L’histoire du football se perd dans les profondeurs de l’existence historique de l’humanité, la quête des raisons pour lesquelles notre espèce s’est consacrée à un jeu de balle touchant aussi bien à des questions biologiques que philosophiques. Toutefois, la codification et le développement du jeu tel que nous le connaissons aujourd’hui soulèvent des questions plus précises – non pas tant sur notre existence même, mais sur la manière dont nous fonctionnons au sein des sociétés et des diverses formations socioéconomiques –, car le jeu des hommes est le miroir de notre histoire sociale. Ainsi, dans le prolongement de l’analyse du parcours historique qui a façonné les jeux de balle, nous nous penchons désormais sur les conditions qui ont déterminé la physionomie du sport moderne dans son berceau, la Grande-Bretagne, à une époque qui ne vit pas seulement naître le football moderne, mais aussi le monde moderne.
Pourquoi le football est-il britannique ? Pourquoi ce qui se joue aujourd’hui partout dans le monde est-il le « English game » et non une évolution du cuju, du pok-ta-pok, du calcio, de la soule ou même de l’episkyros grec ? Pourquoi est-ce le football britannique des foules – et non un autre – qui a constitué le moule de naissance du fútbol ?
La recherche des causes de la domination du jeu britannique et de son expansion mondiale nous ramène aux raisons de l’universalité d’une culture nationale, dans un contexte d’entrée de l’humanité dans le capitalisme et d’achèvement effectif de la mondialisation. Nous jouons partout dans le monde à un sport anglais pour la même raison que nous parlons l’anglais partout dans le monde. Le football est le fruit de la transformation des sociétés féodales en sociétés capitalistes, et sa diffusion, le fruit de l’Empire qui a tenu le rôle principal dans l’expansion de ce système à l’échelle de la planète. Le processus historique qui a agi comme catalyseur dans cette évolution socioéconomique et dans cette diffusion mondiale, c’est la Révolution industrielle. Le football est donc l’enfant de la Révolution industrielle… qui eut lieu en Angleterre !
La Révolution industrielle
Mais pourquoi la Révolution industrielle eut-elle lieu en Angleterre ? Les Britanniques furent-ils les premiers initiateurs du capitalisme ? La réponse à cette seconde question est négative. Le capitalisme n’est pas apparu pour la première fois en Grande-Bretagne, ou du moins – sans entrer dans trop de détails historiques – il n’y est pas apparu uniquement. Cependant, bien que d’autres pays aient également mis en œuvre des politiques menant à la naissance de rapports de production capitalistes dès les XVIe et XVIIe siècles, pour toute une série de raisons, ces rapports purent évoluer plus rapidement en Grande-Bretagne, permettant à ce pays de devenir le berceau du nouveau mode de production et de la Révolution industrielle, événement d’une immense portée historique.
Ces raisons sont nombreuses : l’une d’elles tient à la géographie physique et aux ressources naturelles disponibles du pays. En tant que nation insulaire, la Grande-Bretagne dispose d’une capacité à développer des ports sur l’ensemble de son littoral, utiles au commerce avec chaque recoin du globe. Son relief, marqué par la présence de nombreux fleuves navigables, permet une communication aisée entre les ports et l’intérieur du pays, ce qui revêtait une importance capitale à une époque antérieure au développement des moyens modernes de transport terrestre, comme le chemin de fer. Parallèlement, les gisements de charbon et de fer – ressources essentielles à l’essor industriel – pouvaient être facilement transportés à travers ces voies, tant au sein de la métropole qu’aux confins de l’empire en expansion.
À la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, la Grande-Bretagne réunissait déjà les conditions nécessaires à une transformation rapide du mode de production. La révolution agricole préalable avait multiplié de façon exponentielle les stocks alimentaires tout en réduisant la main-d’œuvre requise pour les produire. Cela entraîna, d’une part, une abondance de force de travail mobilisable dans les premières manufactures, et d’autre part, la capacité à entretenir une population ne produisant pas de denrées, mais des biens industriels. Cette surproduction constitua à son tour la base de la concentration du capital dans les zones rurales. Ainsi naquit une bourgeoisie, issue de la transformation des féodaux détenteurs de vastes domaines, qui bénéficia d’énormes profits grâce aux progrès agricoles et qui était en mesure d’investir dans l’industrie naissante. Ce besoin économique fut comblé par un système financier déjà bien établi, capable d’accorder de vastes crédits pour le développement accéléré des moyens de production industrielle. La Banque d’Angleterre, mais aussi des établissements financiers privés, évoluant dans un environnement politique extrêmement stable, avaient la capacité de financer des investissements à haut risque, avec la circulation de l’argent garantissant en retour la croissance rapide de leurs propres réserves financières. Ces premiers investissements industriels concernaient principalement l’industrie textile, l’extraction minière et les infrastructures.
Cependant, le développement de la production ne suffit pas à lui seul à garantir une croissance capitaliste rapide : encore faut-il que le produit soit « accompli », c’est-à-dire apte à être vendu. Les forces productives purent se développer aussi rapidement en Grande-Bretagne parce qu’existait un marché capable de soutenir l’achèvement de la production. La domination mondiale de la navigation permettait un transport accéléré des biens à travers le monde – un monde qui, pour une large part, se trouvait sur le territoire britannique, le fameux « red on the map », ce rouge sur la carte mondiale symbolisant les possessions de l’Empire, couvrant près de la moitié des terres émergées de la planète. La suprématie maritime et le contrôle du plus vaste « marché intérieur » que l’humanité ait jamais connu assuraient à la Grande-Bretagne son rôle de centre du commerce mondial et donc de champ privilégié pour les investissements capitalistes et, par conséquent, pour le développement industriel.
Et comme si tout cela ne suffisait pas, le risque apparemment élevé des investissements industriels était réduit grâce à l’adoption de toute une série de lois protégeant la propriété privée, lesquelles ne rencontraient guère de résistance. Au même moment, tandis que dans le reste du monde les révolutions bourgeoises-démocratiques ébranlaient les ordres établis des grands États-nations, la Grande-Bretagne ne connaissait aucun bouleversement politique majeur, encore moins une révolution.
Dans cet environnement, l’intérêt apparent des producteurs – qu’il s’agisse des propriétaires des moyens de production, des aristocrates en voie de transformation en classe aristocratique-bourgeoise, ou des corporations – favorisa un développement inédit des techniques de production. Des inventions clés pour lever les blocages des forces productives, telles que la machine à vapeur, les métiers à tisser du type spinning jenny et power loom, ou encore les procédés de fusion du fer, virent le jour dans ce contexte. Les artisans, regroupés en corporations, firent rapidement évoluer les méthodes de production dans le textile, la métallurgie et la construction navale, jetant les bases d’une accélération encore plus marquée du développement économique. Avec les techniques se développèrent aussi, presque par nécessité naturelle, les infrastructures : routes terrestres, canaux, et voies ferrées furent construites, transformant, dès le milieu du XIXe siècle, le pays insulaire en un réseau de transport reliant l’intérieur aux ports et aux confins du globe.
Et si une source de revenus pour les propriétaires de cette richesse produite fut l’Empire, très vite, la capacité à produire des biens entraîna également une augmentation des besoins du marché intérieur de la métropole, les classes dominantes aspirant à améliorer leur niveau de vie.
La naissance de la classe ouvrière dans le capitalisme britannique
Cependant, cette évolution ne fut ni idyllique ni paradisiaque pour tous. Le capitalisme, au-delà des profits accumulés à l’infini par la classe dominante, donna aussi naissance au véritable producteur de cette richesse : la classe ouvrière. Au cours du XIXe siècle, des millions de personnes quittèrent les campagnes pour migrer vers les villes industrielles. La vie rurale devenait insupportable, car l’offre de force de travail dépassait largement la demande. Cela eut naturellement un impact sur les revenus, les salaires plus élevés que proposaient les emplois industriels dans les villes constituant une motivation essentielle pour s’y installer, surtout pour les jeunes générations – les plus instruits, même faiblement, migrant plus facilement que les totalement analphabètes. L’existence du chemin de fer et la facilité du voyage rendaient cette décision encore plus aisée, un trajet de plusieurs jours vers le lieu de réinstallation n’étant plus qu’une affaire de quelques heures.
Mais dans quelles conditions les ouvriers nouvellement arrivés trouvaient-ils ces villes industrielles ? Les centres urbains densément peuplés, et surtout les quartiers ouvriers de villes comme Manchester, Liverpool et Birmingham, devinrent des symboles de surpopulation urbaine et de pauvreté. Les conditions de logement y étaient misérables, avec des systèmes d’égouts et d’hygiène insuffisants, dans des maisons délabrées ou de véritables « bidonvilles ». L’humidité et la mauvaise aération favorisaient la propagation de maladies comme le choléra et la tuberculose. Cette surpopulation extrême entraîna des taux de mortalité très élevés, notamment parmi les enfants de la classe ouvrière.

Mais les conditions n’étaient pas misérables uniquement à la maison : une misère équivalente régnait aussi sur les lieux de travail. Sous un régime de surexploitation de leur force de travail, hommes, femmes et enfants travaillaient de 12 à 16 heures par jour dans les usines. Les salaires des hommes suffisaient à peine à couvrir les besoins de base, tandis que les femmes et les enfants étaient encore plus mal rémunérés. Les crises de surproduction – intrinsèques au système, même à ses phases les plus précoces et les plus florissantes – entraînaient des licenciements massifs et une montée du chômage, rendant la vie ouvrière instable et marquée par l’insécurité permanente.
En ce qui concerne la géographie des villes, ces conditions entraînèrent une véritable scission des centres urbains. Les riches vivaient dans des quartiers plus agréables, avec accès à des services d’hygiène et des espaces verts, tandis que les ouvriers s’entassaient dans des quartiers dégradés. Les riches et la classe moyenne souffraient d’une « cécité » vis-à-vis de la pauvreté : tant que celle-ci ne se manifestait pas sur le pas de leur porte, ils l’ignoraient délibérément. D’ailleurs, cette ignorance apparente des conditions de vie de la majorité de la population dans les centres de développement industriel capitaliste est transmise dans la lecture bourgeoise de cette période historique. La seule réaction de la classe bourgeoise – à travers la charité et certaines mesures élémentaires prises par le pouvoir politique – se limita à quelques travaux d’assainissement et à l’établissement de règlements sanitaires, dans la mesure où ceux-ci pouvaient empêcher la propagation des maladies jusque dans les quartiers des riches.

Au moment même où les conditions de misère représentaient un danger tangible pour la classe ouvrière, leur généralisation fut aussi à l’origine de la naissance de sa conscience de classe.
Les ouvriers développèrent des liens étroits à travers des expériences communes de pauvreté, de labeur et de loisirs. Les quartiers devinrent des micro-communautés où l’entraide était une nécessité. Les premières institutions ouvrières virent le jour – cercles et associations –, fondées sur le besoin d’action collective, menant à la création de syndicats ouvriers, qui devinrent à leur tour la base d’une mobilisation politique. La revendication d’une vie digne au sein des centres industriels britanniques donna naissance à une exigence historiquement inédite de la part des damnés de la terre : la revendication du temps libre, cette parcelle d’existence libre en marge de l’asservissement par l’exploitation du travail.
L’une des premières grandes conquêtes de cette mobilisation politique et de la structuration de classe des ouvriers fut la loi sur la journée de travail de 10 heures, le célèbre Factories Act de 1847. Cette loi garantit à la classe ouvrière le droit à la vie elle-même, en instaurant pour la première fois un temps libre protégé par la loi – ce qui constitua une rupture fondamentale pour le développement d’un jeu qui allait bientôt l’exprimer.
L’impact de l’urbanisation sur le temps libre
Mais le temps libre dans les centres urbains industriels devait nécessairement prendre un nouveau contenu, car il ne pouvait ressembler aux formes de divertissement pratiquées dans les grands champs ouverts, les bois ou les campagnes. Les quartiers ouvriers, bien que pauvres en infrastructures, offraient des espaces ouverts centraux où le temps libre pouvait être investi collectivement. La standardisation croissante des zones urbaines réduisit les activités spontanées, comme les anciens jeux de balle champêtres, en les remplaçant par de nouvelles formes et en transformant ainsi aussi la physionomie du jeu. Le football populaire, libre et informel, se métamorphosait alors en ce qui allait être codifié, au milieu du XIXe siècle, comme le association football – ce que le monde entier, d’une manière ou d’une autre, appelle aujourd’hui fútbol.
Au-delà de la normalisation de l’espace, il y eut aussi celle du temps. Une avancée majeure à cet égard fut l’adoption de l’heure universelle. Le besoin principal de cette uniformisation horaire était lié au chemin de fer. Avant son développement, chaque région définissait son heure localement, en fonction du cycle solaire. Mais la nécessité de programmer les liaisons ferroviaires, ainsi que les activités qui en dépendaient – et plus largement toute la production – conduisit à l’institution d’une heure unique. En 1847 fut instaurée la Greenwich Mean Time (GMT), qui, dès 1880, s’imposa comme l’heure officielle dans tout le pays.
Avec un temps de production standardisé, les ouvriers – devenus de véritables instruments vivants de ce système – virent aussi leur temps de travail standardisé, et par conséquent leur temps libre. Les activités de loisir durent s’aligner sur ces nouveaux rythmes, ce qui entraîna la transformation du jeu informel, sans limite temporelle, en une activité avec un début et une fin bien définis.
Dans ce contexte, le football – déjà diffusé dans les public schools, ces écoles privées fréquentées par les enfants des classes aisées – devint aussi le jeu des villes, des places et des rues pour la classe ouvrière. Sa forme restait spontanée, mais les caractéristiques de l’environnement urbain modifiaient profondément sa nature. En évoquant la création de la Football Association dans la première partie de cette rétrospective historique, on avait déjà abordé la division entre le jeu avec les mains, avec contact physique violent, et celui sans les mains ni tacles dangereux. Ce deuxième type de jeu, qui finit par s’imposer, ne fut pas uniquement une invention de pionniers des institutions footballistiques : il fut aussi un reflet direct du paysage urbain dans la manière de jouer.
Dans les vastes paysages naturels des campagnes, les luttes rugueuses, les mêlées de plusieurs joueurs s’écrasant sur la terre molle, la boue et la végétation n’entravaient pas le cours du jeu. En revanche, dans les sols durs des villes, ces mêmes actions entraînaient des blessures graves. C’est pourquoi le dribbling and kicking game – le jeu de passes et de frappes au pied – put se développer beaucoup plus aisément dans les centres urbains. C’est également pour cette raison que le football (association football) s’est historiquement enraciné dans les grandes villes, alors que le rugby s’est imposé plutôt dans les zones semi-urbaines et rurales. De plus, comme la classe ouvrière se concentrait dans les villes, le football devint étroitement lié à son existence, tandis que les classes aisées, disposant de vastes terrains privés pour leurs loisirs, se tournèrent davantage vers le rugby.
La séparation nette entre temps de travail et temps de loisir conduisit à la diffusion d’une culture footballistique populaire mais fragmentée, propre à la ville. Cependant, une autre mesure législative transforma ce jeu en activité partagée à l’échelle collective, et donc en phénomène social. Les ouvriers n’avaient pas seulement besoin de temps libre pour jouer avec leurs collègues ou voisins, mais aussi d’un moment précis dans leur quotidien, dans leur semaine, pour affronter d’autres équipes issues d’au-delà de leur quartier ou de leur usine. La loi instituant la demi-journée chômée du samedi, en 1850, permit cela. Elle offrit aux ouvriers la première occasion systématique de consacrer leur temps libre à des activités organisées, telles que les matchs de football. Les employeurs eux-mêmes commencèrent à encourager ces pratiques, y voyant un moyen de renforcer la discipline ouvrière et de réduire les tensions sociales dans les villes.
À partir de 1850, le samedi devint le jour du football. Personne ne devait travailler après 14 h, ce qui établit l’horaire le plus sacré de l’histoire du football. Encore aujourd’hui, la plupart des matchs en Angleterre se jouent le samedi à 15 h. Même dans l’environnement contemporain de sur-commercialisation, les matchs de Premier League programmés à cette heure ne sont diffusés sur aucune chaîne – ni gratuite ni payante – à la télévision britannique, et leur retransmission en ligne est interdite dans le pays. Cette règle vise à remplir tous les stades, de toutes les divisions, pendant cette tranche horaire historiquement « protégée » de la semaine.
Cependant, la demi-journée du samedi ne fut pas la seule loi à permettre la transformation du football en phénomène social. Une autre mesure, liée aux conditions de vie de la classe ouvrière, allait jouer un rôle déterminant. En 1870, avec le Education Act, l’éducation obligatoire fut instaurée, consacrant l’enfance comme période de temps libre. L’introduction de l’instruction obligatoire éloigna progressivement les enfants ouvriers des usines, les plaçant dans les écoles. Cela réduisit le travail des enfants et rapprocha les jeunes des activités sportives organisées, les écoles favorisant leur participation et le football y prenant une place centrale.
Mais l’éducation sportive ne revêtait pas le même contenu idéologique selon les classes. Dans l’Angleterre victorienne, le public school – c’est-à-dire le collège privé – était l’usine d’une nouvelle virilité, non fondée sur le développement des capacités intellectuelles ou génétiques de ses élèves, mais sur leurs vertus physiques et morales.
Au même moment, dans les écoles publiques, créées pour le peuple, les vertus de l’action collective trouvaient naturellement un terrain fertile. Cela permit à des élèves issus de milieux modestes de fonder des clubs capables de survivre économiquement et de rivaliser avec l’élite. Un tel club fut fondé par les élèves de la Droop Street Primary, dans l’ouest londonien, avec la création des Queens Park Rangers, en 1882, sous ce nom dès 1885. L’histoire du Sunderland AFC est similaire : le club débuta son activité en 1879 dans le cadre d’une école normale pour enseignants.
De plus, l’éradication progressive de l’analphabétisme entraîna une hausse rapide de la lecture de la presse, qui publiait désormais des comptes rendus de matchs de football. Ainsi, un match, autrefois connu seulement d’un cercle restreint de témoins directs, pouvait désormais intéresser une part beaucoup plus vaste de la population, parfois éloignée de son lieu de déroulement.
Ces deux réglementations furent en réalité les fondements, sur le long terme, du besoin – et de la possibilité – de formaliser des championnats réguliers. Cette organisation globale et collective du déroulement des matchs transforma aussi les lieux qui les accueillaient : les espaces libres qui devinrent peu à peu des stades se convertirent en espaces de socialisation et de renforcement de l’identité communautaire. Les ouvriers qui fréquentaient ces terrains ne s’y rendaient pas seulement pour regarder des matchs, mais aussi pour nouer des liens personnels et sociaux – une dynamique qui, sans engendrer directement une conscience politique, l’a souvent soutenue. Autrement dit, ce ne sont pas les partis et syndicats ouvriers qui ont rempli les stades, mais ces derniers ont pu devenir des vecteurs de diffusion de leur discours politique.
L’identité et la solidarité de la classe ouvrière
La classe ouvrière urbaine ne s’est pas liée par hasard aux terrains de football. Contrairement aux classes dominantes, les expériences communes des ouvriers les aidaient à prendre conscience que seule l’expression collective de leur volonté de vivre une vie meilleure pouvait leur permettre d’améliorer leurs conditions de vie. Cette prise de conscience se reflétait naturellement dans toutes leurs activités, et les stades de football constituaient un lieu privilégié pour manifester cette identité collective.
De fait, des initiatives ouvrières de solidarité voyaient souvent le jour à partir des tribunes : soutien aux chômeurs, aux malades, aux ouvriers blessés. De plus, le fait que la majorité des spectateurs n’avaient même pas encore le droit de vote faisait des stades un espace d’expression populaire exclusif, notamment en ce qui concernait les évolutions politiques.

Mais au-delà des stades, un autre lieu de rencontre de la classe ouvrière devint une véritable institution dans le folklore britannique. Les ouvriers se retrouvaient dans les parcs publics ou les marchés locaux, à l’instar de ce que l’on pouvait observer dans d’autres pays. Toutefois, peut-être à cause du climat, il était nécessaire de disposer d’un espace abrité pour accueillir cette communication et cette sociabilité ouvrière. Ce rôle fut rempli par des lieux qui abritaient généralement une taverne au rez-de-chaussée et une auberge aux étages supérieurs. Contrairement aux private houses, qui exigeaient d’être membre pour y accéder, les public houses étaient ouvertes à tous. C’est leur appellation raccourcie, pub, qui nous est restée jusqu’à aujourd’hui.
En se référant à Engels et à son livre La situation de la classe laborieuse en Angleterre, écrit en 1845, on constate que les pubs n’étaient pas de simples lieux de consommation d’alcool, mais de véritables centres de rencontre sociale, où les ouvriers pouvaient échanger des idées, partager leurs difficultés et tisser des liens de solidarité. C’est dans ces mêmes lieux que prit forme l’organisation de la classe ouvrière, tant sur le plan politique que syndical. Mais les pubs ne furent pas seulement le berceau des organisations politiques ouvrières : elles furent aussi le berceau des premiers clubs de football. Le Sheffield FC, plus ancien club de football au monde, fut fondé dans un pub en 1857. C’est également dans un pub de Londres que fut fondée la Football Association, en 1863, et dans un pub de Manchester que vit le jour la Football League, en 1888.

Ainsi, les pubs et les stades constituaient à la fois des points de ralliement pour la classe ouvrière, et des lieux propices à l’expression collective de cette dernière, qu’elle soit organisée ou spontanée. À travers les premiers matchs entre équipes de quartiers et d’usines, les ouvriers devenaient membres à part entière d’un club. Le développement de la base de supporters ne fut pas immédiat ni spontané, mais s’inscrivit dans une série d’événements reflétant l’accroissement de l’influence du club. Au départ, les ouvriers qui jouaient au football fondaient le club. Le jour du match, quelques proches et amis pouvaient assister à la rencontre. Avec le temps, les joueurs, membres du club, dépassaient le simple effectif de onze titulaires, ce qui faisait que ceux qui n’étaient pas sur le terrain devenaient les premiers supporters-actifs. À leurs côtés se joignaient des voisins ou collègues qui, bien qu’ils ne jouaient pas eux-mêmes, ou n’avaient pas le niveau requis pour intégrer l’équipe, désiraient tout de même devenir membres du club, y voyant une activité à travers laquelle se reflétait un sentiment d’appartenance de classe, plus ou moins conscient. Cet esprit d’appartenance était certes teinté de caractéristiques locales, mais puisque la géographie des villes était profondément marquée par des lignes de division sociale, cette appartenance locale devenait aussitôt une appartenance de classe, accentuée par le renforcement des traits distinctifs de chaque club, ce que la littérature et le langage courant désignent aujourd’hui comme le DNA des supporters.
Ainsi, les meilleurs clubs parvenaient à attirer de plus en plus de membres, de plus en plus de supporters, grâce à un processus de ralliement au vainqueur. Cependant, ce sont bien les caractéristiques propres à chaque club – ce fameux DNA – qui furent le catalyseur de la constitution d’une base de supporters globalement homogène sur le plan social. C’est ainsi que certains clubs se développèrent au point de devenir, à l’époque de la FA Cup et de la Football League, les représentants de la classe ouvrière d’une ville tout entière.
Clubs d’usine et clubs patronaux
Les clubs de football ne naquirent pourtant pas uniquement de l’initiative d’ouvriers dans des pubs. De nombreux patrons et employeurs soutinrent aussi la création de clubs, en devenant leurs principaux mécènes, voire leurs présidents ou propriétaires – même si le statut de propriété n’était pas aussi clair qu’aujourd’hui. Par ce biais, les employeurs contrôlaient en quelque sorte le temps libre des ouvriers, en les rassemblant autour d’une activité organisée sous leur propre égide. Ils s’assuraient ainsi que ce temps ne serait pas consacré à la consommation excessive d’alcool ou à l’émergence de comportements collectifs jugés antisociaux, tout en préservant l’ordre favorable à la productivité de leurs unités. De plus, ils cherchaient à instrumentaliser le football comme outil idéologique, en renforçant les liens affectifs entre les ouvriers – joueurs ou supporters – et l’entreprise ainsi que son dirigeant.
Ce modèle est très courant dans le football moderne. Pourtant, même s’il est présenté comme dominant, il serait erroné de croire qu’il a été – ou qu’il est – la seule voie de développement du sport.
Les employeurs investissaient dans les clubs de football, finançaient équipements, déplacements, infrastructures, et en instaurant des billets d’entrée (comme tous les clubs le faisaient), ils parvenaient souvent à en tirer des bénéfices économiques. Mais plus important encore que ces profits, c’était l’influence qu’ils exerçaient sur la communauté locale – et c’est encore aujourd’hui la principale raison pour laquelle un milliardaire décide d’acheter un club de football, à une époque où ce type d’acquisition est rarement rentable.
La fondation d’un club par un patron, ou dans le cadre d’une entreprise, ne signifiait pas nécessairement que cette identité resterait figée. Parmi les exemples les plus emblématiques de clubs ayant changé de nom et passé aux mains de la classe ouvrière, dépassant les limites de leur entreprise d’origine, on trouve Manchester United, fondé à l’origine comme équipe de la Lancashire and Yorkshire Railway Company of Newton Heath, ou encore le Dial Square, rebaptisé Arsenal.
Les clubs ouvriers se développaient, et le conflit de classes se transposait sur les terrains. Tandis que les classes supérieures, à travers des clubs comme les Corinthian FC ou les Old Etonians, promouvaient l’« idéal amateur » et « l’éthique sportive », selon lesquels le football devait rester exempt de tout enjeu économique, les équipes d’usine revendiquaient la professionnalisation du sport, car les joueurs issus des milieux populaires ne pouvaient se permettre de jouer sans compensation financière.
L’institution qui favorisa grandement ce conflit fut la FA Cup, ouverte à toutes les équipes de la Fédération, indépendamment de leur origine sociale ou géographique. Un match devenu repère historique est la finale de la FA Cup de 1883, où les Old Etonians, représentants des classes aisées, affrontèrent Blackburn Olympic, une équipe ouvrière. Les Old Etonians incarnaient la philosophie sportive des public schools – les prestigieuses écoles privées –, ce qui se reflétait aussi dans leur style de jeu, le rushing game, basé sur l’attaque individuelle, la force physique, les longues passes et les courses balle au pied, sans réelle coopération collective. C’était l’approche aristocratique du football, comme sport de courage et d’effort individuel.
À l’opposé, Blackburn Olympic jouait ce que l’on appelait le combination game. Plutôt que des attaques solitaires, le jeu reposait sur la collaboration et l’échange rapide de passes courtes entre les joueurs. La tactique déployée par l’équipe consistait en des offensives coordonnées, réduisant la dépendance à la puissance physique brute. Cette approche introduisait une véritable stratégie de jeu, avec un accent sur la cohésion collective.

La victoire de Blackburn Olympic, 2-1 après prolongation, fut un symbole : pour la première fois, une équipe ouvrière remportait la FA Cup, réalisant par la même occasion une victoire de classe face à un club de l’élite. Ce fut aussi une victoire idéologique, car leur manière de jouer incarnait l’innovation et l’adaptabilité de la classe ouvrière, fondée sur la coopération plutôt que sur la supériorité physique. Cette victoire détermina en grande partie l’évolution de la tactique dans le football anglais – et, par extension, mondial –, une évolution qui, pourrait-on dire, porte l’empreinte de la classe ouvrière. Ce fut une mise en œuvre du matérialisme historique dans un cadre sportif, et donc symbolique.

La domination de la logique aristocratique dans le football, jusqu’à cette époque, se reflétait aussi dans les systèmes de jeu. Onze ans avant la victoire de Blackburn Olympic, le 30 novembre 1872, eut lieu le tout premier match international de football, entre les équipes représentatives d’Angleterre et d’Écosse. Les formations utilisées par les deux sélections sont révélatrices d’un jeu sans réelle cohésion collective : 2-2-6 pour l’Écosse et 1-2-7 pour l’Angleterre, soit respectivement six et sept attaquants, pour seulement deux et un défenseurs. Le résultat de ce match, contrairement à ce que l’on pourrait supposer aujourd’hui, fut un décevant 0-0. Ce résultat fut en partie influencé par la règle du hors-jeu en vigueur à l’époque, qui exigeait que l’attaquant soit couvert par trois défenseurs (généralement le gardien et deux joueurs supplémentaires), rendant difficile les passes en profondeur.
Cependant, au cours des années 1880, le jeu commença à évoluer avec la mise en place du système 2-3-5, connu sous le nom de « Pyramide », puisque, en y ajoutant le gardien de but, les joueurs formaient un triangle parfait. Ce système devint la norme chez les équipes britanniques. Cette innovation tactique, inspirée à la fois du jeu des ouvriers anglais et de celui des Écossais – dont les origines sociales étaient en général plus proches des classes populaires que celles de leurs homologues anglais –, marqua profondément la manière dont se jouait le football à ses débuts, jusqu’en 1925. C’est à cette date que le sport entra dans une nouvelle ère. Toute la période jusqu’en 1925 peut être considérée comme une phase de formation continue des règlements : les caractéristiques des arbitres, des gardiens, des buts, des lignes du terrain furent peu à peu définies durant ces années, modifiant profondément la physionomie du jeu. Le dernier grand changement fut la révision de la règle du hors-jeu telle que nous la connaissons aujourd’hui, qui révolutionna le jeu et inaugura l’évolution moderne de la tactique footballistique.
Le football comme échappatoire à la misère
Mais pourquoi, parmi toutes les activités de loisir possibles, le football fut-il celui qui attira l’attention et la participation des masses, de la classe ouvrière ? D’une part, les caractéristiques propres à la pratique sportive – avec l’exutoire collectif qu’elle offre, tant pour les joueurs que pour les spectateurs – constituaient un antidote au stress et à la dureté des conditions de travail hebdomadaires. Le football était aussi bon marché et accessible, ne nécessitait que très peu d’équipement et pouvait se jouer presque n’importe où, ce qui le rendait particulièrement populaire dans les quartiers ouvriers, bien plus que d’autres sports.
D’autre part, le fait que les matchs de football soient intégrés à l’emploi du temps hebdomadaire – l’après-midi du samedi, à la fin de la semaine de travail – renforçait leur fonction de soulagement psychologique, dont les ouvriers avaient tant besoin. La possibilité offerte à de larges groupes – des communautés entières en réalité – de se réunir dans un même lieu, à un rendez-vous préétabli, fut l’un des facteurs de sa massification soudaine. Le public vivait les victoires et les défaites collectivement, ce qui renforçait le sentiment de communauté et de solidarité.
Au-delà de cette expérience collective, cependant, le football avait aussi la capacité d’offrir quelque chose de bien plus personnel à chaque participant, de quelque manière qu’il soit impliqué dans ses activités : une source d’estime de soi. Grâce aux succès du club auquel chacun s’identifiait, il pouvait ressentir une part de fierté, de joie dans la victoire, dans un environnement où les barrières sociales semblaient, ne serait-ce qu’un instant, abolies.

Dans les stades, la classe sociale ne revêtait pas la même importance que sur les lieux de travail ou lors des événements mondains des classes supérieures. Ainsi, le succès d’un club sur le terrain pouvait, au moment du match, avoir plus de poids que la situation économique réelle des supporters, qui voyaient parfois des enfants issus de leur propre classe devenir des protagonistes et des héros. Cette illusion ne fonctionnait pas nécessairement de manière négative pour les revendications économiques et sociales des ouvriers, car chaque petite victoire sportive ne faisait pas disparaître la dure réalité : elle produisait au contraire des symboles, illustrant la capacité de leur classe à triompher dans d’autres domaines.
De plus, la valeur intrinsèque de l’élément ouvrier victorieux démontrait que cette victoire pouvait être obtenue sans dépendre de l’employeur ou du patron, supposément indispensable, ouvrant ainsi un terrain à l’émancipation des consciences ouvrières.
Cet équilibre subtil entre illusion et libération est le socle du conflit idéologique dans le football sous le capitalisme. Ignorer ou nier cette lutte est une faute grave pour quiconque prétend représenter les intérêts et le progrès des masses laborieuses. Le stade peut symboliser l’assaut vers la vie pour chaque opprimé, et nourrir la réflexion sur l’assaut véritable de la classe ouvrière dans un monde libéré de toute barrière de classe.
La légalisation du professionnalisme en 1885
Mais la transformation des ouvriers en héros du football ne s’est pas produite uniquement sur le terrain. Les clubs ouvriers durent mener un combat acharné pour exister, avec des joueurs issus des couches populaires, et pouvoir rivaliser avec les clubs de la classe dominante. La revendication principale qui permit cette évolution fut la légalisation du professionnalisme.
Aujourd’hui, dans de nombreux débats, le professionnalisme est souvent perçu comme un aspect du football qui le rapproche des intérêts des riches, principalement parce qu’il est lié à sa marchandisation. Pourtant, historiquement, la possibilité pour un travailleur d’être payé et de vivre en jouant au football fut précisément ce qui permit l’émergence de héros issus des classes laborieuses les plus démunies. Les clubs aristocratiques, qui souhaitaient maintenir le sport dans le cadre de leur propre hégémonie idéologique, prônaient avec insistance l’idéal sportif amateur – un principe qu’ils parvinrent à imposer dans le rugby, éloignant largement ce sport des masses ouvrières, comme ce fut aussi le cas aux Jeux Olympiques.
La lutte acharnée et la pression des clubs ouvriers – avec en première ligne Blackburn Rovers et d’autres équipes du Nord industriel – ouvrirent la voie à l’acceptation du professionnalisme par la Football Association, en 1885.
Cette décision fit du football, entre autres choses, un moyen d’ascension sociale, bien que les ouvriers-joueurs qui parvenaient à « réussir » restaient une infime minorité au regard de l’immensité de la classe ouvrière. Cela ramène au dilemme, constamment renouvelé dans le football, entre illusion et symbole, qui coexistent en tension. D’un côté, cette possibilité, même limitée, peut nourrir l’illusion d’une ascension dans un système fondé sur l’exploitation ; de l’autre, elle produit des héros ouvriers qui symbolisent bien plus qu’ils ne peuvent représenter ou même concevoir eux-mêmes.
L’un des premiers héros du football ouvrier fut Jimmy Ross, qui joua professionnellement pour Preston North End, un club de la périphérie de Manchester. Il contribua à l’invincibilité de son équipe durant la saison 1888-1889, dans l’une des formations les plus emblématiques de l’époque – une saison qui mena à la conquête du tout premier championnat de l’histoire du football anglais.

Le professionnalisme contribua également à l’indépendance économique des clubs, qui désormais puisaient leurs ressources dans l’économie locale, augmentant leur influence sur les masses ouvrières – en particulier auprès de la jeunesse, qui embrassait encore davantage ce sport en y voyant une possibilité d’améliorer, à titre individuel, son niveau de vie.
Un exemple de club qui se développa considérablement grâce aux caractéristiques économiques d’une ville fut Sheffield United. Fondé en 1889, le club fut immédiatement lié à la ville industrielle et à ses ouvriers sidérurgistes. Le surnom de l’équipe, The Blades (« Les Lames »), reflétait la tradition locale dans la fabrication de couteaux et d’outils de coupe, faisant du club un véritable symbole de l’identité industrielle de la ville.

Dans la ville encore plus vaste de Birmingham, Aston Villa, fondée en 1874 par des membres d’une église locale, avait pour objectif initial la socialisation par les activités sportives. Mais son identité se transforma rapidement, en raison du soutien massif que lui apporta la classe ouvrière. Ce soutien fit d’elle un symbole social de la ville et de son développement industriel. À Londres, on retrouve des caractéristiques similaires dans l’histoire de West Ham United, fondée en 1895 sous le nom de Thames Ironworks FC. Ce club fut créé par les ouvriers des chantiers navals de la capitale, et s’associa dès lors à la classe laborieuse et à la lutte contre les inégalités sociales.
Ces éléments d’expression collective de classe, ces symboles de victoire des exploités face à leurs exploiteurs, ne produisirent pas à l’époque d’illusions trompeuses. Ils constituèrent au contraire une base pour les revendications politiques, à une époque où le mouvement ouvrier connaissait une croissance de sa force et de son organisation. Le football ne fut donc pas « l’opium du peuple », comme la religion, mais un outil potentiellement utile dans les mains de la classe ouvrière pour mener des luttes plus grandes et plus concrètes sur le terrain politique et social contre les classes dominantes.
La fondation des institutions du football
Le football, dans ses premières années d’existence en tant que sport organisé, fut-il donc la propriété de l’aristocratie qui l’avait codifié, ou un outil entre les mains des masses exploitées ? Étant donné que le football fait partie de la superstructure – c’est-à-dire un phénomène qui émerge à partir d’une base économique donnée – son destin fut, et reste, déterminé par ceux qui détiennent le pouvoir économique et politique, c’est-à-dire les élites. Cela ne signifie toutefois pas que l’aristocratie britannique toute-puissante a toujours pu agir sans obstacle, ni qu’elle n’a pas essuyé de défaites importantes dans sa tentative de dominer cette activité sociale qu’elle avait initialement réservée à son propre divertissement.
Les victoires des clubs représentant les masses laborieuses furent en grande partie le fruit de leur action organisée et coordonnée au sein même des institutions du football. La création de ces dernières fut elle-même une victoire des outsiders de la société. La fondation de la Football Association, en 1863, se produisit d’ailleurs en l’absence flagrante des représentants des collèges. Il en résulta l’adoption d’un style de jeu plus proche de celui pratiqué par les ouvriers urbains.
Bien entendu, l’héritage des classes dominantes n’était pas totalement absent : les onze joueurs par équipe reprenaient le nombre de joueurs dans une équipe de cricket – sport aristocratique par excellence. Une autre version, plus romantique, suggère que ce chiffre correspondait au nombre de lits dans les dortoirs de Cambridge, en lien avec les règlements de 1848. Mais il est plus probable que ce soit une invention rétrospective. Quant aux dimensions du terrain, elles furent fixées d’après celles de la cour du collège de Rugby – un collège aristocratique –, ce qui limita l’espace désormais défini pour le nouveau sport.
Moins d’une décennie après la fondation de la Football Association, la création de la FA Cup, en 1871, démocratisa pleinement le sport, en permettant aux clubs ouvriers d’affronter les équipes de l’élite et de remporter pour la première fois, en 1883, ce même trophée – dans un stade hautement symbolique pour l’aristocratie britannique : le Kennington Oval, siège historique de l’équipe nationale de cricket anglaise.
Enfin, la fondation de la Football League, en 1888, fut une initiative des clubs populaires. William McGregor, membre du conseil d’administration d’Aston Villa, en fut l’instigateur. La victoire des clubs ouvriers dans la création du championnat se reflète dans la comparaison avec le rugby – sport des classes supérieures – dont la première division anglaise ne fut créée qu’en… 1987, soit 99 ans plus tard.
La création de la Football League permit de structurer le calendrier des matchs, introduisit une concurrence qui attisa l’intérêt du public, et consacra le football comme phénomène national, tout en renforçant sa dimension professionnelle. Son importance est cependant encore plus grande : elle posa les bases du modèle de développement du football dans chaque pays du monde, transformant progressivement ce phénomène social de britannique en mondial. C’est ce parcours qui inspira Eduardo Galeano lorsqu’il écrivit que « le football fut d’abord organisé dans les collèges et universités d’Angleterre, puis apporta de la joie à la vie des Sud-Américains qui n’avaient jamais mis les pieds dans une école. »
Mais le football ne fut pas conquis par la classe ouvrière. Ce fut, en réalité, un processus d’échange entre classes, chacune l’utilisant à ses propres fins – et les capitalistes finirent par l’emporter, jouant en terrain favorable sur le plan économique. Les élites créèrent le sport codifié ; la classe ouvrière le transforma, le popularisa et en fit un phénomène social. Le capital, lui, revint au moment opportun, lorsque le sport devint porteur de profits politiques et économiques. Ce processus fut favorisé par la marchandisation du sport – phénomène qui, paradoxalement, ne fut pas une invention bourgeoise.
Les clubs ouvriers dépendaient des recettes de billetterie pour fonctionner. C’est ainsi qu’ils introduisirent les premières formes de commerce dans un sport. Une histoire caractéristique de cette origine ouvrière de la marchandisation est celle de la première société anonyme de football. En 1889, l’East End Football Club de Newcastle (plus tard renommé Newcastle United) décida de réduire de moitié le prix des billets, dans l’espoir d’attirer beaucoup plus de spectateurs et d’augmenter ainsi ses recettes. Mais l’expérience échoua : ce furent les mêmes supporters qui vinrent au stade, prouvant que les prix pratiqués à l’époque ne constituaient pas un obstacle pour les classes populaires. Cela réduisit les recettes de moitié et plongea le club au bord de la faillite.
L’année suivante, au lieu de revoir sa politique tarifaire, le club décida de se constituer en limited company, émettant 1600 actions, vendues dans des pubs locaux. La possibilité offerte aux habitants de devenir co-propriétaires du club eut un effet extraordinaire sur sa popularité : les actions s’arrachèrent, et le club devint le premier club de football à base populaire – tout en étant aussi la première société anonyme du football. Grâce à sa solidité financière, il écrasa la concurrence locale et mena son grand rival, le West End Football Club, à la faillite et à la dissolution.

La capacité des clubs populaires à se développer économiquement fut également renforcée par les évolutions technologiques de l’époque. À la fin du XIXᵉ siècle, le réseau ferroviaire du pays était presque achevé. Les transports en commun se multipliaient dans les villes, tandis qu’une nouvelle invention, la bicyclette, réduisait les distances urbaines, permettant à un public plus nombreux et venant de plus loin de se rendre aisément au stade de son équipe favorite.
Mais comment se fait-il que cette croissance économique n’ait pas consolidé un modèle de clubs appartenant aux ouvriers eux-mêmes ? Les clubs ouvriers n’avaient commis aucune erreur. Ils s’étaient développés dans le but de survivre dans un monde dominé par les capitalistes, dans un modèle économique structuré pour servir les intérêts de la classe exploitante. Il était donc inévitable que le capital domine également le domaine du football, car ce sont les instruments de sa propre politique économique qui permettaient sa diffusion et sa popularité. Et cela continuera tant que le système économique restera le même qu’en 1890, prouvant qu’il ne peut exister de « îlots socialistes » dans le football au sein du capitalisme.
L’émergence et le développement du football féminin
Cependant, la démocratisation d’un sport, opérée de facto par les masses qui l’avaient adopté, ne pouvait être complète sans concerner l’ensemble de la société. Si la classe ouvrière avait dû briser un obstacle pour s’imposer dans l’histoire du football – celui de la classe sociale –, un autre obstacle, tout aussi voire plus difficile à surmonter, fut la société patriarcale. L’histoire des débuts du football féminin présente de nombreux parallèles avec celle du football ouvrier, probablement parce qu’elle s’est développée sur des bases similaires. Un jeu accessible, capable de générer des émotions collectives, commença à être pratiqué par celles et ceux qui en ressentaient le besoin. L’intervention de la classe dominante face à un développement qu’elle ne contrôlait pas – et qui ne correspondait pas à ses normes – illustre une fois encore l’impossibilité d’un sport véritablement démocratique tant que des relations de pouvoir dépassées dominent la société, indépendamment du genre.
L’époque victorienne se caractérisait par des normes sociales strictes – encore plus strictes pour les femmes, cantonnées à l’espace privé du foyer et écartées de la vie publique et des activités sportives. La presse de l’époque regorge de commentaires moqueurs sur les femmes qui osaient pratiquer un sport. Les premiers clubs féminins, apparus à la fin du XIXᵉ siècle, firent l’objet de railleries : on cherchait à ridiculiser leur existence même. Il n’est pas anodin que ces premières tentatives coïncident avec les luttes pour l’émancipation des femmes et les combats politiques pour leurs droits, comme le droit de vote.
Au cœur des critiques figuraient des aspects de la participation féminine au sport que l’on considère aujourd’hui – heureusement – comme obsolètes. Ainsi, l’« indécence » de la tenue vestimentaire des femmes était l’un des principaux motifs de scandale : la tenue sportive était jugée inappropriée. Cette réaction ne relevait pas simplement d’un conservatisme culturel : elle répondait à une volonté de limiter la liberté de mouvement des femmes – un objectif atteint, en partie, grâce à des vêtements lourds et inconfortables. L’une des polémiques les plus caractéristiques de l’époque concernait même… la bicyclette : on débattait pour savoir s’il fallait interdire son usage aux femmes, car, au-delà des « plaisirs corporels interdits » qu’elle pouvait provoquer, elle obligeait surtout à dévoiler une partie de la jambe – chose alors inadmissible.
Mais le véritable enjeu n’était ni l’exposition de la jambe, ni une quelconque association absurde avec la sexualité : il s’agissait de contenir la femme, considérée comme propriété, dans un espace restreint, et d’empêcher son indépendance de mouvement – indépendance que le vélo permettait d’atteindre.
Les premiers matchs féminins recensés remontent aux années 1890. Ils étaient systématiquement accompagnés d’articles de presse dénonçant des spectacles « violant les principes de la décence ». Un match de 1895 entre deux équipes appelées « Nord » et « Sud » fut qualifié de rencontre de « femmes égarées ignorant leur rôle naturel ». En plus de ces critiques moralisatrices, des croyances pseudo-scientifiques affirmaient que de telles activités rendraient les femmes plus masculines, voire leur infligeraient des dommages corporels irréversibles – presque exclusivement liés à leur capacité de reproduction.
Malgré les moqueries de la classe dominante et d’une large part de la société, le football féminin ne disparut pas au début du XXᵉ siècle. Au contraire, il gagna progressivement un public plus large. Les clubs féminins suivaient le même parcours que les clubs ouvriers cinquante ans plus tôt, en se constituant rapidement une base de supporters – et même plus rapidement que ne l’avaient fait les clubs masculins.

L’une des figures les plus importantes de cette première phase de développement du football féminin fut Nettie Honeyball – un nom qui, vraisemblablement, n’était pas son véritable prénom. Fait notable : pour échapper aux moqueries sociales, les femmes de l’époque jouaient au football sous des pseudonymes, appelés noms de football.
Honeyball, issue d’une famille de classe moyenne du quartier de Pimlico à Londres, est considérée comme la fondatrice du tout premier club féminin, le British Ladies’ Football Club. Ses paroles, prononcées dans une interview de l’époque, illustrent parfaitement le lien entre le développement du football féminin et les revendications sociales pour l’émancipation des femmes. Elle déclarait : « Il n’y a rien de ridicule dans le British Ladies’ Football Club. J’ai fondé ce club à la fin de l’année dernière, convaincue qu’il fallait prouver au monde que les femmes ne sont pas les créatures ‘ornementales’ et ‘inutiles’ que les hommes décrivent. Je dois avouer que mes convictions, sur tous les sujets où les opinions sont polarisées, penchent toujours du côté de l’émancipation. Et j’attends le jour où les femmes siègeront au Parlement et auront voix au chapitre sur les affaires – en particulier celles qui les concernent directement. »
Au sein de ce club fondé en 1895 par la suffragette Nettie Honeyball joua également l’une des grandes figures du football féminin, Helen Matthews, ainsi que la première joueuse noire de l’histoire, Emma Clarke.

Le véritable tournant qualitatif qui fit exploser la popularité du football féminin eut lieu avec le déclenchement de la Première Guerre mondiale. Les femmes, auparavant cantonnées au rôle de ménagères, durent devenir ouvrières, prenant la place des hommes dans les usines pendant que ces derniers étaient envoyés sur les champs de bataille et dans les tranchées meurtrières. Dans les usines naquit alors une conscience collective et une forme d’organisation entre femmes, qui se retrouvaient pour la première fois dans un espace social où elles partageaient la totalité de leur quotidien – non seulement les heures de travail, mais aussi leur temps libre.
C’est ainsi, et exactement de la même manière que s’étaient formés les premiers clubs ouvriers masculins, que les femmes créèrent leurs propres équipes. Parmi elles, la légendaire Dick, Kerr’s Ladies, qui tira son nom de l’usine du même nom, laissa une empreinte indélébile dans l’histoire du football.
Ce club naquit à Preston, ville industrielle proche de Manchester, qui avait déjà vu naître la première équipe ouvrière championne d’Angleterre, Preston North End. Dès sa création en 1917, l’équipe féminine fit des progrès fulgurants, tant sur le plan sportif que dans sa capacité à assurer sa viabilité et à organiser ses tournées, si bien que sa renommée se propagea dans tout le pays. Des milliers de spectateurs affluaient dans les stades pour la voir jouer, que ce soit par curiosité ou par véritable admiration. Et si l’on peut affirmer que la baisse du niveau du football masculin, due à la guerre, rendait le football féminin plus attrayant en comparaison, cela ne suffit pas à expliquer l’essor exponentiel et continu de sa popularité, même après la fin du conflit.
Les Dick, Kerr’s Ladies détiennent même une primauté historique dans le football mondial. Le 16 décembre 1920, un jeudi soir, elles disputèrent le tout premier match nocturne de l’histoire sous éclairage artificiel. La veille, des caisses contenant des projecteurs anti-aériens arrivèrent à la gare de Preston, attirant l’attention de la presse locale et même de Pathé News, venu filmer l’événement.
Devant 12 000 spectateurs, par une nuit froide et étoilée, l’équipe féminine de Preston remporta ce match 2-0, récoltant 600 livres pour les anciens combattants.
Mais l’événement le plus marquant allait survenir quelques jours plus tard. Le 26 décembre 1920, les Dick, Kerr’s Ladiesaffrontèrent une autre équipe au Goodison Park. 53 000 personnes passèrent les tourniquets du stade, tandis que 14 000 autres restèrent à l’extérieur, faute de place. L’équipe mythique l’emporta 4-0, avec comme grandes figures la redoutable Lily Parr et la capitaine Alice Kell.
Ce match est considéré comme ayant franchi un seuil d’intolérance pour les institutions du football, qui commencèrent à craindre que ce jeu féminin, en dehors de leur contrôle, ne devienne plus populaire que le football masculin.

La Football Association, qui pendant toute la période d’activité du football féminin refusait d’en reconnaître officiellement l’existence comme faisant partie intégrante du sport, misait sur l’échec de cette initiative. Mais en 1921, elle dut prendre des mesures plus radicales pour mettre un terme à cette dynamique et à son succès grandissant. Elle interdit alors formellement le football féminin, déclarant que tout club qui soutiendrait un match féminin, ou prêterait son terrain à cette fin, serait automatiquement exclu de la Fédération. Cette décision porta un coup décisif au développement du football féminin, qui ne pouvait plus générer les recettes nécessaires à sa survie. Les matchs se tinrent désormais de manière informelle, dans des parcs ou des espaces ouverts, jusqu’à la levée de cette interdiction en 1969.
Contrairement au football masculin – qui, une fois devenu propriété de la classe ouvrière, fut rapidement récupéré par les capitalistes et développé selon leurs propres règles économiques et politiques, incapables toutefois de le faire disparaître face à la masse prolétarienne – dans le cas du football féminin, la stratégie fut différente. Comprenant qu’ils pouvaient l’interdire purement et simplement, les détenteurs du pouvoir optèrent pour l’éradication. Même cette forteresse finirait par tomber : aujourd’hui, le capital traite le football féminin comme il traitait le football masculin il y a plus d’un siècle.
L’héritage footballistique et social
Le football britannique du XIXᵉ siècle et du début du XXᵉ siècle accompagna les évolutions sociales de son temps. À travers son développement, il voyagea, se diffusa dans chaque recoin du vaste Empire, et conquit encore plus les pays touchés par les bateaux britanniques, qui transportaient avec eux le produit culturel le plus exportable de leur patrie et de leur culture populaire.
Son histoire reflète toutes les grandes oppositions idéologiques de l’époque : le développement industriel des villes, l’émergence de la classe ouvrière, sa prise de conscience en tant que classe distincte avec ses propres objectifs politiques et son rôle d’exploitée dans la société capitaliste, la centralisation du profit à travers l’expansion des marchés – internes ou extérieurs –, mais aussi la confrontation idéologique entre le pouvoir de l’élite et la masse des travailleurs, qui, au-delà d’être producteurs de richesse, furent aussi les artisans des phénomènes sociaux du nouveau monde capitaliste.
La physionomie du jeu changea elle aussi : du désordre individuel à la tactique collective. La modification de la règle du hors-jeu, en 1925, marqua un tournant dans le style de jeu. Les protagonistes ne portaient plus les uniformes impeccables des collèges, mais des tenues de travail ou les premières véritables tenues de football, souvent commandées par un patron d’usine ou confectionnées directement par les clubs eux-mêmes. Les stades devinrent des lieux de sociabilité, et les pubs se transformèrent en institutions fondamentales de la société britannique, intimement liées à la vie de la classe ouvrière et au football. Le jeu des gentlemen était désormais celui des hooligans – et c’est là l’identité d’une tribu mondiale qui compte aujourd’hui des milliards de membres.
La Grande-Bretagne ne fit pas que créer le football en tant que sport. Elle le façonna en tant que phénomène social avant de l’exporter dans le reste du monde – car ce ne furent ni des enseignants ni des prêtres, ni des soldats ni des gouverneurs qui en prirent la charge, mais bien les masses laborieuses, qui reconnaissaient dans ce jeu leur propre culture.
Comprendre le football exige d’examiner attentivement sa naissance et son développement précoce en Angleterre. Car lorsqu’on y revient, bien des phénomènes contemporains prennent un tout autre sens. Le même sens que revêt l’analyse du conflit de classes lorsqu’on étudie cette société, à cette même époque du XIXᵉ siècle : celle de la Révolution industrielle, de l’Empire, du prolétariat industriel, des prémices de l’émancipation féminine. Et si tous ces phénomènes ont des noms différents dans chaque langue, il en est un mot anglais que l’on reconnaît dans chaque coin du globe : football.

