Le football est un phénomène essentiellement sportif mais aussi, par extension, social. Cette double nature rend souvent difficile, voire ambivalente, la réaction de son public – et de l’Histoire elle-même – face à ses résultats comme à ses protagonistes. Il existe des équipes qui n’ont pas la sympathie populaire, car elles ont cannibalisé le football à l’échelle nationale ou continentale, tout en pratiquant un jeu d’une esthétique remarquable. Il y a des footballeurs que personne ne souhaiterait avoir pour amis, mais qui sont des artistes de la plus haute classe entre les quatre lignes qui délimitent le terrain. Il y a enfin des victoires historiques pour lesquelles on ne sait s’il faut se réjouir pour leurs acteurs – joueurs, entraîneurs, voire le peuple qu’ils représentent – ou au contraire s’inquiéter de ceux qui, de l’extérieur, en tirent profit.
Dans la situation politique mondiale actuelle, marquée par l’affrontement vorace de deux mondes impérialistes, une figure dont les implications peuvent faire douter du degré d’admiration que l’on peut porter à son impact sur le football mondial est celle d’Oleg Blokhin. Trop souvent, le besoin de lier l’affection footballistique à une adhésion idéologique, passagère ou durable, obscurcit la reconnaissance de l’influence de chaque joueur et de son rapport au contexte dans lequel il a déployé son talent. C’est pourquoi j’essaierai, dans ce texte, de retracer son histoire footballistique et personnelle en lien avec les données de chaque époque, et non à travers des relectures opportunistes de l’Histoire, telles qu’on a l’habitude de les voir dans les médias et diverses chroniques.
Blokhin fut peut-être le plus grand joyau footballistique de l’Union soviétique, liant son nom à l’équipe nationale de ce pays, tout en étant également l’une des figures majeures du football ukrainien – non pas seulement comme joueur en activité, mais aussi comme entraîneur et, plus encore, comme légende vivante. Le fait que les deux pays de Blokhin soient liés à un troisième, la Russie – aujourd’hui en guerre contre l’Ukraine – ne doit pas être ignoré. Il convient cependant de remettre cela à sa juste mesure, afin de pouvoir lire correctement le passé et analyser son influence dans un cadre historique plus large. D’ailleurs, c’est cette introduction qui donne le ton nécessaire à notre époque.
L’histoire personnelle de Blokhin n’est d’ailleurs pas étrangère à l’histoire particulière de la Russie. Quelques mois avant la création officielle de la Confédération des républiques soviétiques, le 30 décembre 1922, naissait à Moscou, en Russie soviétique, Vladimir Ivanovich Blokhin. Vladimir étudia la chimie à Kharkiv, qui appartenait alors à la République soviétique d’Ukraine (et qui, au moment de la rédaction de cet article, constitue un territoire ukrainien occupé par les forces russes). Après ses études, il fut enrôlé et servit dans les républiques du Kirghizistan et de l’Ouzbékistan. Mais durant la Grande Guerre patriotique, Vladimir, alors dans la fleur de l’âge, devint l’un de ces héros auxquels l’humanité doit sa victoire contre le monstre du fascisme, ayant combattu au siège de Leningrad, dont il survécut !
Après la guerre, son parcours le mena à Kiev, où il prit la tête du 81e bataillon de réserve. À cette époque, l’Armée soviétique était l’institution par laquelle le sport soviétique était essentiellement maintenu, nourri et organisé. Ainsi, Vladimir se retrouva, en plus de ses autres responsabilités, à superviser des activités sportives, ce qui le mena plus tard jusqu’au poste de président de la Fédération de pentathlon moderne.
Cette implication de Vladimir dans le sport est évidemment capitale pour l’histoire, car c’est à travers elle qu’il rencontra en 1950 Kateryna Zakharivna Adamenko, championne de l’Union soviétique au pentathlon, au saut en longueur, au 80 mètres et au 100 mètres haies. Adamenko fut l’une des plus grandes figures du sport soviétique, signant au total 87 records nationaux au cours de sa longue carrière. En 1952, Vladimir Blokhin et Adamenko donnèrent naissance à leur fils Oleg, le 5 novembre.
Grâce à ses parents, Oleg grandit littéralement dans le système de la Dynamo de Kiev, vaste organisation sportive qui offrait aussi d’autres services aux enfants des athlètes et des responsables, comme leur éducation scolaire de base. Élevé dans un tel environnement – et encouragé par ses parents – Oleg développa très tôt des performances remarquables. Son sport préféré, dès son plus jeune âge, fut le football, mais il semblait capable d’exceller aussi dans d’autres disciplines. Il est en effet impressionnant de constater qu’à 16 ans, son record sur 100 mètres était de 11 secondes, une performance de niveau compétitif pour cette discipline. Mais Blokhin sut tirer parti de ses extraordinaires capacités physiques en perfectionnant sans relâche sa technique footballistique, dans le but de briller dans le sport qu’il aimait.
À cette époque, au milieu des années 1960, l’équipe première de la Dynamo était entraînée par Viktor Maslov, considéré comme le “père” du 4-4-2 et de l’introduction du pressing haut, qui allait jeter les bases d’une profonde évolution tactique du football européen dans les décennies suivantes. Maslov, innovant, ne craignait pas les décisions audacieuses – et cela fut sans doute déterminant pour que Oleg fasse ses débuts en équipe première quelques jours après ses 17 ans, le 25 novembre 1969. Il fut même titularisé pour ce match disputé sur le terrain du Lokomotiv Tbilissi.
Lors de cette première saison, Blokhin disputa un autre match en Coupe. Sa présence régulière dans le onze de la Dynamo, et donc dans les matchs du championnat national, ne démarra réellement qu’à partir de 1972.
Après avoir joué dans toutes les équipes de jeunes de l’Union soviétique, la première grande compétition internationale à laquelle il participa fut les Jeux Olympiques de 1972, à Munich, où l’Union soviétique remporta la médaille de bronze, ex æquo avec l’Allemagne de l’Est. Blokhin, pour sa première compétition internationale, y inscrivit six buts.
La saison suivante vit l’éclosion de son talent : il disputa 27 matchs en 1972 et 29 en 1973. Dès sa deuxième saison complète comme titulaire, ses performances furent telles qu’il reçut le prix du meilleur joueur soviétique. Et ce n’était que le début de ce qui allait suivre.

L’arrivée de Valeriy Lobanovskyi à la Dynamo allait propulser les succès du club, mais aussi ceux de Blokhin sur le plan personnel. Percevant le football comme un système chaotique, susceptible d’être analysé mathématiquement, à condition d’inclure quantitativement la performance individuelle de chaque joueur, Lobanovskyi renforça l’Institut scientifique de la Dynamo, instaurant une révolution sur laquelle repose en grande partie l’évolution ultérieure de l’analyse des données dans le football. Blokhin était ainsi le meilleur joueur d’une équipe ayant le privilège d’être la première à utiliser des méthodes modernes qui allaient s’exporter peu à peu dans le football mondial.
Évoluant comme second attaquant, en raison de sa capacité à démanteler les défenses adverses grâce à sa vitesse fulgurante, il utilisait les deux pieds pour marquer et pouvait jouer aussi bien avant-centre qu’organisateur axial. Cependant, ce sont ses percées, le plus souvent sur l’aile gauche, qui ont marqué l’histoire et défini son style si personnel.
Cette équipe de la Dynamo, déjà en pleine ascension depuis l’époque Maslov, ne cessait de s’améliorer, au point qu’on pouvait se demander si elle avait une limite. En 1972 et 1973, avec Blokhin comme meilleur buteur, elle termina à la 2e place. En 1974 et 1975, elle remporta le championnat, Blokhin finissant une nouvelle fois en tête du classement des buteurs.
En 1974, la Dynamo remporta la Coupe nationale en venant à bout de la Zorya Vorochilovgrad, 3-0 après prolongation, décrochant ainsi son billet pour la Coupe des vainqueurs de coupe 1974-75. C’est dans cette compétition européenne que les caractéristiques de l’équipe de Lobanovskyi allaient pleinement s’exprimer et que Blokhin allait se faire connaître de manière éclatante dans le monde occidental, qui suivait rarement les championnats des pays socialistes – d’autant plus à une époque où l’accès aux images télévisées internationales était très limité.
Au premier tour, la Dynamo affronta le CSKA Sofia, qu’elle élimina avec deux victoires 1-0. Le deuxième tour fut bien plus ardu, car l’adversaire n’était autre que le vainqueur de la Coupe d’Allemagne de l’Ouest : l’Eintracht Francfort. La Dynamo s’imposa à l’extérieur, au Waldstadion, 2-3 après avoir renversé le score, Blokhin inscrivant le deuxième but de son équipe. À Kiev, une autre victoire, cette fois 2-1, offrit à la Dynamo une qualification précieuse pour les quarts de finale. Là, elle retrouva Bursaspor, qu’elle battit également deux fois : 0-1 à l’extérieur et 2-0 à domicile.
Mais le grand match de cette équipe fut celui du 9 avril 1975, contre Eindhoven, en demi-finale aller de la compétition. Cette saison-là, la brillante PSV remporta le championnat des Pays-Bas, au cœur d’une des périodes les plus fastes du football néerlandais. Elle comptait dans ses rangs les frères van der Kerkhof, dont René avait joué la finale de la Coupe du monde 1974, dans une sélection largement composée de joueurs de l’Ajax, qui commençait alors à se disloquer. La formidable Dynamo écrasa la PSV 3-0, grâce à des buts de Kolotov, Onyschenko et Blokhin – les trois devenant une force de frappe redoutable dans le tournoi. Au retour, la PSV l’emporta 2-1, mais la qualification revint à la Dynamo, qui accéda à la grande finale.
La finale eut lieu le 14 mai au stade St. Jakob de Bâle. La Dynamo de Lobanovskyi y fit la fête, infligeant un 3-0 à Ferencváros. Les deux premiers buts furent l’œuvre d’Onyschenko, le troisième de Blokhin. Ce fut le premier titre européen d’un club soviétique, faisant de Kiev la capitale naturelle du football national. C’était la récompense d’une innovation fondée sur un système d’organisation du sport reposant sur des institutions étatiques, qui permit à Maslov et Lobanovskyi de développer une vision entièrement nouvelle de la gestion du club, du développement de l’équipe, des athlètes et du plan tactique. Ce fut aussi le deuxième sacre consécutif d’un club d’un pays socialiste, après celui du Magdebourg, de la République démocratique allemande.
Si les exploits en Coupe des vainqueurs de coupe représentaient l’apothéose du modernisme introduit dans le football par Lobanovskyi, c’est en Supercoupe d’Europe, face au Bayern Munich, que Blokhin posa une empreinte personnelle monumentale. Lors du match aller à l’Olympiastadion, il donna la victoire à son équipe grâce à un but entré dans la légende. Il effaça tous ceux qui tentèrent de le stopper – y compris Beckenbauer lui-même – déborda sur le flanc gauche, pénétra seul dans la surface allemande, et en gardant le ballon collé au pied, scora, laissant joueurs et supporters allemands médusés. Au retour à Kiev, Blokhin marqua deux fois, assurant le large triomphe de son équipe et apportant un nouveau titre européen à la ville, en quelques mois. Ce jour-là, il semblait être une équipe à lui seul : toute la structure défensive – pas seulement la défense – du Bayern se focalisait sur lui pour tenter de l’arrêter. Mais ses dribbles laissaient un à un les joueurs allemands sur le gazon. Blokhin pouvait affronter n’importe quelle défense, même celle des champions d’Europe.
Au cœur de ce succès, Blokhin était le premier violon, le « roi », comme il fut proclamé plus tard dans la tradition de son pays ; le « tsar » pour tous les autres peuples qui voyaient en lui un attaquant blond à la vitesse fulgurante, semant la terreur dans les défenses européennes. Son style si singulier pouvait émouvoir quiconque le regardait à la télévision – malheureusement, lors des rares occasions où cela était possible. Cette année-là pourtant, Blokhin allait recevoir, pour toutes ces raisons, la plus haute distinction qu’un footballeur européen pouvait obtenir à l’époque : le Ballon d’Or, décerné alors exclusivement à des joueurs européens par le magazine français France Football.

Après le championnat de 1975, Lobanovskyi prit également la tête de l’équipe nationale de l’URSS. Cependant, les performances des champions ne se maintinrent pas au même niveau. Cette baisse se refléta également dans les statistiques personnelles de Blokhin. Néanmoins, en 1976, leur participation commune aux Jeux Olympiques permit à l’Union soviétique de décrocher une médaille de bronze, en battant le Brésil lors de la petite finale à Montréal. Blokhin, durant cette compétition, ne marqua qu’un seul but, contre la Corée du Nord.

En pleine gloire, Blokhin était le soliste principal, le « roi », comme il fut proclamé plus tard dans la tradition de son pays, le « tsar » pour tous les autres peuples qui voyaient un attaquant blond à la vitesse supersonique terroriser les défenses européennes. Son style si particulier parvenait à émouvoir quiconque avait la chance de le voir à la télévision – malheureusement, lors de rares occasions où cela était possible. Cette année-là, c’est aussi pour cette raison que Blokhin remporta la plus haute distinction alors accessible à un footballeur européen : le Ballon d’Or, encore réservé à l’époque aux seuls joueurs européens par le magazine français France Football.
Après le championnat de 1975, Lobanovskyi prit également les rênes de l’équipe nationale soviétique. Les performances des champions ne se maintinrent toutefois pas au même niveau, ce que reflètent aussi les statistiques personnelles de Blokhin. Néanmoins, en 1976, leur participation commune aux Jeux Olympiques se solda par une médaille de bronze, l’Union soviétique ayant battu le Brésil lors de la petite finale à Montréal. Blokhin, durant cette compétition, ne marqua qu’un seul but, contre la Corée du Nord.
En 1977, la Dynamo remporta à nouveau le championnat, Blokhin étant désigné pour la dernière fois meilleur buteur de la saison. Deux autres titres suivirent, en 1980 et 1981. La perte du titre en 1982 entraîna le départ de Lobanovskyi, qui se consacra alors exclusivement à la sélection nationale. L’Union soviétique, qui avait été exclue du Mondial 1974 pour avoir refusé de jouer le match de barrage contre le Chili dans le stade olympique de Santiago – transformé alors en camp de torture pour les opposants à Pinochet – avait également manqué la qualification pour la Coupe du Monde en Argentine, en 1978. Ainsi, son retour pour le Mondial en Espagne fut sa première participation à une grande compétition depuis une décennie. Sur les terrains espagnols, Blokhin était sans conteste la grande vedette de la sélection. Sur le chemin de la qualification, il avait marqué lors des deux matchs contre la Turquie, lors du match à domicile contre le pays de Galles, et dans l’ultime rencontre à Prague, où son but à la 14e minute contre la Tchécoslovaquie permit aux Soviétiques de prendre la première place du groupe.
Dans le groupe 6, basé à Séville et Malaga, l’URSS débuta face au Brésil. Blokhin y laissa à nouveau une multitude de séquences marquantes dans l’histoire du football mondial. Pourtant, son équipe s’inclina, et il fallut d’abord une victoire contre la Nouvelle-Zélande, 3-0, avec un but de Blokhin pour le 2e, puis un nul contre l’Écosse, au terme d’une fin de match dramatique, les deux équipes inscrivant chacune un but dans les dix dernières minutes, pour que l’Union soviétique accède à la deuxième phase de groupes. Là, elle battit la Belgique 1-0 au Camp Nou lors du premier match, mais le nul 0-0 contre la Pologne, trois jours plus tard, toujours à Barcelone, priva la sélection d’une place en demi-finale.
La même année, Blokhin participa également à la sélection de l’Europe, qui affronta la sélection du Reste du Monde lors d’un match de charité au profit de l’UNICEF, disputé au Giants Stadium de New York.
Dans les années suivantes, Blokhin continua son parcours à la Dynamo, sans Lobanovskyi, jusqu’au retour de ce dernier en 1985, pour ramener l’équipe au sommet. Lors de la saison 1985-86, la Dynamo disputa de nouveau la Coupe des vainqueurs de coupe, pour écrire une nouvelle page dorée de son histoire. Au premier tour, elle affronta Utrecht, s’inclinant 2-1 à l’extérieur, mais renversant la situation à Kiev par un impressionnant 4-1 – un match où Blokhin égalisa dès la 10e minute. L’Universitatea Craiova fut un adversaire plus abordable : match nul 2-2 à l’extérieur, puis victoire 3-0 à Kiev pour décrocher la qualification. En quart de finale, la Dynamo fit étalage de sa puissance face au Rapid Vienne : 4 buts à l’extérieur, 5 à domicile. Cette victoire l’envoya affronter le plus grand club du football tchécoslovaque sous le socialisme. Contre la Dukla Prague, la Dynamo s’imposa 3-0 à Kiev, avec deux buts de Blokhin, puis assura sa qualification pour la grande finale avec un match nul 1-1 à Prague.

Le 2 mai 1986, au Stade de Gerland, à Lyon, la Dynamo de Lobanovskyi, avec Blokhin en tant que pièce maîtresse, donna une véritable leçon de modernisme socialiste appliqué au football. Blokhin inscrivit le deuxième des trois buts de la Dynamo, un joyau de l’histoire mondiale du football — non pas cette fois pour une démonstration de technique individuelle, mais pour la manière dont une équipe entière fait circuler le ballon sur le terrain, exploitant pleinement l’analyse géométrique du jeu pour parvenir à marquer.
Blokhin fut, dans ce cas, le récepteur d’une séquence de jeu exceptionnelle partie de l’aile gauche. Par une frappe subtile, d’un plat du pied parfaitement maîtrisé, il conclut ce qui fut l’aboutissement vivant de la révolution tactique portée par Lobanovskyi.
Quelques semaines plus tard, sur les terrains mexicains, l’Union soviétique se présenta avec une équipe encore plus forte que celle de 1982, bien décidée à décrocher une distinction majeure. Placée dans le groupe 3, à León, elle entama son parcours par une impressionnante victoire 6-0 contre la Hongrie – un match auquel Blokhin ne prit pas part. Face à la France, lors du deuxième match, Blokhin entra en jeu à la 58e minute ; la rencontre se termina sur un score nul de 1-1. Mais lors du troisième match, Blokhin fut titularisé et capitaine face au Canada : il ouvrit le score à la 58e minute dans une rencontre remportée 2-0 par l’URSS.
L’Union soviétique se qualifia en tête de son groupe pour le deuxième tour, où elle devait affronter la Belgique. Dans un match à rebondissements, marqué par un arbitrage catastrophique resté célèbre, Blokhin ne joua pas et l’Union soviétique fut éliminée en prolongation.
Blokhin disputa encore une saison avec la Dynamo, clôturant ainsi le chapitre de sa carrière dans le club qui l’avait vu grandir, avec un impressionnant total de 585 matchs et 280 buts. Parmi ceux-ci, 211 furent inscrits en championnat, 31 en coupe nationale et 34 dans les compétitions européennes (soit 266 au total en matchs officiels). Ces chiffres font de lui, encore aujourd’hui, le meilleur buteur de l’histoire du club, et le deuxième joueur le plus capé, juste derrière Oleksandr Shovkovskyi.

Avec l’équipe nationale, Blokhin inscrivit un total de 42 buts en 112 sélections, figurant à jamais dans l’histoire comme le meilleur buteur et le joueur le plus capé de la sélection du plus grand pays qu’ait connu la Terre au XXe siècle.
À l’été 1987, Blokhin fut transféré au Vorwärts, en Autriche, où il joua deux saisons. Il disputa ensuite la dernière saison de sa carrière sous les couleurs de l’Aris Limassol, à Chypre, inscrivant 7 buts en 28 matchs officiels.
En réalité, Blokhin s’était déjà retiré de la scène compétitive. Le match en son honneur, marquant ses adieux au terrain, eut lieu à Kiev le 28 juin 1989. Le même jour, un concert fut organisé pour la même occasion au Palais des Sports de la capitale ukrainienne. C’est là que Tamara Gverdtsiteli interpréta la chanson Vivat, Korol! (Vive le Roi !), écrite pour Blokhin par Yuri Rybchinsky et Gennady Tatarchenko. Les paroles de cette chanson témoignent de l’ampleur de sa personnalité footballistique et de l’impact qu’il eut sur les Ukrainiens et les citoyens soviétiques en général :
« La vie est un théâtre », disait Shakespeare,
« Et nous ne sommes que des acteurs »
Les cœurs transpercés qui jouent
Provoquent disputes et allégresse
Pour ton jeu empli d’âme,
Le peuple t’a couronné
Et même ton ennemi disait parfois,
Cachant sa peur, que tu étais le roi
Que toi – tu étais le roi !
Vive le roi, vive ! Vive le roi !
Tu n’as jamais connu de repos
Sans canons ni soldats – par ton seul jeu –
Tu as conquis des pays
Et tu m’as conquis aussi, car tu étais fidèle
Parce que tu étais toi-même
Et ton amour n’était pas un jeu,
Un jeu vide
Vive le roi, vive ! Vive le roi !
Tu étais toi-même !
Vive le roi, vive ! Vive le roi !
Vive mon amour !
C’est seulement avec moi que tu partages
Tes douleurs et tes peines
Mais aux autres tu donnais toujours
L’or de la victoire
Tu jouais avec tant d’habileté, tu étais un artiste,
Et maintenant c’est ta dernière représentation !
Tu jouais avec tant d’habileté, tu étais le roi
Et maintenant le rôle est vide
Le rôle est vide
Adieu, roi, adieu ! Adieu, roi !
Tous te chantent.
Quel dommage : le mois de mai ne dure pas, ni le tonnerre,
Le tonnerre des applaudissements
Tes yeux sont pleins de tristesse
Et ton cœur souffre
Et tous sont émus
Adieu, roi, adieu ! Aujourd’hui t’appartient
Le dernier ballon !
Adieu, roi, adieu ! Adieu, roi !
Aujourd’hui tu quittes le jeu !
Adieu, roi, adieu ! Adieu, roi !
Désormais, tu es à moi seul !
Adieu, roi, adieu ! Adieu, roi !
Ne pleure pas, mon amour, ne sois pas triste !
Adieu, roi, adieu ! Adieu, roi !
Tu ne quittes pas la scène seul !
Dans les années 1990, Blokhin passa par une série de clubs grecs en tant qu’entraîneur, débutant avec l’Olympiakos, puis enchaînant avec deux passages au PAOK, deux également à l’Ionikos, ainsi qu’un passage à l’AEK. À la même époque, alors encore membre du Parti communiste d’Ukraine – héritier du PCUS dans la jeune république devenue démocratie libérale –, il fut élu député au Parlement sous l’étiquette du parti Gromada en 1998 puis en 2002, avant de rejoindre plus tard les rangs du Parti social-démocrate d’Ukraine.
En 2003, il prit les rênes de l’équipe nationale ukrainienne, qu’il mena à sa toute première participation à une Coupe du Monde. Sur les terrains allemands, l’Ukraine de Blokhin démarra mal, battue 4-0 par l’Espagne. Mais deux victoires – 4-0 contre l’Arabie Saoudite et 1-0 contre la Tunisie – assurèrent la qualification pour les huitièmes de finale. Là, après un match sans but, l’Ukraine élimina la Suisse aux tirs au but, les Suisses échouant dans leurs trois tentatives ! Mais l’Italie, future championne du monde, fut un obstacle bien plus redoutable en quarts de finale, et la défaite 3-0 mit fin à un parcours remarquable pour une première participation.
Blokhin retrouva le banc de la sélection nationale en 2011, sans grand succès cette fois, et en 2012, il prit la tête de la Dynamo Kiev pour deux saisons. Ce fut son dernier poste officiel dans un club ou une équipe nationale. Ces dernières années, Blokhin fait des apparitions ponctuelles en tant que commentateur de football, demeurant une immense personnalité – non seulement pour son pays.
Plus récemment, comme on pouvait s’y attendre, il prit la parole au cours de l’invasion russe en Ukraine, distinguant dans une déclaration marquante les citoyens russes de l’État russe menant la guerre contre ce qui fut sa seconde patrie.
L’envergure de Blokhin dépasse évidemment les seuls exploits accomplis sur le terrain. Au-delà de la chanson dédiée à son départ, il dispose d’un fan club en Ukraine, et de nombreuses biographies lui ont été consacrées, certaines dès les années 1980. En 2017, un documentaire intitulé Le Meilleur Footballeur d’Europe rendit hommage aux trois Ukrainiens ayant remporté le Ballon d’Or : Blokhin (1975), Belanov (1986) et Shevchenko (2004).

Mais la plus grande empreinte laissée par Blokhin dans l’histoire, c’est cette silhouette qui dompte l’herbe et le vent, avec ses cheveux blonds flottant dans l’air – et qui, figée dans l’instant par une photographie, évoque une statue moderniste d’un coureur, laissant derrière lui sa trace dans le temps. Par ses mouvements presque chorégraphiques, glissant entre les jambes des adversaires, Blokhin semble suspendu, évoluant dans une autre dimension, inaccessible à tout frein. Ce style noble, souverain, qui lui valut le surnom de Tsar, est son affiche dans la bible du football. Mais plus que tout, c’est le fait que son image est la première à surgir à l’esprit lorsque l’on évoque ce maillot rouge, frappé de quatre lettres blanches sur la poitrine : CCCP.

