique.

Les Anglais protestaient en vain auprès de l’arbitre, Maradona continuait à lever son poing gauche. Dans son autobiographie, il disait qu’à ce moment-là il avait le sentiment de “mettre la main dans le coffre-fort de l’Angleterre”. Lorsqu’on lui demanda après le match si c’était une main, il répondit que c’était “la main de Dieu”, laissant une phrase qui l’accompagnerait pour toujours, “La Mano De Dios”, ainsi qu’un surnom que les fidèles du football partout dans le monde lui attribuèrent sans grande hésitation. Maradona entra ce jour-là sur le terrain comme mortel et en sortit comme dieu. Et si la main à elle seule ne suffisait pas à lui donner ce droit, son exploit suivant fut le passeport pour les Champs Élysées.
Quatre minutes plus tard, Maradona laissa une autre marque dans l’Histoire, ne laissant à personne la moindre marge pour contester cette victoire et sa supériorité à lui et à l’Argentine dans ce match. La description du commentateur uruguayen Víctor Hugo Morales est restée dans l’histoire et ce but, “le but du siècle” comme il fut qualifié, ne peut et peut-être ne doit jamais être décrit avec d’autres mots : “Il va la passer à Diego, là Maradona l’a, deux le marquent, Maradona garde le ballon, le génie du football mondial part de la droite, laisse les adversaires derrière lui et pourra passer à Burruchaga… Toujours Maradona ! Génie ! Génie ! Génie ! Ta-ta-ta-ta-ta-ta-ta… Buuuuuuuuuuuuuuuuut… Buuuuuuut… Je veux pleurer ! Mon Dieu, vive le football ! Quel but ! Diegooooool ! Maradona ! C’est à en pleurer, pardonnez-moi… Maradona, dans une course inoubliable, dans l’action de tous les temps… Cerf-volant cosmique… De quelle planète es-tu venu pour laisser tant d’Anglais derrière toi, pour que tout le pays crie le poing levé pour l’Argentine ? Argentine 2 – Angleterre 0. Diegoooool, Diegooooool, Diego Armando Maradona… Merci, Dieu, pour le football, pour Maradona, pour ces larmes, pour cet Argentine 2 – Angleterre 0”.

Maradona avait fait l’incroyable ! Il avait pris le ballon depuis le centre du terrain et laissait derrière lui tout Anglais qu’il trouvait, afin d’entrer dans la surface, de recevoir un coup de pied épique et en même temps de placer le ballon devant Shilton, inscrivant le 2-0. C’était le but du siècle, comme il fut voté de nombreuses années plus tard, sans aucun doute. Mais c’était aussi bien plus pour l’Argentine. Si le premier but était l’apothéose de l’anti-fútbol et du football du but, ce second but était l’incarnation absolue de la beauté de la la nuestra, de l’Argentin virtuose qui passe les Anglais comme s’ils étaient arrêtés, dont la condition physique ne suffit pas pour se mesurer à ce génie footballistique. C’était l’incarnation de cet enfant, du pibe, qui, exactement comme Borocotó l’avait décrit en 1928, se trouvait 58 ans plus tard sur la pelouse de l’Azteca. Comment le rédacteur en chef d’El Gráfico aurait-il pu savoir que ce qu’il décrivait alors était la représentation fidèle d’un moment du futur ? Maradona n’était pas seulement Dieu, il était quelque chose de bien plus pour l’Argentine, il était el pibe de oro, l’enfant d’or, le pibe en or. Il était la récompense de l’Histoire à toute une idéologie footballistique. Il ne pouvait pas y avoir de plus grande victoire pour le football argentin que ce but. Le fait qu’il ait été marqué contre l’Angleterre n’est peut-être que le complément nécessaire dont avait besoin une histoire parfaite.
En demi-finale, Maradona répéta ses exploits, inscrivant deux buts contre la Belgique, et en finale, où se trouvait pour la 3e fois en 4 compétitions l’Allemagne de l’Ouest, les choses semblaient faciles pour l’Argentine jusqu’au dernier quart d’heure du match, lorsque Rummenigge et Völler réussirent à égaliser. Dans un match qui pourrait beaucoup rappeler la finale de 2022, Maradona ne laissa pas se produire le même développement : avec une passe d’inspiration insaisissable vers Burruchaga, qui descendait vers le but de Schumacher avec Valdano, il donna un but presque tout fait, de sorte que quelques minutes plus tard il recevait de Miguel de la Madrid la Coupe de la FIFA pour la soulever sous le soleil mexicain brûlant de l’Azteca, composant l’iconographie la plus sacrée de l’Histoire footballistique.
Aujourd’hui, 40 ans après cette épopée du Mondial du Mexique, la distance historique prouve que jamais aucun footballeur n’a approché l’exploit de Maradona, celui de faire d’une édition de la Coupe du monde sa propre affaire, que celle-ci ne soit évoquée qu’avec sa signature, comme s’il était le metteur en scène et le protagoniste du jeu mondial. Beaucoup peuvent soutenir qu’il y a eu de meilleurs footballeurs, avant ou après Maradona. Sur la base de données strictement mesurables, cet argument a même un fondement. Mais personne n’a pu, jamais, absolument jamais, dépasser son aura – pour cette raison jamais personne ne pourra dépasser sa grandeur mythique, qui à mesure que passe l’Histoire grandit et trouve continuellement des occasions de se renouveler, surtout après sa mort. Il est difficile de dire ce qu’aurait été Maradona sans le Mondial de 1986, mais l’histoire matérielle est donnée et, telle qu’elle s’est formée, elle ne pouvait que constituer la source de la relation métaphysique la plus profonde dans l’Histoire du sport, celle d’un footballeur avec sa patrie, les supporters et les sociétés du monde entier, où demeure pour les siècles des siècles la figure du héros populaire.

Même la Coupe du monde suivante, qui se déroulait en 1990 sur les terrains d’Italie, aurait pu porter sa signature. Ce serait certainement une conquête différente, dans un contre-rôle, dans un scénario différent. Dans le Mondial où fut peut-être joué le pire football de l’Histoire de l’institution, avec la plupart des matchs décisifs, parmi lesquels la finale, décidés par des penalties, Maradona devait atteindre ce match légendaire contre l’Italie organisatrice, dans le temple où il fut adoré, le San Paolo de Napoli, qui porte aujourd’hui son nom. Dans un processus qui commença plusieurs jours avant l’affrontement des deux équipes pour les demi-finales de l’institution et réveilla les plaies profondes de la question du mezzogiorno, en termes simples la contradiction dans le développement de l’Italie du Nord et du Sud et le traitement raciste des pauvres Italiens du Sud, qui par aucun hasard ne sont les ancêtres biologiques de la plupart des Argentins, Maradona joua de nouveau le rôle du protagoniste d’un drame historique, bien plus que celui du meilleur footballeur du monde. Les huées lors de la finale de Rome, où les Italiens de la capitale soutenaient l’Allemagne de l’Ouest, dans un cadre historique extrêmement problématique, restèrent elles aussi dans l’Histoire, aux côtés de sa propre présence personnelle, comme l’un des événements les plus symboliques des Coupes du monde.
La politique, qui aime tellement instrumentaliser le football, avait encore une raison de faire son entrée emphatique dans le Mondial de 1990. Le 8 juillet 1990, le jour où se déroulait à l’Olimpico la finale de la compétition, il ne s’était même pas écoulé un an depuis le jour où, dans un climat général de contre-révolution et de restaurations capitalistes, le Mur de Berlin, celui qui avait été construit au centre de la capitale de l’Allemagne de l’Est après la proclamation des secteurs contrôlés par les États-Unis, le Royaume-Uni et la France en un État unique, avait commencé à être démoli et la République démocratique allemande à être peu à peu absorbée par l’État occidental de la République fédérale. Une semaine avant le match de la finale avait eu lieu l’union monétaire, tout montrait que cette finale était le dernier match de ce que l’on appelait l’Allemagne de l’Ouest, puisque très rapidement la Bundesrepublik serait la seule à porter le nom du pays. La dissolution de l’État de la République populaire fut appelée par euphémisme réunification, dans la terminologie idéologique et propagandiste peut-être la plus irréfléchie, qui ignorait les termes selon lesquels s’était terminée la guerre la plus meurtrière de l’Histoire humaine. L’équipe de l’Allemagne de l’Ouest, qui par ailleurs constituait une exquise école footballistique avec des joueurs qui laissèrent leur trace dans l’histoire, non par hasard, mais comme résultat d’un long développement industriel d’après-guerre, aurait intérêt à gagner ce match afin que ce récit aussi s’accomplisse par le véhicule du football. Le penalty contesté sifflé par Edgardo Codesal et transformé par Andreas Brehme à la 85e minute fut capable de créer cette Histoire. Il n’est toutefois pas fortuit qu’aucun gamin dans le monde n’ait aimé le football après ce match.
S’il y avait une équipe qui, au milieu du pessimisme quant à l’avenir du football, faisait naître l’espoir pour le sport mondial, elle venait de là où personne jusque-là n’avait appris à compter. À partir de la fin des années 1950 et de manière beaucoup plus massive durant les années 1960, l’Afrique subsaharienne commença à acquérir son indépendance. Premier pays à ouvrir la voie, la Gold Coast, rebaptisée Ghana, guidée par son Président historique et dirigeant national Kwame Nkrumah, qui avait remporté les élections de 1956, fut suivie par la Guinée, le Cameroun, le Togo, le Mali, Madagascar, la République populaire du Congo du héros Patrice Lumumba, la Somalie, les territoires du Dahomey, et beaucoup d’autres pays encore. Le premier pays d’Afrique subsaharienne à participer à une Coupe du monde fut l’ancien Congo belge, rebaptisé Zaïre, en 1974. Dans une présence que l’on ne pouvait certainement pas qualifier de réussie, le Zaïre perdit les trois matchs de son groupe, s’inclinant même 9-0 face à la Yougoslavie, dans un match où Dušan Bajević réussit un hat-trick. Le pays subsaharien suivant qui se retrouverait dans la grande compétition fut le Cameroun, qui fit ses débuts sur les terrains d’Espagne en 1982, lorsqu’il existait désormais aussi un second billet africain en raison de l’augmentation du nombre de participants. Cette année-là, le Cameroun réussit à repartir invaincu, obtenant trois matchs nuls, dont l’un contre la future championne, l’Italie.
En 1990, le Cameroun revint au Mondial et jouait même lors de l’ouverture contre l’Argentine Championne du monde. Dans un match dont beaucoup se souviendraient pour la dureté du jeu des Camerounais, François Omam-Biyik et l’équipe du Soviétique Valery Nepomnyashchy écrivirent l’Histoire autrement. L’attaquant de 24 ans envoya le ballon rencontrer les filets de Nery Pumpido à la 67e minute et “les lions indomptables” réalisèrent l’une des plus grandes surprises de l’Histoire du Mondial. Ce n’était pourtant que le début de leur épopée. Lors du match suivant, ils battirent la Roumanie 2-1 et, bien qu’ils fussent battus 4-0 lors du dernier match de l’Union soviétique en Coupe du monde, ils se qualifièrent depuis la première place de leur groupe pour la phase à élimination directe. Là, ils rencontrèrent la Colombie et, après un match nul sans but dans le temps réglementaire, deux buts du Roger Milla de 38 ans suffirent à leur donner la qualification pour les quarts de finale. La danse de Milla après ces buts resta comme l’une des photographies qui marquent le jeu des humains dans son plus grand moment – c’était la raison pour laquelle les gamins, sur chaque terrain vague subsaharien, voulaient frapper dans un ballon. Avec cette approche, certainement bien plus importante que le but de Brehme en finale. Le Cameroun passa très près d’éliminer la mère du sport, dans une victoire qui aurait dépassé les dimensions perceptibles d’un succès historique. Jusqu’à la 83e minute, il menait en quart de finale contre l’Angleterre, mais deux penalties transformés par Lineker conduisirent à l’égalisation puis finalement à la victoire de l’Angleterre en prolongation, mettant fin à ce parcours mythique, épique, féerique, inspiré. Le Cameroun en 1990 plaça la barre pour les équipes africaines qui voulaient dépasser cette réussite. Certaines la répétèrent et furent peut-être très proches de la dépasser pendant 32 ans. Le Sénégal en 2002, le Ghana en 2010, jusqu’à ce que le Maroc y parvienne finalement en 2022.

Le football sous Havelange ne pouvait pas ne pas devenir auxiliaire des grands symbolismes politiques. Bien que la compétition de 1986 ne fût pas attribuée aux États-Unis, en raison aussi des secousses qui existaient quant au traitement du football aux Jeux olympiques de Los Angeles, la FIFA décidait du lieu de déroulement du Mondial de 1994 en 1988 à Zurich, les États-Unis, le Brésil et le Maroc ayant présenté leur candidature. Par le plus grand des hasards, ce vote se déroulait le 4 juillet. Dès le premier tour, la candidature américaine réunit les voix nécessaires pour que le Mondial voyage, pour la première fois, dans un pays où le football n’était pas le sport le plus populaire, tandis qu’au moment du vote il n’existait même pas de championnat professionnel, ignorant en substance les fondements mêmes de la fondation et de l’existence de la FIFA.
Les États-Unis, malgré leur distance vis-à-vis de la culture footballistique, voulaient et veulent toujours organiser des compétitions de football, car, indépendamment de la portée du sport dans un indice télévisuel national, son influence sur les masses et surtout sur les migrants qui constituent une immense partie de la population de la Superpuissance est indiscutable. Pour cette raison, il est caractéristique qu’à la tête de la première tentative d’obtention de la compétition, pour le Mondial de 1986, se trouvait le secrétaire du State Department lui-même, Henry Kissinger. Mais 1994 était un moment encore meilleur pour les États-Unis. La prétendue “guerre froide” était terminée, le pouvoir socialiste dans les pays d’Europe orientale avait été renversé et l’Union soviétique n’existait plus. La promesse d’un nouveau monde de développement capitaliste éternel et pacifique passait par l’organisation de la plus grande fête footballistique. De cette fête footballistique, cependant, avait été exclue la Yougoslavie, qui se démembrerait dans les Balkans avec la contribution des chars des organisateurs.
Dans l’une des cérémonies d’ouverture les plus anti-footballistiques à Chicago, avec Diana Ross manquant de manière emphatique un penalty qui devait briser un but en deux, les symbolismes de la distance des États-Unis par rapport au jeu footballistique se formaient d’une manière naturelle et spontanée. Dans le match qui suivit, la championne du monde avait été rebaptisée Allemagne et affrontait la Bolivie. Le joueur peut-être le plus important sur le terrain, non selon des critères footballistiques, était Matthias Sammer, l’Allemand de l’Est de 27 ans, qui, jouant à la Dynamo Dresde jusqu’en 1990, remporta le dernier doublé de l’Allemagne de l’Est avant d’être transféré au VfB Stuttgart pour devenir officiellement footballeur professionnel, puisqu’il était jusque-là employé de la Volkspolizei. Sur le plan purement compétitif, Jürgen Klinsmann fut celui qui, à la 61e minute, marqua le seul but d’une rencontre qui déshydratait les footballeurs, comme cela se produisait huit ans plus tôt au Mexique, afin que leurs exploits puissent être suivis par le public en Europe.

Le drame de 1994 se divise certainement en deux parties. La première se déroula durant la phase de groupes et fut une histoire tragique. La seconde eut lieu dans la phase finale et fut encore un chapitre de la grande narration historique footballistique. La première partie concernait l’Argentine et la Colombie, la seconde le Brésil et l’Italie.
Le 21 juin, l’équipe nationale d’Argentine, sous la direction technique d’Alfio Basile, revient en Coupe du monde. Dans ses rangs, Diego Maradona, qui a renaît après l’interdiction de 15 mois qui lui fut imposée pour usage de drogues. Maradona a cependant énormément travaillé pour son retour dans la plus grande compétition et paraît en excellente forme. Premier adversaire, une équipe qui se rendit sur les terrains américains avec la définition de l’organisation anti-footballistique, glorifiant toutefois plus que toute autre chose l’esprit de la portée politique du Mondial : la Grèce. Le grand protagoniste du score fut le jeune bombardier des filets, Gabriel Omar Batistuta, mais Maradona, dans ce match, inscrit son dernier but en Mondial. À la 60e minute, il trouva le ballon qui se plaçait juste à l’extérieur de la surface, à peu près au bord du demi-cercle et vers la gauche. De là, d’un tir-éclair, il envoya le ballon dans la lucarne de Minou pour célébrer avec frénésie. Courant vers la caméra qui se trouvait à côté de la ligne de touche gauche du terrain, il cogna sa tête dessus, lançant un crachat que beaucoup (ou tous) comprirent comme dirigé vers la FIFA et tout un système qui, les années précédentes, était contre lui.
Lors du deuxième match, contre le Nigeria, Caniggia marqua deux fois pour obtenir la victoire 2-1. À la fin de la rencontre, une infirmière alla chercher Maradona sur le terrain pour la réalisation du contrôle antidopage. Heureux peut-être comme jamais, Diego prit l’infirmière par la main et marcha avec elle vers la sortie, saluant le public avec le sourire. Quelques jours plus tard, on apprit que ce test avait été positif à cinq substances interdites à base d’éphédrine. Maradona était hors du Mondial, exclu encore une fois pour usage de substances interdites, cette fois non pour des drogues, mais pour dopage. Diego déclara d’innombrables fois dans les années qui suivirent qu’il n’avait jamais pris aucune substance, que le test était monté, que c’était encore une partie de l’attaque que lui menait le même establishment. Maradona n’a peut-être jamais pris ces substances, du moins pas de sa propre volonté ; toutefois ce qui s’est exactement passé restera peut-être un mystère dans l’histoire. S’il y a un jour sa réhabilitation historique avec des éléments sur cette question précise, alors il s’agira peut-être du plus grand scandale dans l’histoire du football, mondialement. Et la barre de la première place est assez haute dans cette catégorie.

L’Argentine, après cet événement, s’effondra, avec deux défaites en autant de matchs contre les étonnantes représentantes des Balkans dans la compétition, la Bulgarie pour le groupe et la Roumanie au deuxième tour, fit ses adieux sans gloire à la compétition en entamant un long parcours de recomposition et de tentative de trouver le successeur de l’incarnation du pibe.
Le lendemain du premier match de l’Argentine, la Colombie de Carlos Valderrama jouait le deuxième match de son groupe contre les États-Unis. Ayant déjà été battus lors de l’ouverture par la Roumanie, dans un match où Hagi marqua l’un des plus beaux buts de l’Histoire de la compétition, les cafeteros devaient absolument ne pas perdre afin d’avoir des espoirs de qualification, même comme troisièmes du groupe. Cependant, à la 35e minute de la rencontre, Andrés Escobar vit la chance lui tourner le dos et marqua contre son camp, donnant une avance aux Américains qui réussirent à l’étendre puis finalement à la conserver jusqu’à la fin de la rencontre. En combinaison avec le résultat du match de la Roumanie contre la Suisse, cela signifiait que la Colombie était hors de la compétition.
La délégation colombienne rentra chez elle, dans un pays gros d’espoirs pour une grande distinction, même pour le titre mondial, un lieu où d’innombrables sommes d’argent avaient été jouées dans des paris illégaux et où de grands accords du monde souterrain des affaires étaient liés au parcours de l’équipe nationale au Mondial. Le 2 juillet, dans un restaurant de Medellín, certains accusèrent Escobar de l’élimination, à cause de ce but contre son camp. Le malentendu devint une dispute et quelques instants plus tard Humberto Muñoz, garde du corps et chauffeur des frères Gallón Henao, éleveurs et narcotrafiquants, tira six fois avec un revolver sur le défenseur central colombien.

Dans l’extrême marchandisation du football, qui avait porté à un sommet le rêve de Havelange, il n’y eut cependant pas peu d’équipes qui produisirent un beau football et réalisèrent des parcours historiques. L’étonnante Roumanie de Hagi, des Petrescu, Răducioiu, Lupescu et Belodedici, joueurs avec d’énormes expériences sur les terrains européens, atteignit les demi-finales où elle connut l’élimination aux penalties face à une autre génération étonnante, la Suède de Brolin, Larsson, Nilsson, Andersson et de l’inoubliable gardien Ravelli. La Bulgarie, avec pour capitaine emblématique Hristo Stoichkov et à ses côtés Letchkov, Emil Kostadinov ainsi que la figure culte de Trifon Ivanov, élimina en quarts de finale l’Allemagne Championne du monde. Le Nigeria de Yekini ne réussit pas, d’un rien, à répéter l’épopée du Cameroun, tandis que l’Arabie saoudite, pour sa première participation, se qualifia depuis un groupe où jouaient aussi les Pays-Bas, la Belgique et le Maroc, perdant 2-1 contre les Néerlandais et remportant les deux autres matchs, Said Al-Owairan marquant le plus beau but de la compétition dans le match contre la Belgique.
Mais la grande bataille footballistique fut celle entre les deux finalistes, le Brésil et l’Italie. Toutes deux arrivaient d’ailleurs sur les terrains américains avec trois conquêtes de la Coupe du monde dans leur Histoire, et celle qui gagnerait deviendrait de facto la grande puissance historique du sport. L’Italie était guidée par l’une des plus grandes intelligences footballistiques du XXe siècle, un véritable idéologue du football qui, dans une époque où le résultat était tout, soutenait que beaucoup peuvent gagner un titre, mais que le monde se souviendra toujours des équipes qui ont gagné en jouant un beau football. Arrigo Sacchi était l’incarnation de cette opinion. Les titres qu’il remporta avec le Milan sont comparativement moins nombreux que ceux d’autres entraîneurs légendaires, mais l’équipe qu’il construisit et avec laquelle il remporta la Coupe des clubs champions en 1989 et 1990 passa dans l’Histoire comme l’une de celles qui jouèrent, dans la durée, le meilleur football. Au Milan, il put s’appuyer sur un trio néerlandais hypertalentueux, Frank Rijkaard, Marco van Basten et Ruud Gullit, mettant en contact les idées du football néerlandais avec une évolution de la zona mista, mais dans l’équipe nationale d’Italie de 1994 aussi il avait d’autres protagonistes pour élaborer ses plans. Le plus grand d’entre eux était l’incarnation du fantasista offensif, une véritable légende des terrains italiens, qui aurait certainement pu offrir davantage aussi à l’équipe nationale. Roberto Baggio, qui avait fait sa première apparition en Mondial en 1990, était le numéro dix indispensable dont l’Italie avait besoin pour revendiquer une grande compétition, poursuivant une grande tradition italienne à ce poste.
De l’autre côté, le Brésil, après des années de basses performances et la difficulté de gérer la crise d’identité qu’avait entraînée le résultat de 1982, avait certes une équipe hypertalentueuse – comme presque toujours – mais beaucoup plus efficace et réaliste, avec une bonne dose d’inspiration et bien sûr un footballeur qui symbolisait l’ancienne malandragem, qui refusait de rentrer dans les nouveaux cadres professionnels, l’orchestrateur de son attaque, Romário. Aucune des deux équipes n’arriva facilement en Finale, dans l’une des compétitions peut-être les plus indécises de l’Histoire, sans favoris clairs.
L’Italie commença par une défaite contre l’Irlande, battit la Norvège 1-0 et fit match nul avec une très belle équipe mexicaine pour passer littéralement sur le fil à la phase suivante, littéralement dernière et trempée de sueur, comme la 4e meilleure équipe ayant terminé 3e de son groupe. Au deuxième tour, elle perdait la rencontre contre le Nigeria, grâce à un but d’Amunike, jusqu’à la 88e minute, lorsque Roberto Baggio entra en action et, avec deux buts, dont l’un en prolongation, lui donna la qualification. En quarts de finale, dans l’un des matchs les plus intéressants de la compétition, elle réussit à faire plier la résistance de l’Espagne de nouveau à la 88e minute, avec deux buts marqués par Dino et Roberto Baggio, tandis qu’en demi-finales Roberto Baggio fut encore l’homme qui sauva la situation, marquant deux buts contre la Bulgarie.
Le Brésil, dans un groupe relativement facile, ne concéda de pertes que dans le match contre la formidable Suède, battant la Russie et le Cameroun ; au deuxième tour, il passa par le maigre 1-0 contre les hôtes américains, tandis qu’en quarts de finale il élimina dans un match vraiment beau les Pays-Bas, laissant aussi dans l’Histoire l’une des célébrations les plus mémorables sur le but de Bebeto, dédié à sa femme enceinte. En demi-finale, il eut besoin de 80 minutes pour trouver le chemin du but contre la Suède, qui arriva avec une tête de Romário, afin de se retrouver dans la grande finale du Rose Bowl de Pasadena.
Bien que les deux équipes portassent un talent inépuisable, la finale fut une représentation du nouveau football marchandisé, qui avait oublié son identité et les raisons pour lesquelles il émeut la planète quelque part en chemin. Deux équipes qui apparurent avec une approche de défense de zone, de pressing asphyxiant, de déplacement collectif des lignes et de compression de l’espace, en formation 4-4-2, afin de couvrir toute possibilité de couloirs ouverts sur le terrain. C’était l’incarnation du football qu’ont connu des générations d’êtres humains, avant de retrouver le sens dans la révolution footballistique qui se produirait plus tard. Le score reflétait le spectacle, match nul sans but dans le temps réglementaire et la prolongation, avec pour moment peut-être le plus historique l’entrée de Cafú à la 21e minute, remplaçant Jorginho et disputant la première de ses trois finales consécutives. Après l’exécution des deux premiers penalties, le score restait 0-0, tandis qu’au final le duo offensif de l’Italie décida son destin, Massaro ne battant pas Taffarel et, sur le penalty le plus crucial, Roberto Baggio envoyant le ballon au-dessus de la barre transversale, afin d’offrir la Coupe du monde au Brésil et d’écrire le scénario d’une publicité pour du whisky.

Dans les tribunes du Rose Bowl, Pelé célébrait, le Vice-président Al Gore remettait le trophée de la FIFA à Dunga, Romário était le grand protagoniste de cette génération brésilienne et quelque part dans les célébrations participait, avec le numéro 20 sur son maillot, un joueur de 17 ans de Cruzeiro qui comptait jusque-là trois apparitions avec la Seleção, Ronaldo Luís Nazario de Lima. Presque personne n’aurait pu parier que le jeune footballeur qui, cet été-là, traverserait un océan placerait à une hauteur inédite la barre des accomplissements du footballeur moderne, donnant naissance à l’époque des super stars modernes.
La Coupe du monde de 1994 fut organisée par les États-Unis pour symboliser le début d’un nouveau monde. Cependant, sa considération aujourd’hui, 32 ans plus tard, lui donne plutôt l’identité exactement opposée : elle fut la fin d’un autre monde. Le football allait alors commencer à devenir une véritable entreprise mondiale organisée, non pas simplement comme le produit que vendent à la planète quelques groupes, comme celui de Havelange et de Dassler, mais comme le champ dans lequel ont raison d’agir ceux qui cherchent l’influence politique partout sur Terre, avec une organisation pleinement professionnelle des grands clubs et championnats, qui le transforma de produit en industrie. Au-delà de la lecture technocratique, toutefois, le Mondial de 1994 fut le dernier de l’époque des expérimentations spontanées dans la tactique et la conception, le dernier d’un parcours qui commença en 1974, lorsque restait derrière le romantisme du beau jeu et que le sport cherchait une nouvelle identité en portant aux nues le résultat. Ce fut aussi le dernier d’une série de compétitions où la place centrale n’était pas nécessairement occupée par le football. Après cela commencerait la véritable époque du football. Entre autres choses, ce fut le dernier Mondial que Havelange suivit comme président de la FIFA.
L’époque du football
Le 2 juillet 1992, lors du congrès de la FIFA qui se tint à Zurich, il fut décidé que l’organisation de la Coupe du monde 1998 serait attribuée à la France. Ainsi, la patrie de Jules Rimet deviendrait le deuxième pays à organiser pour la deuxième fois un Mondial, après le désormais lointain 1938. En France, le football fut pour la première fois véritablement célébré comme une part de la culture humaine. Le 12 décembre 1995, le tirage au sort des qualifications eut lieu au Louvre ; le ballon de la compétition, nommé tricolore, fut le premier en couleur, désormais emblématique puisqu’il conservait le motif du tango vieux de 20 ans, peut-être le deuxième motif le plus courant pour un ballon de football après celui, stéréotypiquement classique, du telstar, tandis que davantage d’équipes encore, issues de toutes les Confédérations, prendraient part à la compétition, avec l’augmentation du nombre de participants à 32.
Quelques mois avant le tirage qui eut lieu au Louvre, cependant, au festival de cinéma de Cannes, le 27 mai 1995, est projeté le film La Haine, un chef-d’œuvre en noir et blanc de 98 minutes de Mathieu Kassovitz, accueilli par une standing ovation dans la salle du festival et qui provoque un choc, car il présente avec de vraies couleurs la société française d’une manière réaliste que personne n’avait jusque-là osée. La Haine écrit sa propre histoire dans le cinéma français et l’histoire française contemporaine parce qu’il brise le récit stéréotypé du pays d’Europe occidentale, présente le cœur de l’Europe après les siècles du colonialisme, de la saignée des pays d’autres continents et de la création d’une nouvelle culture plurielle qui existe, vit, se développe, mais qui pour l’Histoire officielle est encore à la marge. Lorsque la FIFA choisissait la France comme pays organisateur du Mondial de 1998, le chef-d’œuvre de Kassovitz n’existait peut-être même pas comme idée, tandis que son contenu ne constituerait certainement en aucun cas l’un des symbolismes choisis pour sa précieuse compétition. Le football, pourtant, allait vaincre la FIFA et ses symbolismes politiques, plaçant à leur place sa propre vérité sans hypocrisie.

La France des années 1990, État qui se trouvait au centre de l’intégration européenne, avait commencé à faire naître dans sa société les contradictions des décennies suivantes. Mais elle s’était aussi vue dans le miroir – ce n’était plus un pays seulement d’intellectuels et d’ouvriers blancs, attachés soit aux anciens principes républicains, soit à une discipline gaullienne libérale. Paris comptait deux millions d’habitants dans son centre et environ cinq fois plus dans ses banlieues. C’est là que battait le cœur de la France réelle, c’est de là que son cœur battit aussi au Mondial, sur le terrain et en dehors. C’était la France des Noirs, des Blancs et des Arabes, le pays “black-blanc-beur”, et c’est ainsi qu’elle apparaissait dans le Mondial qui se déroulait chez elle, avec son équipe “black-blanc-beur”. Le nouveau grand édifice de la Coupe du monde se trouvait lui aussi au cœur de cette classe ouvrière française multiraciale. Dans la banlieue la plus dure de la capitale, à Saint-Denis, s’éleva le Stade de France de 80 000 places, dont la conception, avec son toit presque suspendu, paraît encore aujourd’hui innovante.
La France absente des compétitions de 1990 et 1994, ayant subi une élimination traumatique par le but d’Emil Kostadinov, revenait après 12 ans au Mondial, non simplement comme hôte, mais comme protagoniste. Dès ce premier match au Vélodrome de Marseille, elle montrait que ce Mondial avait été fait pour raconter son propre conte footballistique et social. Partie prenante de cet effort aussi, le comité d’organisation, qui prit soin – selon une déclaration ultérieure de Platini – de ne trouver le Brésil Champion du monde qu’en finale.
Footballistiquement, l’équipe de France paraît surcomplète. Dans les buts, un gardien singulier, assez petit pour les standards modernes du poste, avec un accent du Sud-Ouest intact, Fabien Barthez, montre qu’il n’existe de stéréotypes pour aucun poste, même au plus haut niveau. La défense rappelle une usine : Thuram, Blanc, Desailly et Lizarazu, provinciaux et descendants de migrants, composent une ligne d’acier qui ne concède que deux buts dans toute la compétition. Devant eux, Didier Deschamps est le joueur névralgique qui relie la fonction défensive à la création, avec Karembeu et Petit plus avancés de part et d’autre. Au sommet du losange, avec un espace innombrable autour de lui et d’immenses libertés sur le terrain, se trouve l’incarnation d’un pibe différent – le fils d’immigrés algériens installés dans les cités de Marseille, qui jouait au football dans les carrières derrière les logements ouvriers en béton, qui même comme professionnel au Torino prenait les rues la nuit avec Edgar Davids afin de retrouver la joie du jeu dans les parties nocturnes spontanées des migrants, l’une des plus grandes figures que le football mondial ait produites, Zinedine Zidane, avec un nom qui rappelle la grande légende de l’équipe nationale d’Algérie qui avait joué 12 ans plus tôt au Mexique. Devant, le duo d’attaque est Djorkaeff et l’un de Henry, Guivarc’h ou Dugarry.

Au-delà du talent individuel, cependant, l’équipe dirigée par Aimé Jacquet a peut-être accompli silencieusement l’un des pas les plus symboliques de l’histoire de la tactique footballistique. Comme Djorkaeff évolue généralement un peu derrière l’avant-centre central, entourant en substance Zidane, le véritable système de la France est un 4-3-2-1. Le football, qui depuis les années 1870 avait commencé avec ce que l’on appelait la “pyramide”, le système 2-3-5, peu avant la première époque du professionnalisme britannique, avait inversé le système, inspirant ainsi Jonathan Wilson à nommer de cette manière son opus magnum, la bible de la tactique footballistique. Avec tous ces éléments réunis, le reflet de la composition sociale à l’époque de sa reformulation officielle, le talent footballistique naturel, la tactique inspirée et le fait qu’elle jouait chez elle, la France ne semblait pas seulement une grande favorite pour gagner la compétition, mais aussi pour réaliser une épopée historique.
Face à elle, l’adversaire la plus forte semble être la Championne du monde, le Brésil, qui compte dans ses rangs un footballeur dont les exploits ne ressemblaient à rien de ce que le monde avait vu jusqu’alors. Avec pour alliée la nature, qui lui offrit un corps semblant bionique, capable de voler même sur le terrain le plus lourd, avec une vitesse stupéfiante dans les jambes et dans l’esprit, Ronaldo ne fut pas appelé par hasard fenômeno. La saison qu’il réalisa en 1996-97 avec Barcelona et qui se conclut par la conquête de la Coupe d’Europe des vainqueurs de coupe fut inconcevable, pour se répéter par une autre grande saison à l’Inter, accomplissant des miracles en finale de la Coupe UEFA contre la Lazio. Entre autres choses, Ronaldo avait ses propres chaussures signées par l’américaine Nike, qui était entrée avec force sur le marché footballistique en revendiquant une part à Adidas, qui avait un contrat permanent avec Havelange, tandis qu’il était aussi le visage d’une inoubliable campagne publicitaire de Pirelli. Il fut la première véritable super star moderne, le footballeur qui est parallèlement visage commercial et produit commercial. Ce qui est certain, c’est que beaucoup de gamins voulaient jouer au football parce que Ronaldo existait.
Le Brésil avait un talent offensif sans fond, ayant encore dans sa composition Rivaldo, Bebeto, Leonardo, tandis que son leader était le capitaine de 1994, Dunga. Ses deux latéraux, Roberto Carlos et Cafú, contribuaient aussi à sa fonction offensive. Cependant, sa fonction défensive globale ne paraissait en aucun cas aussi solide que celle de la France. Le Brésil battit difficilement l’Écosse 2-1 en ouverture, eut la tâche facile contre le Maroc, qu’il battit 3-0, tandis que lors du dernier match du groupe il fut battu par la Norvège. En huitièmes de finale, dans un récital offensif, il battit le Chili 4-1, tandis qu’en quarts de finale il eut beaucoup de mal à renverser le 0-2 contre lui et à battre le Danemark 3-2. En demi-finales, enfin, il dut aller jusqu’aux penalties pour éliminer les Pays-Bas, une génération étonnante, la dernière équipe compacte née de la grande école de l’Ajax.
La France, au contraire, dispersa en ouverture la néophyte Afrique du Sud 3-0, qui participait pour la première fois au Mondial puisque le régime de l’Apartheid avait pris fin, tandis qu’avec un score plus large, 4-0, elle battit l’Arabie saoudite qui avait provoqué une impression positive sur les terrains des États-Unis. Le premier grand test contre la génération dorée du Danemark fut lui aussi victorieux, 2-1. En huitièmes de finale, il lui fallut un “but en or” de Djorkaeff en prolongation pour briser la résistance du Paraguay, tandis qu’en quarts de finale elle poursuivit le mauvais démon des Italiens, les éliminant aux penalties après un match nul sans but. En demi-finale, l’adversaire était toutefois une nouvelle école footballistique, que personne n’attendait – probablement à tort – car toutes les conditions existaient pour lui permettre d’espérer une distinction.
La dissolution de la Yougoslavie unie dans les Balkans signifiait, au milieu des années 1990, aussi la dissolution d’une immense école footballistique, liée aux idées qui avaient évolué en Europe orientale et partie, même périphérique, des grands réseaux footballistiques depuis le début du siècle. Et si la tradition sportive du grand pays fédéral des Slaves fut héritée dans de nombreux sports par la Yougoslavie ultérieure et la Serbie, en 1998 la Croatie montra qu’elle était l’héritière de la tradition footballistique. La première apparition de l’équipe nationale à l’Euro 1996, sur les terrains anglais, n’avait rien de particulier, mais au Mondial de France, deux ans plus tard, elle réalisa la meilleure apparition d’une équipe débutante, si l’on excepte les tournois de l’entre-deux-guerres, où beaucoup de grandes équipes apparaissaient de toute façon pour la première fois dans la compétition. La Croatie de Ćiro Blažević avait une grande composition, faite de superstars comme Davor Šuker, Zvonimir Boban, Goran Vlaović, Alen Bokšić, Robert Prosinečki et Aljoša Asanović, qui faisaient déjà carrière dans de grands clubs européens. Pour cette expérience qui était la leur, cependant, ni la Yougoslavie ni la guerre n’étaient responsables, mais un footballeur belge, Jean-Marc Bosman, qui, en utilisant le droit communautaire européen, ouvrit la voie à la participation de footballeurs de nombreuses nationalités dans les équipes des championnats européens. Les Croates ne jouaient peut-être pas nécessairement comme joueurs “communautaires”, mais la facilité de faire jouer davantage d’étrangers ouvrait la voie aussi aux autres pays. Ainsi, les équipes nationales qui n’avaient pas de championnats compétitifs pouvaient, à partir de 1995, devenir particulièrement dangereuses pour tout adversaire, exportant leur talent footballistique. Le premier Mondial qui eut lieu après cette évolution fut celui organisé en 1998 en France et, bien que beaucoup d’équipes semblaient réduire la distance avec les géants du football mondial, la Croatie fut celle qui symbolisa ce grand changement de la manière la plus retentissante. Les Croates, après avoir détruit l’Allemagne 3-0 en quarts de finale, allèrent jusqu’à mener par un but de Šuker en demi-finale contre la France, avant que Thuram, avec deux buts, ne renverse le score au Stade de France.

La France, étant passée aussi par la grande surprise de l’institution, n’avait face à elle que le Brésil de Ronaldo, dans une finale peut-être dessinée plusieurs mois plus tôt, lorsque se faisait le tirage des groupes et des croisements de ce Mondial. Le monde attendait le grand moment du Brésilien, qui avait remporté le Ballon d’Or 1997 et semblait inarrêtable ; cependant, le corps – qui a des limites – n’obéit pas aux injonctions des sponsors et, dans cette finale du 12 juillet, un fantôme apparut à la place du phénomène. Le Ronaldo épuisé fut obligé de jouer, au-delà de sa propre ambition, pour satisfaire aussi les besoins de Nike, qui avait conçu ses très coûteuses chaussures argentées ; mais la ligne défensive de la France, qui avait fait disparaître tant et tant d’attaquants dans cette compétition, ne changerait pas sa tactique pour un contrat commercial. À la place de Ronaldo, le grand protagoniste de cette finale fut ce descendant des immigrés algériens de Marseille, Zinedine Zidane, qui écrivait déjà sa propre épopée avec le maillot de la Juventus au niveau international et qui deviendrait très vite l’un des plus grands joueurs à avoir jamais posé le pied sur un terrain de football. Avec deux buts personnels de Zidane et un d’Émmanuel Petit avant le coup de sifflet final, la France triompha 3-0 et la fête nationale pour la prise de la Bastille, célébrée le 14 juillet, commença cette année-là deux jours plus tôt.

Cette fois, cependant, la France ne célébrait pas seulement son passé, mais aussi la réconciliation avec la réalité de son présent ; les slogans Zidane Président dominaient les Champs-Élysées, exprimant un désir caché pour la bonne application de cette Égalité qui ne serait qu’un mot vide tant que son identité “black-blanc-beur” ne s’exprimerait pas à chaque niveau de la politique, au-delà de la vie sociale de la France.
Le football avait vaincu les récits politiques sur les terrains de France, mais le football européen passait dans une nouvelle époque, qui avait commencé au début des années 1990 pour être validée lors de la saison suivante des compétitions interclubs. L’ancienne Coupe d’Europe, la Coupe des clubs champions d’Europe, avait désormais changé de nom, d’identité, mais aussi de contenu, depuis la saison 1992-93, lorsqu’elle fut renommée Champions League. Les premières années de la nouvelle compétition, les équipes championnes, au lieu du système traditionnel à élimination directe, se retrouvèrent dans deux groupes de quatre équipes, avec huit clubs disputant pour la première fois cette institution que Marseille avait remportée. Deux ans plus tard, la phase de groupes comptait 16 équipes, tandis qu’à partir de 1997-98 l’entrée des vice-champions des huit premiers pays du classement UEFA permit à ces équipes de devenir 24. Le grand changement survint cependant lors de la saison 1999-2000, lorsque les équipes passèrent à 32 et que quatre équipes participaient depuis les plus grands championnats, trois depuis les suivants immédiats, deux depuis une série de pays allant jusqu’à la 15e place, créant un champ entièrement différent pour le football européen interclubs. Désormais, les clubs des puissances traditionnelles du football pouvaient participer régulièrement à sa plus grande compétition, indépendamment de celui qui remportait le championnat, pourvu qu’ils soient aux premières places du classement. Ce changement créa une élite qui devient de plus en plus un club fermé au sommet du football européen, qui concentre le talent footballistique venu de tous les autres pays et possède les ressources pour créer une évolution plus rapide de la pensée footballistique que même la Coupe du monde.
Depuis le début de l’existence de la Coupe d’Europe, beaucoup d’innovations tactiques apparaissaient d’abord dans cette institution interclubs et passaient ensuite, par l’intermédiaire des équipes nationales, dans les Coupes du monde. Mais c’était toujours le Mondial l’espace où s’affrontaient les différentes écoles et approches footballistiques, car à l’époque pré-Bosman les clubs étaient généralement composés, dans une large mesure, de joueurs locaux qui portaient l’approche correspondante en équipe nationale, soit de manière autonome, soit avec le recrutement de chaque technicien victorieux au poste de sélectionneur. Mais avec l’internationalisation complète des contrats footballistiques, ainsi que la très rapide marchandisation du jeu, les matchs beaucoup plus nombreux au cours de la saison au plus haut niveau du Vieux Continent, l’évolution tactique est passée globalement dans ces compétitions et les institutions auxquelles participent les équipes nationales constituent d’ordinaire un écho de cette évolution, puisque les frontières des écoles nationales ont presque disparu, des joueurs de chaque pays devenant partie de différentes approches footballistiques selon le club dans lequel ils évoluent, et il est beaucoup plus difficile de trouver une homogénéité dans un ensemble qui se réunit seulement quelques semaines avant une compétition d’un prestige immense, de quelques matchs seulement.
Cela eut pour conséquence directe, à partir des années 2000, que la distance des pays faibles avec les superpuissances footballistiques traditionnelles se réduisit certes, puisque leurs joueurs évoluaient régulièrement au plus haut niveau du monde et acquéraient les expériences correspondantes ; mais dans le même temps fut aussi créé un plafond pour tous les pays situés hors d’Europe occidentale, dont les footballeurs sont davantage dispersés dans des clubs qui se trouvent dans le cadre d’une culture footballistique nationale différente, et qui peuvent donc plus difficilement trouver l’homogénéité nécessaire. Au Mondial de France, deux des quatre équipes provenaient d’Europe occidentale ; à partir du milieu des années 2000, ce nombre ne descendit jamais en dessous de trois.
Le football, celui que Havelange avait marchandisé, changeait encore une fois, avec une nouvelle forme marchandisée de celui-ci qui recevait l’appellation de “football moderne”, tandis que le football marchandisé précédent devenait le conte des romantiques. La même chose était arrivée à une autre génération, lorsque Havelange commençait son long parcours ; la même chose était arrivée plus tôt, avant l’entrée du professionnalisme dans chaque pays ; le même motif peut être trouvé jusque dans la première fondation de la première institution footballistique, la Football Association. Le problème du football, cependant, n’est pas sa modernisation. Comme phénomène de masse, son développement parallèle avec celui des sociétés capitalistes, au sein desquelles il existe et se développe, est régi par des lois. Même l’expression de la position idéologique opposée, des villages gaulois footballistiques, fait partie du même processus, au sein du même grand empire capitaliste. Le football deviendra véritablement populaire à travers un processus de modernisation perpétuelle qui suivra et reflétera les sociétés humaines – et il deviendra le jeu contrôlé par les masses qui l’aiment lorsque le pouvoir aussi passera entre leurs mains et que sera construite la société qui servira leurs propres fins. Ce sera le plus beau modernisme footballistique – le plus romantique que le monde aura jamais connu.
Cependant, les évolutions à la FIFA en marge du Mondial de 1998 exprimaient exactement la tendance opposée. João Havelange fut remplacé par l’un de ses proches collaborateurs, le Suisse Sepp Blatter, un homme qui n’avait jamais été footballeur, technicien, ni même quelqu’un qui avait existé dans des vestiaires, mais qui, pendant plus de 20 ans, avait été employé technocratique de la FIFA, acquérant progressivement davantage de compétences et de pouvoir, étant le Secrétaire général de la Confédération mondiale depuis 1981. Blatter poursuivait l’œuvre de Havelange qui avait pour but de transporter le football dans chaque coin de la Terre, même si le sport n’avait aucun rayonnement, voyant les pays sur la carte du monde non comme des écoles footballistiques, mais comme des marchés. C’est dans cette direction qu’allait aussi la décision que le Mondial de 2002 soit organisé sur les terrains de la Corée du Sud et du Japon, dans deux pays dont un seul avait une relation ne serait-ce que stable avec le sport, tandis que dans le second personne ne s’intéressait à l’étrange jeu britannique de ceux qui courent autour d’un ballon, puisque les masses étaient émues par le jeu américain encore plus étrange où certains frappent une balle avec une batte et courent sur de petits coussins. En vue du Mondial d’Extrême-Orient, Blatter “inventa” même l’origine asiatique du jeu, érigeant le cuju, un jeu chinois avec ballon datant de la dynastie Han, en ancêtre direct du jeu footballistique moderne. La réalité concernant cette perspective, nous l’avons analysée dans l’article sur la préhistoire du football.
Le premier Mondial organisé en Asie fut encore plus marchandisé que les précédents, abandonnant même beaucoup de ses éléments traditionnels, le plus caractéristique étant peut-être la reformulation du dessin esthétique du ballon de football. Sur le terrain, le monde attendait que la France défende son titre, tandis qu’une autre grande favorite était une équipe argentine surcomplète, sous les ordres du philosophe du football, Marcelo Bielsa, qui semblait dépasser le choc de l’absence du pibe de oro dans ses rangs. À la place, personne ne brilla dans cette compétition à part le Brésil, l’étonnant trio Ronaldo, Ronaldinho, Rivaldo, Roberto Carlos et Cafú, ce dernier soulevant le précieux trophée le 30 juin à Yokohama au moment où il devenait l’unique footballeur dans l’histoire jusqu’à présent à avoir disputé trois finales consécutives de Mondial.
Ce qui resta toutefois gravé dans la mémoire de ce Mondial, au-delà de l’avancée emphatique des superstars brésiliennes qui élevèrent encore davantage la stature mondiale de leur pays footballistique, avec la conquête de la 5e Coupe du monde, ce furent les massacres arbitraux afin que l’équipe de Corée du Sud aille le plus loin possible dans la compétition. Le match des huitièmes de finale contre l’Italie, où l’arbitre était l’Équatorien Byron Moreno, resta dans l’Histoire comme le match le plus scandaleux du point de vue arbitral dans l’Histoire des Mondiaux, tandis qu’une faveur correspondante exista aussi en quart de finale contre l’Espagne. Était-ce donc la première fois qu’une telle chose arrivait ? La vérité est qu’il existe beaucoup d’histoires des Mondiaux d’avant la télévision, ainsi que des Jeux olympiques, dans les années où y participaient encore les équipes nationales normales, concernant des décisions arbitrales révoltantes. Cependant, ce match entre la Corée du Sud et l’Italie était diffusé en couleur et en relativement haute résolution en direct sur toute la planète – c’est pour cette raison que l’impact des décisions d’un arbitre qui fut plus tard condamné à la prison pour participation à un réseau de trafic de drogue fut tel que les événements de cette journée restèrent gravés dans la conscience collective de ceux qui suivirent cette rencontre. Plus d’une décennie plus tard, la FIFA adopta l’un des changements les plus radicaux dans l’histoire de l’évolution des règles, intégrant la vidéo parmi les outils de prise des décisions les plus cruciales dans un match, dans une tentative de protéger son produit désormais très coûteux.

La Coupe du monde 2006 était organisée en Allemagne. Poursuivant le motif d’après-guerre de plusieurs décennies, chaque fois que l’Allemagne apparaissait au plan central de la mise en scène footballistique, le récit concernait le parcours du pays qui s’était reconstruit après la Seconde Guerre mondiale, avait été divisé, réunifié, était devenu une grande puissance industrielle et une partie de la communauté internationale. Désormais, l’Allemagne était non seulement une partie de la grande alliance de ce qu’on appelle le Monde occidental, mais aussi la locomotive de l’Europe, occupant une position dominante au sein de l’Union européenne et agissant diplomatiquement, dans de nombreux cas, comme un pôle indépendant parmi les grandes puissances impérialistes, même de manière autonome par rapport aux États-Unis. Dans quelle mesure cette perspective était à courte vue, l’Histoire en jugerait dans un processus qui, de nos jours, est en plein développement ; mais puisque la mémoire collective se crée dans des moments, à ce moment-là l’Allemagne semblait la plus grande et absolument puissante force de l’édifice européen.
Le football joué sur les terrains allemands était aussi le résultat d’un autre édifice européen, qui ne fut construit ni par l’Union européenne, ni par l’OTAN, mais par l’UEFA. La Coupe du monde 2006 fut peut-être la première où les conséquences de l’évolution des compétitions européennes interclubs apparurent si intensément. En huitièmes de finale, 10 équipes étaient européennes ; en quarts de finale, 6 ; tandis que les demi-finales étaient un petit Euro, avec toutes les équipes issues du “noyau dur” de l’Europe occidentale footballistique. Il y avait déjà eu des Mondiaux avec quatre équipes du Vieux Continent en demi-finales, en 1934 et en 1966 ; toutefois, il y avait alors aussi présence d’équipes du côté oriental du continent. Désormais, les pays qui concouraient dans le dernier carré n’étaient pas seulement définis géographiquement, mais constituaient les pays qui se trouvaient aux premières places (avec l’Angleterre et l’Espagne) du classement interclubs de la confédération européenne.

Trois événements marquèrent l’Histoire de ce Mondial : la victoire de l’Italie après la révélation du plus grand scandale footballistique de son Histoire, qui conduirait à un ralentissement de son football interclubs, à la dégradation de son championnat et plus tard – comme cela arrive désormais avec un décalage de phase – à des conséquences très négatives dans le parcours de son équipe nationale ; la fin de la carrière de Zinedine Zidane, marquée par un geste éminemment footballistique de défense de l’honneur de sa culture face au défenseur italien Marco Materazzi ; ainsi que la première apparition en Mondial d’un footballeur qui pourrait porter de nouveau dignement ce “10” métaphysiquement lourd de l’albiceleste, Lionel Messi, qui marqua son premier but contre l’équipe nationale de Serbie-et-Monténégro, laquelle représentait ce jour du 16 juin 2006 un pays qui n’existait plus ou, selon une autre lecture, fut la première équipe nationale à représenter deux pays dans une Coupe du monde.
Un grand moment pour le football, cependant, viendrait en 2010. Contrairement à 2002, lorsque le Mondial voyagea dans un lieu où le football ne fait pas partie de la culture des masses, la grande compétition footballistique n’avait jamais eu lieu sur un continent où des millions de personnes vivent, respirent, jouent au football et ont le sport au centre de leur conscience et de leurs activités – avec le développement de clubs historiques, d’innombrables événements historiques, pas toujours à signe positif, et une approche très exotique aux yeux des Européens et des Sud-Américains de l’idéologie footballistique. L’Afrique, le continent qui subit plus que toute autre partie du monde la sauvagerie du colonialisme, semblait un lieu de marge, non seulement dans l’arène politique et diplomatique mondiale, mais aussi dans le football.
De manière paradoxale, le pays qui organiserait le Mondial 2010 était l’un des rares dans lesquels le football ne peut être considéré comme sport national, avec toutefois l’existence d’une grande dichotomie de l’amour pour le sport, qui porte un signe racial clair. L’Afrique du Sud, exclue pendant les années de l’Apartheid des compétitions sportives internationales, accueillit la première Coupe du monde, de rugby, sur son sol après la fin du régime raciste et l’accession au pouvoir du Congrès national africain et de Nelson Mandela. Cette Coupe du monde de rugby, dont l’histoire fut mythifiée aussi dans le film Invictus de Clint Eastwood, avec Morgan Freeman et Matt Damon, fut l’un des événements sportifs ayant eu la plus grande influence sociale, puisqu’elle fut utilisée par le nouveau pouvoir du pays et personnellement par Nelson Mandela afin que celui-ci puisse se remettre debout après des décennies de conflits raciaux. Ce serait trop beau pour être vraiment vrai, mais cette Coupe du monde de rugby constitua l’une des rares histoires d’instrumentalisation du sport à signe positif.

Un signe positif correspondant était aussi prêché par les responsables de la FIFA lorsqu’ils confiaient la responsabilité de l’organisation à l’Afrique du Sud et le trophée lui-même entre les mains de Mandela le 15 mai 2004. Malheureusement, l’enthousiasme des amateurs de football partout dans le monde pour le premier Mondial du continent africain fut rapidement recouvert par les nouvelles de l’exploitation sauvage des ouvriers dans la reconstruction des stades, des immenses mobilisations contre la répartition injuste des ressources vers le football dans un pays qui s’enfonce dans la pauvreté, et du son prolongé, incessant, de la vuvuzela.
Ambitionnant d’écrire encore un conte dans cette compétition, l’Argentine apparut avec Maradona comme sélectionneur national, guidant une équipe dans laquelle le brassard était porté par Messi ; mais l’expérience consistant à jouer au football sans arrière gauche n’eut pas un bon résultat, s’effondrant face à l’Allemagne, dans un quart de finale qui se termina 4-0. Quant aux autres belles histoires, le monde attendait l’équipe africaine qui dépasserait peut-être le succès du Cameroun de 1990. Finalement, cette fois, c’est le Ghana qui se retrouva en quarts de finale, perdant toutefois un match limite grâce à une action intelligente mais irrégulière de Luis Suárez qui, à l’expiration, sauva sa cage du but qui signifiait l’élimination. Et si l’Uruguay réussit à atteindre les demi-finales, brisant le monopole de l’Europe occidentale commencé en 2006, cela se fit aussi grâce aux croisements, puisqu’il y avait dans cette partie du tableau une équipe d’Asie, une d’Amérique du Nord, une d’Afrique et une d’Amérique du Sud.
L’Europe occidentale triomphait de nouveau dans une finale qui, du point de vue de l’Histoire de la tactique footballistique, présentait un intérêt particulier, parce qu’elle constituait un grand échange de rôles. Les Pays-Bas et l’Espagne sont deux pays liés footballistiquement comme peu d’autres, sans même être frontaliers. Certes, la vérité est qu’ils ont des liens historiques qui se reflètent dans l’hymne national des Pays-Bas, le seul qui mentionne dans ses paroles le monarque espagnol (puisque l’hymne espagnol n’a pas de paroles). Mais du point de vue de la hiérarchie footballistique, l’Espagne fut le pays qui devint le creuset de l’innovation néerlandaise et du totaalvoetbal à partir des années 1970. D’abord Rinus Michels, ensuite Johan Cruyff, Neeskens, Van Gaal, plus tard Guus Hiddink, furent des personnalités qui apportèrent la pensée néerlandaise aux clubs espagnols avec un flux stable qui devint tradition, particulièrement à Barcelona, qui à travers eux définit sa physionomie footballistique. Le passage aux années 2010 signifia la renaissance de ce club, qui, s’appuyant d’abord sur le travail de Frank Rijkaard puis sur celui du plus emblématique élève de Cruyff, Pep Guardiola, créa le football qui serait joué pendant de nombreuses années ensuite, reformulant ses principes, abandonnant des motifs stéréotypés et portant aux nues la créativité pour le jeu dans l’espace, ouvrant une nouvelle époque pour l’esthétique du sport.
Tous ces éléments manquaient à l’équipe néerlandaise qui apparut en Finale de Johannesburg le soir du 11 juillet, la troisième dans l’Histoire des oranje. L’équipe de Bert van Marwijk était un ensemble dur à cuire, que quelqu’un ayant disparu de la terre pendant quelques décennies aurait pu considérer comme un descendant authentique de cette ancienne Furia Roja espagnole. De l’autre côté, l’Espagne était celle qui faisait évoluer le totaalvoetbal au niveau le plus élevé et le plus professionnel, avec son milieu, composé d’Iniesta, Busquets, Xavi, Alonso et Pedro, engagé dans une alternance perpétuelle d’espaces et faisant circuler le ballon avec une facilité indescriptible, dans une manière de jouer qui fut appelée tiki taka et dont le but était d’user l’adversaire qui disputait la possession. Les différences entre les deux équipes furent décidées par le but marqué par Iniesta à la 116e minute, quatre minutes avant la fin de la prolongation, tandis qu’Iker Casillas eut une part immense dans le succès en empêchant le tête-à-tête d’Arjen Robben. L’Espagne, deux ans après la conquête de l’Euro, se trouvait au sommet et montrait qu’elle pouvait y rester avec une grande facilité, comme elle le montra aussi à l’Euro deux ans plus tard. Il faudrait une correction néerlandaise pour déstabiliser une Championne du monde qui méritait son titre comme peu d’autres dans l’Histoire.

Soixante-quatre ans après le dernier match de Coupe du monde qui avait eu lieu au Brésil, la grande compétition revenait dans le pays qui, entre-temps, avait remporté cinq fois, plus que tout autre, le titre. Ce dernier match, bien sûr, était passé dans la mémoire collective comme l’une des plus grandes tragédies nationales, et dans un pays ravagé par la pauvreté, la criminalité, la misère généralisée qui concerne la grande majorité de ses habitants, le fait qu’un match de football soit considéré comme une tragédie nationale montre la grandeur que celui-ci a pour les peuples du monde entier. Cependant, contrairement à l’élévation nationale de 1950 et à la propagande idéologique de la mestiçagem, de la multiracialité avec maintien des barrières de classe que prêchait le pouvoir de Getulio Vargas, le chemin vers la compétition de 2014 avait un contenu politique très différent. D’immenses masses de Brésiliens se déversèrent dans les rues en manifestant, comme les Sud-Africains quatre ans plus tôt, contre l’usage inconsidéré des ressources pour l’organisation de la Coupe du monde au moment où eux vivaient dans la misère. Le gouvernement social-démocrate du pays, qui des mains de Lula da Silva était passé à Dilma Rousseff, ne se laissait pas intimider, puisque les intérêts de sa classe bourgeoise liés à ce Mondial ne pouvaient être ignorés.
La vérité est que, globalement, le football sud-américain revenait au premier plan dans cette compétition, car au-delà du fait qu’elle s’organisait au Brésil, le plus grand footballeur du monde, partie de ce Barcelona qui donna naissance aux Champions du monde de 2010, portait le maillot de l’Argentine. La domination de l’Europe occidentale avait des raisons d’être brisée et l’arène dressée à cet effet semblait parfaitement appropriée. Au-delà de tout le reste, le tirage des groupes donnait la possibilité d’une finale entre l’Argentine et le Brésil, pour le plaisir des amateurs de football de toute la planète.
Les deux équipes commencèrent confortablement dans les groupes, l’Argentine réalisant le parcours parfait et le Brésil faisant un match nul sans but avec le Mexique. En huitièmes, elles passèrent difficilement, en prolongation, le Brésil face au Chili et l’Argentine face à la Suisse, tandis qu’en quarts de finale, avec une mince avance, elles brisèrent respectivement la résistance de la Colombie et de la Belgique. Le 8 juillet 2014, le Brésil affronterait l’Allemagne à Belo Horizonte avec pour objectif de se retrouver de nouveau dans une finale au Maracanã, afin d’unir l’Histoire de ce stade avec une histoire nationale différente. À la 11e minute, cependant, Thomas Müller marqua le premier but allemand, qui montrait que ce ne serait pas une affaire facile – mais personne ne pouvait imaginer ce qui allait suivre. Klose à la 23e, Kroos à la 24e et à la 26e, Khedira à la 29e marquèrent les quatre buts les plus rapides jamais marqués par une équipe dans un Mondial, portant le score de la mi-temps à 5-0. Le Brésil se trouvait devant une nouvelle tragédie, qui grandissait avec les buts de Schürrle en seconde période. Sept buts à domicile, avec une prestation qui ne montrait à aucun moment que les deux équipes engagées dans ce match appartenaient au même niveau footballistique. Belo Horizonte s’ajouta au Maracanã comme l’un des lieux des grandes humiliations nationales, même si Júlio César ne fut pas condamné par la société de la même manière que Barbosa l’avait été.

Les Allemands, qui de l’avis général avaient présenté la performance la plus stable de toute la compétition, obtenant quelques victoires très difficiles mais dans des matchs de grande intensité, comme face à l’Algérie et à la France, réussirent à faire plier Messi et l’Argentine à la 113e minute de la rencontre avec le but de Mario Götze. D’un côté, en Allemagne on parlait de l’origine multinationale de leur équipe, qui constituait le reflet correspondant de l’Europe occidentale contemporaine ; de l’autre, en Argentine on parlait de la faute de Neuer sur Higuaín, qui rappelait Schumacher. Une décision arbitrale semblait avoir de nouveau décidé, après la finale de 1990, du détenteur du trophée. Cela allait être changé par la FIFA une fois pour toutes à partir de la compétition suivante, comme résultat d’un long parcours de réflexion depuis le début du XXIe siècle.
L’époque de l’oligarchie
Avant le début de la Coupe du monde suivante, un scandale de mégatonnes concernant la direction de la FIFA fut révélé, lorsque la police suisse arrêta le 27 mai 2015 sept dirigeants de la FIFA qui s’apprêtaient à assister au 65e Congrès de la Confédération au Baur au Lac de Zurich. Dans une immense affaire, qui contenait des preuves des autorités américaines concernant des pots-de-vin, de la fraude et du blanchiment d’argent, une série de cadres de la FIFA se retrouvèrent accusés pour la manière dont fonctionnait la Confédération. Au cours de la même année, de plus en plus d’histoires furent rendues publiques, impliquant des dirigeants de pays, des monarques des grands royaumes européens, des dictateurs et des cheikhs, ainsi qu’une multitude de dirigeants footballistiques. La question qui se pose aujourd’hui, connaissant l’Histoire de la FIFA telle qu’elle a évolué – et sa relation avec les États-Unis – est naturellement de savoir si les phénomènes de corruption ont été combattus ou remplacés par d’autres. Sans preuves, toute réponse à cette question a peu de valeur, mais avec ces données historiques précises, il est très important que la question soit posée.
Le résultat de ces évolutions fut que l’ancien Secrétaire général de l’UEFA, le Suisse-Italien Gianni Infantino, fut élu au poste de Président de la FIFA. L’une des premières tâches d’Infantino fut d’organiser les Coupes du monde en Russie en 2018 et au Qatar en 2022, ainsi que de diriger la Confédération en vue du choix du pays organisateur pour la compétition de 2026. En 2018, la FIFA voyagerait en Russie pour la 21e Coupe du monde et son 68e Congrès. La Russie, après les restaurations capitalistes de la fin du XXe siècle, était désormais passée d’un pays qui se trouvait en marge à une grande puissance impérialiste. À l’intérieur, les anciens ennemis du pouvoir soviétique, qui avaient été soutenus idéologiquement et matériellement par le capitalisme occidental, évoluaient en oligarques concurrents de la domination mondiale américano-centrée. Ainsi, les amis du passé étaient devenus des ennemis jurés dans la deuxième décennie du XXIe siècle, avec le premier conflit se manifestant en Ukraine en 2014. Malgré tout, les relations de l’impérialisme occidental et oriental existaient encore et tous les dirigeants occidentaux s’empressèrent d’apporter leur propre présence diplomatique au Mondial organisé par le président russe élu en permanence.
Avec une esthétique qui utilisait le glorieux passé footballistique soviétique, dépouillé de son contenu idéologique, seulement comme signe de continuité nationale d’un grand État puissant, la Russie n’hésitait pas à faire ironiquement un clin d’œil à l’Occident en présentant comme ballon du Mondial une nouvelle telstar, rappelant l’époque de la course à l’espace, revendiquant aussi une part de cette gloire de l’Union soviétique. Au Congrès de la FIFA qui eut lieu à Moscou, la compétition fut attribuée aux États-Unis qui, avec le Canada et le Mexique, accueilleraient le Mondial en 2026. À cette période, Donald Trump avait été élu à la Maison-Blanche, lui qui entretenait d’ailleurs d’excellentes relations avec le régime des oligarques russes.
Sur les terrains russes, où apparut un spectacle footballistique étonnant, l’équipe nationale de Russie semblait capable d’une grande distinction, mais elle ne réussit pas à dépasser les exploits de l’Union soviétique, dans une apparition qui serait la dernière avant que le monde ne bascule dans une dystopie encore plus grande. Pour le reste, l’Europe occidentale, avec la Croatie qui revenait, encore meilleure 20 ans plus tard, de ce grand succès de 1998, domina en ayant de nouveau trois équipes en demi-finales, avec une génération magnifique de l’équipe nationale de la Belgique renaissante éliminant le Brésil et la France éliminant successivement l’Argentine et l’Uruguay. Parmi les paradoxes statistiques, le fait que l’équipe nationale d’Angleterre réussit à se qualifier aux penalties contre la Colombie en huitièmes de finale.
La finale, entre la France et la Croatie, ressemblait finalement à une course à un seul cheval, mais s’il y eut une image restée indélébile, y compris dans les évolutions politiques des années suivantes, ce fut celle du Président français Emmanuel Macron célébrant frénétiquement dans les tribunes du Luzhniki le succès de son équipe nationale. La pluie qui suivit la finale convenait au monde qui se formait pour le pire, rappelait les nuages noirs métaphoriques de l’entre-deux-guerres de ce Mondial de France 80 ans plus tôt, et beaucoup moins la victoire des “black-blanc-beur” dans le resplendissant Stade de France 20 ans avant ce nouveau jour de triomphe.

Le football, qui avait traversé un long processus d’appropriation par les classes aisées, qui chassaient peu à peu des tribunes, avec les billets chers et les compétitions éclatantes, les masses de supporters, était désormais un jeu entre les mains d’oligarques, qui n’avaient même plus besoin du peuple dans les tribunes de leurs fêtes. Ce parcours se poursuivrait naturellement aussi à la Coupe du monde organisée au Qatar, quatre ans plus tard, après le déclenchement d’une guerre qui, pour la première fois dans l’Histoire d’après-guerre du monde, divisa la planète en deux camps ne communiquant pas. Une Coupe du monde qui ne fut accompagnée ni de protestations ni de manifestations, mais seulement de l’exploitation brute de travailleurs étrangers qui travaillèrent dans des conditions d’esclavage, sans aucun droit humain, et encore moins du travail, afin que puisse être montée la grande fête footballistique dans les pays où l’on a l’habitude que sorte le pétrole, et non que rentrent les buts.
La Coupe du monde du Qatar aurait certainement été une grande déception pour l’humanité, s’il n’y avait pas eu encore une fois l’intervention de la métaphysique du football, cette intervention divine qui semble gâcher les plans de ceux qui préparent leur propre récit sur le corps du sport aimé par les peuples. Le 25 novembre 2020, une nouvelle bouleversa : Maradona est mort ! Diego, trahi par son cœur, fut retrouvé mort chez lui, dans des circonstances qui sont encore examinées aujourd’hui. La pandémie qui avait éloigné tout le monde de toute activité sociale rendit l’événement encore plus lourd, comme si toute la planète voulait se taire devant la perte de l’auteur de nos rêves footballistiques. Le président de l’Argentine, Alberto Fernández, décréta trois jours de deuil national. Mais l’Histoire de l’équipe nationale d’Argentine ne pouvait pas ne pas être affectée par cet événement. L’albiceleste, qui depuis 1994 cherchait comment continuer son parcours sans le joueur le plus influent de l’Histoire du sport, n’avait gagné aucun titre depuis que Diego avait porté son maillot pour la dernière fois. Une finale de Mondial perdue, de nombreuses défaites et éliminations humiliantes, deux finales de Copa America perdues aux penalties, encore une autre perdue face au Brésil – le jeu du destin semblait ne pas avoir de fin.
Et pourtant, la compétition suivante après ce jour de la mort de Diego fut la Copa America qui serait organisée sur les terrains du Brésil. Le 10 juillet 2021, l’équipe nationale d’Argentine battait au Maracanã, hanté semble-t-il, le Brésil 1-0 pour remporter son premier titre après 28 ans. L’été suivant, avec une victoire emphatique à Wembley face à la Championne d’Europe, l’Italie, elle remporta la Finalissima et, dans une compétition qui semblait être la dernière de Lionel Messi, elle allait au Qatar avec un espoir caché pour ce que personne ne pouvait attendre quatre ans plus tôt.

Le début, cependant, ne semblait pas du tout porteur d’espoir. Défaite 1-2 contre l’Arabie saoudite et les fantômes d’autres époques semblaient apparaître de nouveau sur le parcours de l’albiceleste. Mais une équipe qui devint peut-être la plus aimée des Argentins dans l’Histoire de leur équipe nationale tant aimée montrait match après match qu’elle avait une étoile pour aller loin. 2-0 contre le Mexique, 2-0 contre la Pologne, avec Messi atteignant à 35 ans une performance qui le plaçait dans le panthéon footballistique absolu. Difficile 2-1 contre l’Australie en huitièmes, qualification aux penalties contre les Pays-Bas après un match mouvementé qui faillit naïvement être perdu, et une apparition princière de Messi en demi-finale contre la Croatie finaliste de 2018, le score s’arrêtant à 3-0. En finale, l’adversaire était la Championne du monde, la France. La description de ce match nécessiterait des heures pour analyser chaque élément et événement significatif séparé, dans un match qui fut peut-être le plus épique, sinon selon tout jugement footballistique le meilleur, dans l’Histoire du Mondial. L’arrêt de Dibu Martínez dans la dernière minute de la prolongation, sur le tir de Kolo Muani, semblait venir du ciel, tout comme les mots de Messi avant l’exécution de Montiel sur le penalty décisif : “de la Terre jusqu’au ciel, jusqu’à la fin Diego”… L’Argentine était de nouveau championne du monde ! Le football réussit aux penalties à vaincre son instrumentalisation politique. On pourrait dire que c’était le but de ses organisateurs – oui, peut-être l’est-il toujours, car ils savent que puisqu’ils ne peuvent pas vaincre le football, que ce soit le football qui les vainque afin qu’entre-temps ils puissent monter leur propre fête. Mais le football continuera à gagner pour toujours – et c’est cela l’Histoire de tout le Mondial, quel que soit celui qui l’a organisé, quelles que soient les taches noires qui ont essayé de salir son corps : ce qui restait, c’était le jeu des peuples, le seul vivant à travers les guerres, parce qu’à la fin – même à travers la mort – la vie triomphe.
Une histoire pour l’avenir
Quelques heures avant le début de la 23e Coupe du monde de la FIFA, sur les terrains des États-Unis, du Canada et du Mexique, peu peuvent savoir quel sera le spectacle footballistique qui se déroulera dans la première compétition de l’expansion encore plus grande de l’institution, avec la participation de 48 équipes. Ce qui est toutefois constaté, c’est la stratégie de la FIFA pour l’évolution de l’institution et du sport lui-même. Désormais, à la Coupe du monde, ne joueront plus seulement les meilleures équipes du monde, ne s’affrontera plus seulement l’évolution de la pensée footballistique, une école contre une autre, mais y entreront – davantage comme figurants que comme véritables concurrents – les équipes nationales des pays qui peuvent créer leur propre récit footballistique afin que grandisse dans chaque coin du monde l’influence du football comme produit, car comme sport il n’a plus besoin de la stratégie politique de la FIFA.
Au même moment où le petit Curaçao participe pourtant à la plus grande compétition footballistique de la planète, la FIFA ne laisse aucune place aux illusions. Ses liens avec le pouvoir et les visées impérialistes, qui n’ont jamais été cachés, sont arrivés au point de créer son propre “Prix de la paix” qu’elle a remis au Président Trump, dépassant les limites du ridicule que, dans d’autres époques, quelqu’un aurait peut-être pu définir. Mais puisse l’inquiétude concernant le Mondial 2026 s’arrêter là. Le football lui-même commence la compétition vaincu, à travers des exclusions : exclusions de supporters qui n’ont pas pu obtenir le visa de voyage nécessaire ; quasi-exclusion de l’équipe d’Iran, qui se trouve en état de guerre avec les États-Unis, et finalement changement de l’emplacement de la base de l’équipe avec son transfert au Mexique ; exclusion de l’arbitre somalien Omar Abdulkadir Artan, qui après 11 heures d’interrogatoire et de détention fut expulsé par un vol de retour vers Istanbul ; fouilles corporelles humiliantes des joueurs du Sénégal hors de l’avion lors de leur arrivée sur le sol américain. Un Mondial fait pour symboliser la fermeture de la porte aux peuples du monde, ce que veut symboliser la direction politique américaine. Un Mondial aux portes littéralement fermées aux masses qui adorent le sport, en raison des prix vertigineux des billets qui ont fini dans un marché noir fonctionnant sous l’égide de la FIFA.

Je me demande, même ce Jules Rimet, qui imaginait une nouvelle politique pour le football mondial, motivé par la ligne de l’Église catholique, comment verrait-il aujourd’hui l’évolution de sa vision ? Comment Stanley Rous réagirait-il à cette fermeture des stades de football à la classe ouvrière ? Comment João Havelange lui-même affronterait-il le ridicule de l’étreinte avec la direction politique américaine ? Cela a peu d’importance – car ce qui importe aujourd’hui et a toujours importé, c’est ce que les peuples percevaient à travers le Mondial. Les peuples qui soutenaient la star autrichienne de l’entre-deux-guerres Matthias Sindelar, qui ne joua jamais avec l’équipe des nazis ; les peuples qui savaient ce qui se passait dans l’Argentine de Videla et se tenaient aux côtés des Mères de Mai, alignant leur pensée avec Menotti, plus tard Maradona, face aux tragédies américaines du sport, avec la France “black-blanc-beur”, face à une Allemagne qui ne fut jamais réunie par un penalty, mais par sa classe ouvrière multiculturelle qui peut gagner dans chacun de ses matchs, même par plus de sept buts.
Tant que la réalité le permet, tant que les êtres humains peuvent penser le football, la chose sans importance la plus importante de la vie, le Mondial nous offrira des images pour trouver nos propres histoires, nos propres récits, notre propre manière par laquelle, à travers le football, qui est le miroir de nos sociétés, nous voyons leur avenir et le nôtre. Un avenir qui, parmi ses plus belles images, a un petit garçon, ou une petite fille, qui frappe dans un ballon soit sur la terre sèche, soit sur le sable, soit sur l’herbe verte, même sur la neige. C’est ce récit que nous voulons pour le football que nous aimons. C’est ce récit que nous voulons pour le Mondial. C’est cette histoire que nous voulons pour le monde !

